IV

À peine le prince fut-il sorti, qu'un vieillard portant le costume

ecclésiastique entra dans le cabinet de Calderon.

--Êtes-vous libre, mon fils? demanda le vieux prêtre.

--Oui, mon père, venez, car j'ai besoin de votre présence et de vos

conseils. Il ne m'arrive pas souvent de flotter irrésolu entre deux

sentiments opposés, celui de l'intérêt et celui de la conscience. Eh

bien, je suis placé dans un de ces rares dilemmes.

Calderon raconta sa double entrevue avec Fonseca et avec le prince.

--Vous voyez, dit-il, l'étrange perplexité dans laquelle je me trouve:

d'un côté, j'ai des devoirs à remplir envers Fonseca, j'ai engagé ma

parole; il est mon bienfaiteur, mon ami; il a été mon pupille; et

l'infant d'Espagne veut que je l'aide à séduire la fiancée de ce jeune

homme! Ce n'est pas tout: le prince veut encore me faire participer à

l'enlèvement d'une novice!... Consommer un rapt, et dans quel lieu,

juste ciel! dans un couvent! D'autre part, si je refuse, j'encours la

vengeance du prince, et lorsque j'ai déjà presque perdu la faveur du

roi pour avoir voulu conserver celle de l'héritier du trône. L'infant,

irrité contre moi, encouragera les efforts de mes ennemis; en un mot,

toute la cour se liguera pour précipiter ma ruine.

--Vous êtes, en effet, soumis à une terrible épreuve, dit gravement le

moine, et je conçois vos craintes...

--Moi craindre! moi, Aliaga! répliqua Calderon avec un rire méprisant;

l'ambition véritable a-t-elle jamais connu la crainte? mais ma

conscience se révolte.

--Mon fils, répondit Aliaga, quand, nous autres prêtres, nous nous

sentons assez puissants pour dominer les rois et fouler leur couronne

sous nos pieds, tous les grands de la terre ne sont dans nos mains que

des instruments destinés à défendre les intérêts sacrés de la

religion. C'est dans ce but que Dieu a voulu que je devinsse le

confesseur du roi Philippe. Si alors je te prêtai mon appui, si

j'attirai sur toi les faveurs du monarque, c'est que je reconnus que

tu étais doué de l'intelligence et de la volonté que les chefs de

notre ordre exigent des hommes qu'ils veulent attacher à leur cause.

Je te savais brave, habile, ambitieux; je savais que ta volonté forte

briserait tous les obstacles qui entravaient ta marche. Tu te souviens

du jour de notre rencontre. Il y a quinze ans de cela; c'était dans la

vallée du Xenil. Je te vis plonger tes mains dans le sang de ton

ennemi; tes lèvres, crispées par la fureur, s'ouvrirent pour exhaler

un cri de joie sauvage. Souillé d'un meurtre, tu allais fuir ta

patrie, lorsque moi, seul possesseur de ton secret, je me présentai

devant toi, je t'interrogeai. En te voyant calme, froid et maître de

ta raison: «Voici, me suis-je dit, un homme qui serait pour notre

ordre un précieux auxiliaire.»

Le moine s'arrêta. Calderon ne l'écoutait pas; son visage était

livide; il tenait ses yeux fermés; sa poitrine, gonflée de soupirs, se

soulevait violemment.

--Terrible souvenir! murmura-t-il, fatal amour! Ô Inez! Inez!

--Calme-toi, mon fils, je n'ai pas voulu retourner le poignard dans la

plaie.

--Qui parle? s'écria Calderon en frissonnant. Ah! le moine! le moine!

Je croyais entendre la voix de la mort. Continue, moine, continue;

parle-moi des intrigues de ton ordre, de l'inquisition et des tortures

qu'elle a inventées; dis-moi quelque chose qui puisse me faire oublier

le passé.

