IX

Sur ces entrefaites, Fonseca s'était rendu au couvent de _Sainte-Marie

de l'Épée blanche_, mais il n'y trouva plus le portier. Il courut à la

maison que Calderon lui avait indiquée. Il allait entrer, quand

soudain il entendit prononcer son nom. Il s'approcha du lieu d'où

partait la voix, et reconnut, blotti dans un enfoncement du mur, le

portier du couvent.

--C'est vous, don Martin? dit-il. Les saints en soient bénis! On vous

a indignement trompé.

--Parle, voyons, n'hésite pas; dis-moi toute la vérité.

--Je connaissais le gentilhomme qui est venu enlever la novice; j'ai

tremblé pour vous lorsque j'ai vu Calderon prendre la jeune fille dans

ses bras et la placer dans la voiture; mais je me suis rassuré en

pensant que j'allais, comme c'était convenu, l'accompagner dans sa

fuite. Il n'en fut pas ainsi. «Cache-toi, me dit sèchement don

Rodrigues; demain, je te fournirai les moyens de quitter Madrid.» Je

ne sus que répondre, mais je suivis la voiture. Je connais cette

maison; c'est un lieu infâme: c'est le théâtre des orgies et des

débauches de l'infant d'Espagne; chaque nuit qu'il y passe porte le

déshonneur dans une famille.

--Ciel! s'écria Fonseca; mais j'entends du bruit, j'entends des cris

dans cette odieuse maison!

Il allait enfoncer la porte lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup.

Au milieu des cris confus et inarticulés, on distinguait le bruit

d'une lutte. Fonseca s'avança rapidement. Un juif, précipité en bas de

l'escalier, vint tomber à ses pieds. Ensuite parut Calderon. Il tenait

son épée d'une main et soutenait Margarita de l'autre. Un autre homme

cherchait à le retenir, mais en vain.

--Fonseca! cria Margarita, qui aperçut le jeune homme, sauve-moi!

--Oui, dit don Martin d'une voix de tonnerre, je viens te sauver et

punir un lâche! Laisse ta victime, Rodrigues, et défends toi!

En parlant ainsi, il croisa son épée contre celle de Calderon.

--Ce n'est pas lui qu'il faut frapper! cria Margarita en se

précipitant sur le sein de son père.

Il était trop tard.

Fonseca, transporté de rage, n'entendit rien, ne comprit rien. D'une

main plus assurée, il avait dirigé son épée contre la poitrine de

celui qu'il croyait son ennemi. Mais ce ne fut pas Calderon qu'il

atteignit au coeur. Ce fut Margarita, qui tomba baignée dans son sang

aux pieds du pauvre insensé.

--Mortes toutes deux! murmura Calderon.

Et il tomba aux côtés de sa fille, comme s'il eût été frappé du même

coup.

En ce moment le prince d'Espagne descendit l'escalier. Il était

livide, et ses pieds furent arrosés du sang de la vierge martyre!

--Misérable! qu'as-tu fait? dit-il à Fonseca.

La jeune fille expirante tourna vers Fonseca ses yeux pleins d'une

expression céleste; ensuite elle se traîna sur le sein de Rodrigues,

et dit d'une voix éteinte:

--Pardonne-lui, mon père, je dirai à ma mère que tu m'as bénie.

* * * * *

À la suite de ce terrible événement, plusieurs jours se passèrent sans

qu'on entendît parler de Calderon à la cour, où l'on ne pouvait

s'expliquer son absence. Les ennemis de Calderon profitèrent de son

éloignement. Le complot formé contre lui allait éclater. Les partisans

d'Uzeda avaient maintenant pour eux l'inquisition. Aliaga, nommé grand

inquisiteur, préparait avec eux la perte de Calderon. Mille infernales

calomnies avaient été inventées contre le favori, et le roi, qui

n'avait pas été prévenu du motif de son absence, soupçonnait la

conduite de Rodrigues, et se montrait profondément irrité contre lui.

Le duc de Lerme, accablé d'années et d'infirmités ne pouvait pas

lutter contre ses ennemis. Dans son désespoir, il appelait Calderon,

mais ce puissant allié ne reparaissait pas. La tempête éclata soudain.

Un soir, le duc de Lerme reçut, avec sa destitution, l'ordre de

quitter la cour. Par une coïncidence bizarre, Calderon entra dans le

cabinet du duc au moment où celui-ci recevait le message du roi. Un

affreux changement s'était opéré dans la personne de Rodrigues. Ses

regards étaient mornes et glacés, ses joues creuses et blêmes; en

quelques jours il avait vieilli de quarante ans.

