III

Calderon se leva, et le jeune cavalier prit congé de lui.

--Sur mon âme, se dit Calderon, je m'intéresse à ce brave officier.

Quand j'étais abandonné de tous, que je n'avais plus ni famille ni

patrie, je me souviens qu'il me vint en aide. Comment ai-je pu

l'oublier si longtemps! Il n'est pas de cette race que j'abhorre; le

sang maure ne coule pas dans ses veines. Il n'est pas non plus de ces

grands qui rampent servilement et que je méprise; c'est un homme dont

je puis servir les intérêts sans rougir.

Il continuait ce monologue, lorsqu'une main invisible souleva la

tapisserie qui masquait une porte dérobée, et livra passage à un jeune

homme qui entra brusquement et vint droit à Calderon.

--Rodrigues, dit-il, te voilà de retour à Madrid! Je veux t'entretenir

seul un instant; assieds-toi et écoute.

Calderon s'inclina respectueusement, plaça un large fauteuil devant

le nouveau venu et alla s'asseoir à quelque distance sur un tabouret.

Faisons maintenant connaître au lecteur celui que Calderon recevait

avec tant de déférence. C'était un homme de taille moyenne: son air

était sombre, son visage d'une pâleur livide; il avait le front haut,

mais étroit, le regard profond, rusé, voluptueux et sinistre; sa lèvre

inférieure, un peu forte et dédaigneuse, indiquait que le sang de la

maison d'Autriche coulait dans ses veines. À l'ensemble des traits, on

devinait un descendant de Charles-Quint. Son maintien assez noble et

ses vêtements couverts d'or et de pierreries attestaient que c'était

un personnage du plus haut rang.

En effet, c'était l'infant d'Espagne, qui venait causer avec Calderon,

son ambitieux favori.

--Sais-tu bien, Rodrigues, dit le jeune homme, que cette porte secrète

de ton appartement est fort commode? Elle me permet d'éviter les

regards observateurs d'Uzeda, qui cherche toujours à faire sa cour au

roi en espionnant l'héritier du trône. Il le payera tôt ou tard. Il te

déteste, Calderon, et s'il n'affiche pas publiquement sa haine contre

toi, c'est à cause de moi seulement.

--Que Votre Altesse soit bien persuadée que je n'en veux pas à cet

homme. Il recherche votre faveur; quoi de plus naturel?

--Eh bien, son espérance sera trompée. Il me fatigue de ses plates et

banales flatteries, et s'imagine que les princes doivent s'occuper des

affaires de l'État. Il oublie que nous sommes mortels, et que la

jeunesse est l'âge des plaisirs.

»Calderon, mon précieux favori, sans toi la vie me serait

insupportable; aussi tu me vois ravi de ton retour, car tu n'as pas

d'égal pour inventer des plaisirs dont on ne se lasse jamais. Eh bien!

ne rougis pas, si l'on te méprise à cause de tes talents, moi, je leur

rends hommage. Par la barbe de mon grand-père, quel joyeux temps que

celui où je serai roi, avec Calderon pour premier ministre!

Calderon fixa sur le prince un regard inquiet, et ne parut pas tout à

fait convaincu de la sincérité de Son Altesse. Dans ses plus grands

accès de gaieté, le sourire de l'infant Philippe avait encore quelque

chose de faux et de méchant; ses yeux, glauques et profonds,

n'inspiraient aucune confiance. Calderon, dont le génie était

infiniment supérieur à celui du prince, n'avait peut-être pas autant

d'astuce et d'hypocrisie, de froid égoïsme et de corruption raffinée

que ce jeune homme presque imberbe.

--Mais, ajouta le prince d'un ton affectueux, je viens te faire des

compliments intéressés. Jamais je n'eus plus besoin qu'aujourd'hui de

mettre à l'épreuve tout ce que tu as d'imagination, d'adresse et de

courage; en un mot, Calderon, j'aime!

--Prince, reprit Calderon en souriant, ce n'est certainement pas votre

premier amour. Combien de fois déjà Votre Altesse m'a tenu le même

langage!

--Non, répliqua vivement l'infant, jusqu'à ce jour je n'ai pas connu

le véritable amour, et je me suis contenté de plaisirs faciles; mais

on ne peut aimer ce qu'on obtient trop aisément. La femme dont je vais

te parler, Calderon, sera une conquête digne de moi, si je parviens à

posséder son coeur.

»Écoute. Hier, j'étais allé avec la reine entendre la messe à la

chapelle de _Sainte-Marie de l'Épée blanche_; tu sais que l'abbesse de

ce couvent est protégée par la reine, dont elle a été autrefois dame

d'honneur. Pendant le service divin, nous entendîmes une voix dont les

accents ont porté le trouble dans mon âme!

