Le lendemain, au grand désappointement des courtisans, l'infant
d'Espagne et Calderon se promenèrent ensemble au Prado, et Rodrigues
accompagna encore le prince au théâtre. Son influence sur l'héritier
du trône paraissait plus grande que jamais.
Cette rupture, suivie d'une réconciliation si prompte, était une
énigme pour tous. Les uns l'attribuaient à un caprice du prince, les
autres soutenaient que c'était une comédie imaginée par l'astucieux
Calderon pour humilier le duc d'Uzeda, qui ne s'était réchauffé un
instant aux rayons du soleil levant que pour être plongé ensuite, aux
yeux de tous, dans la plus complète obscurité.
Cependant Fonseca réussissait au delà de ses espérances. La pauvre
Margarita, qui avait quitté un monde qu'elle aimait pour la solitude
glaciale du cloître, fut bientôt dégoûtée de la vie monotone du
couvent. Sa seule consolation était de penser qu'elle n'était entrée
dans cet asile désolé que pour rester fidèle à Fonseca et échapper
aux poursuites dangereuses de l'infant d'Espagne. En mourant, sa
vieille nourrice avait révélé un grand secret à Margarita, puis elle
lui avait remis une lettre écrite de la main de sa mère. Cette lettre
avait fait verser bien des larmes à la jeune fille, et lui avait
appris ce qu'il y a parfois de force, de constance, de tristesses et
d'angoisses dans l'amour d'une femme. Un affreux pressentiment s'était
emparé de Margarita; elle crut que la fatale destinée de sa mère
projetait une ombre sur sa propre existence, et cette pensée lui avait
fait rechercher la paix du cloître.
Quand, par l'entremise du portier, la jeune fille reçut la lettre de
Fonseca, lettre où respirait la passion la plus profonde, la plus
vraie, elle ressentit une grande émotion. La nature reprit ses droits,
et le coeur de Margarita se rouvrit aux plus doux sentiments. La
novice n'avait pas encore prononcé les voeux terribles qui devaient à
jamais la retrancher du monde. Elle pouvait donc être à l'homme
qu'elle aimait. La jeune fille répondit à Fonseca; elle lui parla des
dangers auxquels il s'exposait; mais chaque mot de cette lettre était
dicté par l'amour et devait ranimer l'espoir du jeune homme. Cédant à
son propre coeur et aux sollicitations de son amant, Margarita
consentit à fuir le couvent, et à fuir avec Fonseca.
Dans la soirée, le jeune officier vint trouver Calderon. Le marquis
était descendu dans les jardins de son palais. La lune projetait ses
pâles lueurs à travers les allées d'orangers et de grenadiers; on
voyait ses blancs rayons se jouer en nappe argentée sur le marbre des
statues qui peuplaient cette délicieuse retraite. L'air doux et tiède
n'était troublé que par les murmures des fontaines, dont les jets
d'eau, éparpillés par la brise, retombaient en pluie scintillante.
Au-dessus de ces jardins régnait une terrasse immense d'où l'on voyait
dans le lointain se dessiner les sombres monuments de Madrid et les
dômes de ses églises.
Sur cette terrasse, Calderon, debout, appuyé contre le tronc d'un
aloès gigantesque qui l'enveloppait de son ombre, était plongé dans
une sombre rêverie.
--D'où vient que je frissonne? dit-il à demi-voix. Ah! c'est à cette
heure fatale que j'appris que je venais d'être déshonoré par un lâche;
c'est à ce moment que je l'ai tué! Et depuis ce jour, quelle
révolution dans ma vie! Le crime m'a porté au faîte des honneurs! Et
pourtant, comme elle était paisible et heureuse, cette vie d'études à
Salamanque! Alors j'avais foi en _elle_; je me laissais guider par la
flamme de ses yeux, dans lesquels je lisais ma destinée, comme
l'astrologue lit dans les étoiles du ciel; mais l'âge d'or n'a duré
qu'un jour: le paradis s'est changé en enfer!
Le bruit des pas rapides de Fonseca arracha Calderon à sa rêverie. Il
se retourna brusquement. Il fit un effort suprême pour composer son
visage et en effacer toute trace d'émotion. Quand Fonseca parut devant
lui, la figure de don Rodrigues était calme et sereine.
--Réjouissons-nous, cher Rodrigues! Elle consent enfin, et je viens
réclamer l'appui que vous m'avez promis.