--Non, écoute-moi, Calderon, je veux te révéler l'avenir qui

t'attend. Je te disais qu'un soir je te rencontrai, couvert du sang de

ton ennemi. Tu allais fuir lorsque je te saisis par le bras: «Ta vie

est en mon pouvoir!» m'écriai-je. Ton mépris pour mes menaces, ton

dégoût de la vie, me firent penser que le ciel t'avait fait naître

pour servir les intérêts de notre ordre et de la religion. Je te mis

en sûreté, et tu ne tardas pas à te vouer à notre cause. Plus tard, je

te fis nommer précepteur du jeune Fonseca, alors héritier d'une grande

fortune. Le second mariage de son oncle et l'enfant que lui donna sa

nouvelle femme détruisirent les avantages que notre ordre devait

attendre de ta position auprès de ton élève. Mais tout ne fut pas

perdu: Fonseca te présenta au duc de Lerme, son parent; je venais

d'être nommé confesseur du roi, et je jugeai qu'il était temps de

faire arriver dans tes mains les rênes du gouvernement. L'âge avait

mûri ton génie, et la haine implacable dont tu étais animé contre les

Maures me fit voir en toi l'homme que Dieu suscitait pour chasser

d'Espagne cette race maudite. Bref, je devins ton bienfaiteur, et tu

ne fus pas ingrat. Tu as lavé ton sang dans le sang des hérétiques; tu

n'as plus rien à craindre de la justice des hommes. Qui pourrait

retrouver dans Rodrigues Calderon, marquis de Siete-Iglesias,

l'étudiant de Salamanque, l'assassin de Rodrigues Nunez? Ne frémis

donc plus au souvenir d'un passé qui n'est plus qu'un rêve dans ta

vie... Songe à l'avenir: il s'ouvre radieux pour toi si nous marchons

toujours ensemble! Osons tout pour arriver au but. Et d'abord il faut

que le futur monarque d'Espagne devienne entre nos mains un instrument

docile. Tu le tiendras captif dans les liens du plaisir, tandis que

nous dominerons par le fanatisme son esprit superstitieux. Le jour où

Philippe IV montera sur le trône sera un jour de triomphe pour

l'inquisition et tous les fidèles de la chrétienté. L'inquisition doit

être notre grande épée, et la postérité verra en nous les apôtres de

la foi catholique. Dans une telle entreprise, doit-on se laisser

arrêter par des scrupules vulgaires? Non! et, pour obéir à un

mouvement généreux, ne t'expose pas à perdre ton empire sur les sens

et l'esprit du voluptueux Philippe. Avant tout, sauve ton autorité,

car c'est à elle que se rattachent les espérances de ceux qui ont fait

de l'intelligence un sceptre.

--Ton enthousiasme et ton fanatisme t'aveuglent, Aliaga, répondit

froidement Calderon. Je te l'ai déjà dit, tes grands desseins ne

peuvent réussir. Laisse le monde se sauver lui-même. Cependant ne

crains rien de moi; mes idées s'identifient avec celles de ton ordre;

ma vie même vous appartient, et je ne trahirai pas votre cause. Quant

à vos prudents avis, je les mériterai. Mais voici l'heure du conseil,

permettez-moi de vous quitter.

Et Calderon rentra dans les appartements intérieurs.

V

Devant une table couverte de papiers étaient assis le roi d'Espagne et

Calderon.

Philippe III était sombre, grave et taciturne. Rien dans son extérieur

ni dans ses relations avec son ministre n'eût pu indiquer, même au

plus fin observateur, si Calderon était en disgrâce ou en faveur

auprès du monarque.

Philippe avait reçu une éducation monacale; l'astuce et l'hypocrisie,

nécessités d'une politique despotique, s'alliaient en lui au fanatisme

religieux.

Le plus profond silence régnait dans l'appartement; il n'était

interrompu que par les brèves remarques du roi et les explications du

ministre. Quand ce dernier eut terminé son travail, le roi dit en

lançant à Calderon un regard furtif:

--L'infant me quittait quand vous êtes entré; l'avez-vous vu depuis

votre retour?

--Oui, sire, il m'a honoré d'une visite ce matin.

--Et de quoi vous êtes-vous entretenus?... d'affaires d'État?

--Votre Majesté sait que son humble secrétaire ne parle qu'avec elle

d'affaires politiques.

--Le prince a été votre protecteur, Rodrigues!

--N'est-ce pas Sa Majesté elle-même qui m'a ordonné de rechercher sa

protection?

--Oui, c'est moi. Heureux le monarque dont le serviteur fidèle est le

confident de l'héritier du trône!

--Sans doute, et si le prince pouvait avoir une pensée contraire aux

intérêts de Votre Majesté, j'essayerais de la faire disparaître de son

esprit, sinon je vous la révélerais; mais Dieu a béni Votre Majesté en

lui donnant un fils soumis et reconnaissant.

--Je le crois; l'amour des plaisirs éteint en lui l'ambition. Je ne

suis pas, d'ailleurs, un père trop sévère; conservez sa faveur,

Rodrigues; mais n'avez-vous rien fait qui puisse l'offenser?

--Non, sire, je ne pense pas avoir encouru une telle disgrâce.

--Cependant il ne fait plus de toi le même éloge. Je te le dis dans

ton intérêt: tu ne peux me servir qu'à la condition d'être l'ami de

ceux dont l'affection est douteuse pour moi.

--Sire, les courtisans qui approchent votre fils cherchent à me

déconsidérer dans son esprit, afin de gagner sa confiance, et leurs

calomnies finissent par m'atteindre.

--Qu'importe ce qu'ils disent de toi! Le peuple et les courtisans font

rarement l'éloge des ministres fidèles. Mais, je te le répète, ne

perds pas la faveur du prince.

Calderon s'inclina profondément et sortit.

En traversant les appartements du palais, il aperçut dans l'embrasure

d'une fenêtre son ennemi juré, le duc d'Uzeda, causant familièrement

avec le jeune prince.

Au même instant le duc de Lerme entra par la porte opposée.

Ce dernier fut désagréablement surpris de voir régner entre son fils

et le prince une intimité que tous ses efforts n'avaient pu empêcher.

Il fit rapidement à Calderon un signe d'intelligence, et, sans être

aperçu de son fils, il sortit par la porte même qui lui avait donné

entrée.

Calderon suivit le duc, et ils pénétrèrent dans une chambre dont ce

dernier ferma soigneusement la porte.