--Duc de Lerme, dit-il d'une voix sépulcrale, je suis enfin de retour.

--Que le ciel en soit béni! Calderon, pourquoi m'avoir quitté?

Qu'es-tu devenu? Cours trouver le roi; dis-lui que je ne suis pas

malade, que je n'ai pas besoin de repos. Fais-lui comprendre l'indigne

conduite d'un fils dénaturé. On veut me bannir, Calderon; me bannir!

Va trouver l'infant; il s'est renfermé dans son palais; il refuse de

me voir; mais toi, il te recevra.

--Ah! l'infant d'Espagne... nous avons des raisons pour bien nous

aimer.

--Oui, certainement, vous en avez. Hâte-toi donc, Calderon; ne perds

pas une minute. Dois-je être banni, Rodrigues? dois-je être banni?

répétait le malheureux vieillard. Va, ajouta-t-il, va, je t'en

supplie; sauve-moi. Je t'aime, mon bon Rodrigues, je t'ai toujours

aimé. Laisserons-nous triompher nos ennemis?

Soudain, tant est grande la force de l'habitude, Calderon retrouva

toute son ardeur, tout son génie d'autrefois. Un éclair jaillit de ses

yeux; il redressa sa taille imposante.

--Je croyais, dit-il, qu'il ne me restait plus qu'à quitter la vie;

mais je veux faire encore un suprême effort, et ne pas vous abandonner

à l'heure du danger. Je verrai le roi! Ne craignez rien, monseigneur,

je ferai voir à Uzeda que mon étoile n'a pas encore pâli.

Calderon dégagea ses mains de l'étreinte du cardinal et se dirigea

vers la porte.

Trois coups secs retentirent en ce moment. Rodrigues ouvrit, et vit

l'antichambre remplie d'hommes vêtus d'un sombre uniforme.

C'étaient les officiers du saint-office.

--Restez, lui dit une voix sinistre, restez, Rodrigues Calderon,

marquis de Siete-Iglesias; au nom de la très-sainte inquisition, je

vous arrête!

--Aliaga! s'écria Calderon, qui recula saisi d'horreur.

--Silence! dit le jésuite.--Officiers, emmenez votre prisonnier.

--Adieu, bon vieillard, dit Calderon en se retournant vers le duc, ta

vie est sauve au moins. Quant à moi, je défie la destinée!

Emmenez-moi.

L'infant d'Espagne fut bientôt remis de l'émotion que la mort de

Margarita lui avait causée. De nouveaux plaisirs lui firent tout

oublier; il n'eut pas même de remords.

Il se montra en public peu de jours après l'arrestation de Calderon,

et crut devoir intercéder le roi en faveur de son ancien favori; mais,

quand bien même l'inquisition eût consenti à lâcher sa proie, et Uzeda

à oublier ses ressentiments, la joie du peuple fut si grande lorsqu'il

apprit la chute du redoutable secrétaire, qu'il eût fallu un monarque

plus hardi que Philippe III pour braver ces clameurs et sauver le

ministre déchu.

Un jour, un officier qui attendait le lever du prince, dont il était

un des favoris, lui présenta une pétition afin d'obtenir de Son

Altesse royale un grade vacant dans l'armée.

--Et quel est donc, demanda l'infant, celui qui s'est fait tuer si à

propos pour que tu obtiennes une promotion?

--C'est don Martin Fonseca, monseigneur.

Le prince tressaillit et tourna le dos au solliciteur, qui, à dater de

ce jour, perdit les bonnes grâces du prince.

Cependant l'année s'écoulait, et Calderon languissait encore dans son

cachot. Enfin, l'inquisition ouvrit le noir registre de ses

accusations. C'était un tissu d'absurdités révoltantes et d'infâmes

calomnies. Le premier des crimes dont on l'accusa fut celui de

sorcellerie. Calderon soutint toutes les accusations avec une dignité

qui confondit ses ennemis. On lui fit subir la torture, et tous les

historiens ont rendu témoignage de l'héroïsme que montra cet homme

étrange.

À cette époque Philippe III mourut, et l'infant d'Espagne monta sur

le trône. Le peuple crut alors qu'on allait lui ravir sa victime: il

se trompait. Autre temps, autres soins. Le roi Philippe IV avait

complétement oublié celui qui avait été le favori de l'infant

d'Espagne.

De son côté, don Gaspar de Guzman, qui, tout en affectant de servir

les intérêts d'Uzeda, convoitait secrètement le monopole de la faveur

royale, vit dans Calderon un obstacle qui, tôt ou tard, pourrait

l'empêcher d'atteindre son but. Il lui importait donc de faire

ordonner promptement le supplice de don Rodrigues. L'inquisition

procédait trop lentement au gré de son impatience, car le terrible

tribunal semblait surseoir à prononcer une sentence de mort. Pourtant,

on finit par le condamner à mourir sur l'échafaud.

