Le lendemain, à midi, Calderon vint voir Fonseca dans sa prison. Le
jeune officier était assis près d'une fenêtre qui s'ouvrait sur une
cour sombre et spacieuse. Sa physionomie trahissait un violent
désespoir.
Il se leva dès qu'il vit entrer Calderon.
--Enfin, s'écria-t-il, vous venez me rendre à la liberté? Vous en avez
l'ordre sur vous?
--Pas encore, mon cher Fonseca; mais soyez sans inquiétude, j'ai vu le
duc. Le motif de votre arrestation est tel que je le soupçonnais:
quelques paroles imprudentes que vous avez laissé échapper. Vous avez
trahi dans ces paroles la résolution de ne jamais renoncer à
Margarita. Le duc de Lerme ne veut pas de cette mésalliance. Votre
captivité se prolongera si vous ne prenez pas l'engagement solennel de
laisser Margarita prendre le voile.
Fonseca, que ces paroles faillirent rendre fou, regarda Calderon avec
des yeux hagards. Calderon continua:
--Cependant il ne faut désespérer de rien. Patience! le duc finira
peut-être par se laisser fléchir, et d'ailleurs je me sens le courage,
pour servir vos intérêts, d'appeler de la sentence du duc au roi
lui-même.
--Et ce soir elle m'attend! s'écria le jeune homme; ce soir elle
devait être libre!
--On lui dira ce qui est arrivé; nous avons des intelligences dans la
place.
--Retirez-vous, faux ami, ministre sans pouvoir! Sont-ce là vos
promesses de me venir en aide? Mais je ferai connaître à Sa Majesté
elle-même le malheur qui m'accable. Je verrai si Philippe ni réserve
un pareil traitement aux défenseurs de sa couronne. Don Rodrigues,
voulez-vous porter une lettre à votre maître? Ce service est le seul
que je réclame de vous.
--Non, Fonseca, je ne veux pas vous perdre. Cette lettre, le roi la
montrerait au duc de Lerme. Ce n'est pas ainsi que les hommes sensés
doivent supporter l'infortune: serais-je aujourd'hui ministre si, à
chaque revers qui m'accablait, j'eusse agi sans réflexion et comme un
homme en délire? Voyons, examinons ce qui nous reste à faire.
--Avant ce soir je prétends être libre, sinon je ne veux rien
entendre.
--Écoutez... une idée me frappe! on veut, pour vous rendre la liberté,
que vous renonciez à Margarita. Mais qu'arriverait-il si le duc de
Lerme pouvait croire que c'est la novice qui vous abandonne; si, par
exemple, elle s'échappait du couvent, comme cela est convenu, et
qu'on parvînt à persuader au duc qu'elle s'est fait enlever par un
autre que vous.
--Ah! pas un mot de plus!
--Pourquoi? Mais pesez donc tous les avantages d'un pareil stratagème.
Il vous sauvera tous deux; si elle s'échappe seule, le duc n'aura
aucun intérêt à la poursuivre; elle pourra en sûreté gagner la
France, et courra mille fois moins de dangers que si elle fuyait avec
vous, qui occupez dans l'État un rang considérable. L'inquisition,
qui déteste la noblesse, vous accuserait de sacrilége; votre captivité
éloignera tout soupçon de complicité avec Margarita, et le projet
que vous avez formé réussira mieux qui si vous l'exécutiez
personnellement. Le duc de Lerme, qui croira que dans votre coeur le
ressentiment a tué l'amour, vous rendra la liberté, et vous rejoindrez
Margarita.
--Mais, dit Fonseca, frappé par le raisonnement de Rodrigues, qui donc
prendra ma place auprès de Margarita? Qui donc l'enlèvera du couvent?
--Ne ferais-je pas cela pour vous? dit Calderon en souriant.
J'emmènerai Margarita au rendez-vous indiqué: elle y restera cachée
jusqu'au jour où le saint-office cessera ses poursuites. Puis je la
ferai conduire au lieu qu'il vous plaira de désigner.
--Et vous croyez que Margarita consentira à suivre un étranger? Non,
c'est impossible, je n'approuve pas ce projet!
--Eh bien, à parler franchement, il ne me sourit pas davantage,
répliqua froidement Calderon; les dangers que je me proposais de
courir pour vous sont trop imminents. Je ne vous aurais pas fait cette
offre, Fonseca, si je n'y eusse été poussé par la pensée que voici: si
le duc de Lerme allait voir la jeune novice, s'il l'effrayait par ses
menaces, s'il décidait l'abbesse à abréger le noviciat, la jeune fille
serait à jamais perdue pour vous.
--Ils ne le feront pas! ils ne l'oseront pas!
--L'orgueil fait tout oser! Cherchez un autre plan!... Comptez-vous
pouvoir vous évader d'ici? C'est impossible: il faut donc vous fier à
moi.
Fonseca, sans répondre, fit plusieurs fois le tour de l'appartement.
Puis il s'arrêta en face du ministre.
--Calderon, dit-il, je n'ai pas la liberté du choix, il faut donc que
je me fie à votre amitié: je vais écrire à Margarita.
En remettant la lettre à Calderon, le jeune homme se détourna pour ne
pas lui laisser voir son agitation.
Calderon était profondément ému, sa main trembla en saisissant la
lettre.
--N'oubliez pas, dit Fonseca, que je remets ma vie entre vos mains.
Rodrigues, sans répondre, ouvrit la porte pour sortir.
--Arrêtez! reprit Fonseca. J'oubliais une chose essentielle... Voici
la clef de la chapelle, le mot d'ordre pour le portier est _Grenade_.
Mais, j'y pense, il s'attendait à me suivre avec Margarita.
--J'arrangerai cela. Adieu! Demain vous apprendrez que tout a réussi.
Jusque-là soyez calme et gardez-vous de commettre la plus légère
imprudence.