--Rodrigues, dit-il, que signifie cela? d'où vient cette liaison de

mauvais augure?

--Votre Éminence sait que j'arrive de Lisbonne; cette liaison est

encore une énigme pour moi.

--Il faut en pénétrer la cause, mon bon Rodrigues. Le prince détestait

Uzeda; il faut réveiller en lui les mêmes sentiments, sans cela nous

sommes perdus.

--Non pas, s'écria fièrement Calderon; je suis secrétaire du roi, et

j'ai des droits à la reconnaissance et à la protection de Sa Majesté.

--Ne t'abuse pas, dit le duc en souriant. Le roi n'a pas longtemps à

vivre... je le tiens de son médecin. Sache donc qu'un complot

formidable a été formé contre toi. Sans son confesseur et moi,

Philippe t'eût déjà sacrifié à la colère du peuple et des courtisans.

C'est ton influence sur l'infant qui te sert d'égide. Fais donc en

sorte que le duc d'Uzeda n'obtienne jamais l'amitié du prince.

Calderon fit un geste d'assentiment, et le duc entra dans le cabinet

du roi.

--Insensé que j'étais, se dit Calderon, moi qui croyais avoir encore

une conscience!... Quoi! je serais supplanté par un Uzeda? Non, il

n'en sera pas ainsi!

Le lendemain, le marquis de Siete-Iglesias se présenta au lever du

prince. L'infant jeta sur Rodrigues un regard sévère, lui tourna

brusquement le dos... et il affecta de causer amicalement avec

Gonzalez de Léon, un des ennemis de Rodrigues. On vit alors les

courtisans, naguère si humbles et si rampants devant Calderon, s'en

éloigner prudemment. Mais ce n'était que le commencement de sa

disgrâce. Uzeda parut bientôt: l'infant courut à lui, et un instant

après on les vit entrer ensemble dans le cabinet particulier du

prince.

--L'étoile de Calderon pâlit,--se dirent les courtisans.

Mais l'orgueilleux ministre ne fut pas de cet avis; un sourire de

triomphe ne quitta pas ses lèvres, et ses joues pâles se colorèrent

d'une vive rougeur quand il fendit la foule pour monter dans sa

voiture et retourner à son palais.

À peine Calderon s'était-il retiré dans son cabinet, que Fonseca,

fidèle au rendez-vous, se faisait annoncer.

--Eh bien, Rodrigues, avons-nous de bonnes nouvelles?

Calderon hocha tristement la tête.

--Mon cher pupille, dit-il d'un ton plein de cordialité, nul espoir ne

vous reste; oubliez un vain rêve; retournez à l'armée. Je puis vous

assurer de l'avancement, un grade magnifique, mais il n'est pas en mon

pouvoir de vous faire obtenir la main de Margarita.

--Et pourquoi? s'écria Fonseca pâle d'émotion; d'où vient un

changement si soudain? Est-ce que la reine?...

--Je ne l'ai pas vue; mais le roi s'est formellement prononcé à

l'égard de la jeune novice. L'inquisition est du même avis; l'Église

crie au scandale: elle se plaint de la perte de son autorité; personne

n'ose intercéder en faveur de Margarita.

--Ainsi, Rodrigues, il n'y a plus d'espoir?

--Non; ne songez plus maintenant qu'à la glorieuse vie des camps.

Tâchez d'oublier Margarita.

--Jamais! s'écria le jeune homme. Quoi! j'aurais mainte fois versé mon

sang pour le service du prince, et je ne pourrais pas obtenir une

faveur qu'il lui était si facile de m'accorder? Puisqu'il en est

ainsi, je brise mon épée! Mais, crois-le bien, Calderon, je ne renonce

pas à mon projet. Margarita ne restera pas enterrée dans son tombeau

vivante; je saurai braver les espions du saint-office et pénétrer dans

le cloître; j'enlèverai la femme que j'aime, et j'irai avec elle dans

un pays étranger chercher le bonheur qu'on me refuse en Espagne. Je ne

crains ni l'exil ni la pauvreté, et je ne demande au ciel que ma

maîtresse: j'obtiendrai le reste avec mon épée.

--Ainsi, vous persistez à vouloir enlever Margarita? dit Calderon d'un

ton distrait: après tout, c'est peut-être le plus sage si vous vous y

prenez adroitement et avec les précautions nécessaires. Mais avez-vous

le moyen de voir Margarita?

--Oui, hier je suis allé au couvent, et, comme la chapelle est une des

curiosités de Madrid, j'ai pu y pénétrer sans exciter le moindre

soupçon. Le hasard m'a servi, et j'ai reconnu dans le portier un

ancien serviteur de mon père. C'est un vieux soldat dégoûté de sa

nouvelle profession, et qui consent à me suivre. Il doit remettre une

lettre à Margarita, et j'aurai la réponse aujourd'hui même.

--Don Martin, que le ciel vous protége! je vous aiderai de tout mon

pouvoir, répliqua Calderon en faisant un signe d'adieu au jeune homme,

qui s'éloignait sans remarquer le trouble et la pâleur de Rodrigues.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 46 / 52 题