Calderon sourit en entendant prononcer cet arrêt.

Par un beau jour d'été, une foule immense se pressait sur la place du

pilori, à Madrid.

Des cris de joie sauvage éclatèrent dans les airs quand don Rodrigues

Calderon, marquis de Siete-Iglesias, arriva sur la plate-forme de

l'échafaud. Mais quand le peuple chercha du regard le favori à la

taille imposante, tel qu'il lui était apparu dans tout l'éclat de sa

jeunesse, alors qu'il courbait toutes les volontés sous sa main

puissante, et qu'au lieu du colosse superbe qu'il s'attendait à

contempler, il aperçut un vieillard; lorsqu'il vit ce front sillonné

de rides et ces traits sur lesquels la douleur avait laissé son

empreinte, le peuple, dont les instincts sont généreux, fit succéder

aux cris de rage des cris d'indignation pour les bourreaux et de pitié

pour la victime.

À côté de Calderon se tenait un prêtre qui lui offrait les

consolations de la religion.

--Courage, mon fils, disait le ministre de l'Évangile, Dieu vous

tiendra compte des souffrances que vous avez endurées sur la terre.

Acceptez-les comme une expiation, et bénissez la main de Dieu qui vous

les envoie.

--Oui, répondit Calderon, à cette heure suprême, je bénis la main de

Dieu. Gloire à lui, si les tourments que j'ai soufferts ici-bas, et

que termine le supplice, peuvent apaiser son courroux. Inez, murmura

Calderon, le destin de ta fille et le mien vengent ta mort!

Le peuple, immobile, osait à peine respirer. Il regardait cet homme

avec respect et admiration. Une minute après, un gémissement sourd,

lugubre, partit du sein de la foule, et le bourreau éleva en l'air une

tête sanglante et livide.

Deux spectateurs, placés sur un balcon, avaient suivi d'un regard

attentif toutes les scènes du drame terrible qui venait de se dénouer

sur l'échafaud.

--Périssent ainsi tous mes ennemis! s'écria le duc d'Uzeda.

--On doit tout sacrifier, amis et ennemis, aux ordres et à la gloire

de la religion, répliqua le grand inquisiteur en faisant le signe de

la croix.

Tous deux quittèrent le balcon et rentrèrent au palais d'Uzeda.

--Don Gaspar de Guzman est maintenant avec le roi, dit le duc:

j'attends à chaque instant l'ordre de me rendre auprès de Sa Majesté.

--Mon fils, répondit Aliaga en hochant la tête, je ne partage pas vos

espérances. Je sais lire au fond des coeurs et deviner les caractères.

Croyez-le bien, don Gaspar de Guzman ne souffrira auprès de lui aucun

rival; il n'admettra personne à partager la faveur du maître.

Ils parlaient encore lorsqu'ils virent entrer un gentilhomme de la

chambre du roi, qui remit à chacun d'eux une lettré signée de Sa

Majesté, et ainsi conçue:

«Le duc d'Uzeda et le grand inquisiteur, dom fray Louis de Aliaga, ont

perdu leurs titres et leurs dignités; ils devront, s'ils ne veulent

pas être traités en sujets rebelles, quitter à l'instant même le

royaume d'Espagne.»

Ainsi, ni le caractère sacré du grand inquisiteur, ni les habiles

manoeuvres du duc d'Uzeda, ne purent les préserver d'une disgrâce.

Quelques instants après, la foule qui remplissait la place apprit la

décision du monarque, et, toujours inconstante, elle reçut avec

acclamation le nom du nouveau ministre. On entendit le cri poussé par

un peuple immense:

--Vive don Guzman Olivarez le réformateur!

L'écho des acclamations parvint jusqu'à Philippe IV, qui était avec

son nouveau ministre.

--Quel est ce bruit? demanda vivement le roi.

--Sire, c'est sans doute votre bon peuple qui applaudit à l'exécution

de Calderon, répondit don Guzman.

Philippe IV se couvrit le visage de ses mains, parut un instant

absorbé dans une profonde rêverie; puis, se retournant vers Olivarez,

il lui dit avec un sourire sardonique:

--Comte, telle est la morale d'une vie de courtisan.

Le duc d'Olivarez, qui, disgracié plus tard, finit dans l'exil sa

longue carrière, dut se rappeler plus d'une fois les paroles de son

royal maître et les circonstances dans lesquelles il les avait

prononcées.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 50 / 52 题