--Et le portier du couvent, est-ce un homme auquel on puisse se fier?
--Comme à moi-même.
--Avez-vous une clef pour ouvrir la porte de la chapelle?
--La voici; Margarita doit se cacher dans un confessionnal après la
prière du soir.
--Bien, tâchez de remplir convenablement votre rôle; voici comment je
me suis acquitté du mien: Je connais dans un des faubourgs de Madrid,
sur la route de Fuencarras, une maison isolée. Le propriétaire est de
mes amis. Des chevaux et des déguisements seront mis par lui à votre
disposition. Un de mes secrétaires vous remettra un passe-port. Demain
je serai informé le premier de l'enlèvement de la novice, et je ferai
en sorte de dépister ceux qu'on mettra à sa poursuite. N'ai-je pas
tout bien arrangé, cher Fonseca?
--Vous êtes notre ange gardien! s'écria don Martin avec enthousiasme.
Demain, à minuit, nous irons à la maison que vous venez de m'indiquer.
Fonseca quitta le palais le coeur plein de joie; mais, au détour de la
rue, six hommes appostés depuis les premières heures de la soirée se
précipitèrent pour lui barrer le passage.
--C'est à don Martin Fonseca que j'ai l'honneur de parler? dit le chef
de la bande.
--À lui-même.
--Au nom du roi, je vous arrête!
--Vous m'arrêtez? et pourquoi? qu'ai-je fait?
--Voici le mandat signé de Son Éminence le duc de Lerme. On vous
accuse de désertion.
--Tu mens, misérable! le général m'a permis de quitter le camp.
--Que nous importe? suivez-nous.
Fonseca, naturellement bouillant et impétueux, ne put calculer
froidement les suites de sa résistance. L'arrêter, l'emprisonner la
veille du jour où il devait délivrer Margarita!
Un pareil malheur le plongeait dans un désespoir qui faisait
disparaître à ses yeux toute autre considération. Il tira son épée,
renversa l'alguazil qui s'opposait à son passage; mais les alguazils
cernèrent le jeune officier et le choc des épées se fit entendre.
Soudain, la rue, qui n'était que faiblement éclairée par la lune, fut
inondée de lumière.
Des laquais portant des torches arrivèrent en foule en criant:
--Place au noble marquis de Siete-Iglesias!
À ce nom, Fonseca laissa tomber son arme, et les alguazils firent
place.
Un homme au visage pâle, aux yeux étincelants, parut au milieu du
groupe: c'était Calderon.
--Pourquoi tout ce bruit à pareille heure? dit sévèrement le ministre.
--Rodrigues, cria Fonseca, je suis heureux de votre arrivée. Ces
misérables ont osé porter la main sur un officier espagnol, en se
disant porteurs d'un ordre du duc de Lerme.
--Avez-vous en effet un mandat d'arrêt contre ce gentilhomme? demanda
Calderon au chef des alguazils.
Celui-ci présenta l'ordre dont il était porteur.
Calderon le lut lentement, le rendit à l'alguazil, et puis, prenant à
part Fonseca:
--Êtes-vous fou? lui dit-il à voix basse, croyez-vous pouvoir résister
aux lois? Si je n'étais arrivé à propos, pour un mince délit dont on
vous accuse, vous alliez commettre un crime capital. Suivez ces gens,
ne craignez rien. Je verrai le duc et j'obtiendrai votre mise en
liberté. Demain, nous irons ensemble au rendez-vous convenu.
Fonseca, le coeur gonflé de rage, allait répliquer; mais Rodrigues se
hâta de lui imposer silence. Le ministre se tourna ensuite vers les
alguazils.
--Il y a ici, dit-il, une erreur qui sera réparée demain. Traitez ce
gentilhomme avec le respect et la considération dus à sa naissance et
à son mérite. Allez, don Martin, ajouta-t-il à voix basse, allez,
sinon Margarita est à jamais perdue pour vous.
Vaincu par cette menace, Fonseca remit son épée dans le fourreau et
suivit les alguazils en gardant un morne silence.
Calderon, immobile et absorbé dans ses réflexions, les laissa
froidement s'éloigner. Bientôt, chassant une pensée importune, il
donna ordre à ses gens de le précéder, puis il remonta dans sa voiture
et se fit conduire chez le prince d'Espagne.