VIII

Minuit venait de sonner à la chapelle du couvent. Le long des murs

sombres du vieil édifice s'avança lentement un homme de haute taille,

enveloppé d'un manteau; le bruit de ses pas éveilla de longs échos

dans le lieu saint; puis d'un confessionnal sortit une blanche forme

de femme, et une douce voix murmura:

--Est-ce toi, Fonseca?

--Venez, répondit-on à voix basse.

Cette voix, qui lui était inconnue, fit reculer Margarita toute

tremblante; mais l'homme la saisit par le bras et l'entraîna

rapidement hors de la chapelle. Au dehors, le portier les attendait;

il tenait un manteau qu'il jeta sur les épaules de la novice.

L'étranger fit avancer une voiture, Margarita y monta avec lui, et les

chevaux partirent ventre à terre.

Interdite et à moitié morte de frayeur, la novice ne comprit d'abord

rien à ce qui se passait. Quand elle eut repris ses sens, elle se vit

seule avec un inconnu.

--Où me conduisez-vous? demanda-t-elle. Où est Fonseca?

--Ne soyez pas étonnée, senora, si don Martin n'est pas à vos côtés;

il m'a remis une lettre que dans un instant vous pourrez lire, et

alors vous saurez tout.

La voiture s'arrêta devant une maison isolée. Calderon descendit et

frappa deux coups à la porte. Un vieillard, qu'à sa barbe pointue et à

ses traits anguleux on reconnaissait pour un fils d'Israël, vint

ouvrir aussitôt.

Calderon lui dit quelques mots à voix basse; puis, avec une grande

politesse, il aida Margarita à descendre. Il la conduisit, par un

escalier rapide et sombre, dans une chambre richement meublée. Dans

tous les angles de cette pièce, des candélabres d'argent massif

étincelaient sur des piédestaux de marbre blanc. Au milieu de

l'appartement était dressée une table couverte de vins exquis et de

fruits les plus rares. Le luxe de cette chambre contrastait

étrangement avec l'extérieur délabré de la maison et l'aspect du juif

ignoble et dégoûtant qui en était le gardien.

Calderon donna à la novice la lettre de Fonseca.

La jeune fille la lut avidement.

Pendant cette lecture, Rodrigues tint constamment sur elle son oeil

inquiet et fixe.

Rodrigues avait résolu de se prêter aux désirs du prince, car sa

fortune dépendait de sa complaisance; mais son intention n'était pas

de sacrifier entièrement Fonseca.

Plein de mépris pour l'espèce humaine, ne voyant partout que

fourberies et trahisons, Calderon n'était pas convaincu, comme l'était

Fonseca, que l'ancienne actrice fût un ange de vertu et de dévouement.

Il voulait savoir si elle résisterait aux manoeuvres hardies et aux

offres séduisantes de l'infant d'Espagne; si elle succombait, il

conservait les grâces du prince et l'amitié de Fonseca, en lui

prouvant que Margarita était indigne de son amour. Mais si la jeune

fille résistait à l'infant, il était fermement décidé à la faire

échapper et à protéger sa fuite, sans pouvoir être accusé par le

prince de complicité. C'est ainsi que Calderon conciliait deux choses

fort opposées: la conscience et l'ambition.

Mais, tandis que ses regards étaient fixés sur Margarita, d'étranges

pressentiments l'assaillirent; son coeur, plein des souvenirs du

passé, battit précipitamment dans sa poitrine. L'innocence et la grâce

exquise de la jeune novice, ses formes délicates et presque aériennes,

tout, en un mot, semblait lui faire un reproche de sa trahison et

éveiller dans son âme une profonde pitié.

La lecture de la lettre de Fonseca redoubla les angoisses secrètes de

la jeune fille. Elle se tourna vers Calderon; l'aspect et les traits

de cet homme la frappèrent.

Il venait d'ôter son manteau et son chapeau.

Leurs regards se rencontrèrent. Soudain Margarita, qui semblait

anéantie, tressaillit et poussa un cri perçant.

--Calderon! s'écria-t-elle, don Rodrigues Calderon! Est-ce votre nom?

n'en avez-vous jamais eu d'autre?

À peine eut-elle prononcé ces mots, qu'elle s'approcha de lui toute

tremblante.

--Calderon est mon nom, balbutia le marquis d'une voix émue.

La novice vint se placer si près de Calderon, qu'elle sentit sur son

front le souffle de cet homme. Alors, lui saisissant le bras, elle

attacha sur ses traits un regard si perçant, si scrutateur et si

profond, que Calderon ne put se défendre d'une terrible pensée. Un

instant il crut que la pauvre novice était folle.

Margarita leva lentement ses grands yeux noirs sur la glace qui

réfléchissait son visage et celui de Calderon.

La fraîcheur et le vif incarnat des joues de la novice avaient fait

place à une pâleur livide, pareille à celle du visage de Calderon. Il

y avait alors entre ces deux personnes ainsi groupées une ressemblance

saisissante... Tous deux se regardèrent dans la glace, et en furent à

l'instant frappés. Ils poussèrent un cri douloureux.

Margarita porta sa main frémissante dans les plis de sa robe, en tira

un petit portefeuille fermé avec des agrafes d'argent. Elle pressa le

ressort, l'ouvrit, et dévora du regard un portrait en miniature,

qu'elle compara au visage altéré de Rodrigues.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 49 / 52 题