»Après la cérémonie, la reine voulut savoir quelle était cette

nouvelle sainte Cécile, et l'abbesse nous apprit que c'était une

célèbre cantatrice, la belle, l'incomparable Margarita. Eh bien, que

t'en semble? lorsqu'une actrice se fait religieuse, pourquoi Philippe

et Calderon ne se feraient-ils pas moines? Mais il faut te dire tout:

c'est moi, moi indigne, qui suis cause de cette merveilleuse

conversion.

»Voici comment: Il y a de par le monde un jeune cavalier nommé don

Martin Fonseca, parent du duc de Lerme; tu le connais. Dernièrement le

duc me dit que son jeune parent était amoureux fou d'une fille de

basse extraction, et qu'il désirait même l'épouser.

»Ce récit piqua ma curiosité, et je voulus connaître l'objet de cette

belle passion. C'était cette même actrice que j'avais déjà admirée au

théâtre de Madrid. J'allai la voir, et je fus frappé de sa beauté,

encore plus enivrante à la ville qu'au théâtre. Je voulus, mais en

vain, obtenir ses faveurs. Comprends-tu cela, Calderon? Je pénétrai de

nuit chez elle. Par saint Jacques! sa vertu triompha de mon audace et

de mon amour. Le lendemain je tâchai de la revoir; mais elle avait

quitté sa demeure, et toutes mes recherches pour découvrir sa retraite

furent infructueuses jusqu'au jour où je retrouvai au couvent

l'actrice que j'avais connue. Pour rester fidèle à Fonseca, elle

s'était réfugiée dans un cloître; mais il faut qu'elle le quitte et

qu'elle soit à l'infant d'Espagne. Voilà mon histoire, et maintenant

je compte sur toi!

--Prince, dit gravement Calderon, vous connaissez les lois espagnoles

et leur rigueur implacable en matière de religion... Je n'oserai...

--Fi donc! point de faux scrupules... ne crains rien. Je te couvre de

ma personne sacrée et te mets à l'abri de toute atteinte. Prends donc

un air moins sombre. N'as-tu pas aussi ton Armide? Quel est ce billet

que tu tiens? N'est-il pas d'une femme? Ah! ciel et terre! s'écria le

prince en s'emparant de la lettre: Margarita! Oserais-tu bien aimer

celle que j'aime? Parle, traître! mais parle donc!...

--Votre Altesse, dit Calderon d'un ton digne et respectueux, Votre

Altesse veut-elle m'entendre?... Un jeune homme que j'ai élevé, qui

fut mon premier bienfaiteur, et à qui je dois ce que je suis, brûle de

l'amour le plus pur pour Margarita. Il se nomme don Martin Fonseca.

Ce matin, il est venu me prier d'intercéder en sa faveur auprès de

ceux qui s'opposent à cette union avec Margarita. Ah! prince, ne

détournez pas vos regards. Vous ne connaissez pas le mérite de

Fonseca: c'est un officier de la plus haute distinction. Vous ignorez

la valeur de pareils sujets, de ces nobles descendants de la vieille

Espagne. Prince, vous avez un noble coeur. Ne disputez pas cette jeune

fille à un illustre soldat de votre armée, à celui dont l'épée défend

votre couronne. Épargnez une pauvre orpheline; assurez son bonheur, et

cet acte magnanime vous absoudra devant Dieu de bien des plaisirs

coupables.

--C'est toi que j'entends, Rodrigues! répliqua le prince avec un

sourire amer. Valet, tiens-toi à ta place. Lorsque je veux entendre

une homélie, j'envoie chercher mon confesseur; quand je veux

satisfaire mes vices, j'ai recours à toi... Trêve de morale!...

Fonseca se consolera; et quand il saura quel est son rival, il

s'inclinera devant lui. Quant à toi, tu m'aideras dans ce projet.

--Non, monseigneur, et que Votre Altesse me le pardonne.

--Tu as dit non, je crois? N'es-tu pas mon favori, l'instrument de mes

plaisirs? Tu me dois ton élévation; veux-tu me devoir ta chute? Ta

fortune trop rapide t'a fait tourner la tête, Calderon, prends garde!

Déjà le roi te soupçonne et n'a plus en toi la même confiance; Uzeda,

ton ennemi, est écouté avec faveur; le peuple te déteste, et si je

t'abandonne, c'en est fait de toi!

Calderon, debout, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux pleins

d'éclairs sinistres, restait muet devant le prince. Celui-ci,

interrogeant la physionomie de son favori, parut vouloir sonder ses

pensées.

Tout à coup il se rapprocha de lui, et dit d'une voix émue:

--Rodrigues, j'ai été trop vif: tu m'avais rendu fou; mais mon

intention n'était pas de te blesser. Tu es un serviteur fidèle, et je

crois à ton attachement. J'avoue même que, s'il s'agissait d'une

affaire ordinaire, je trouverais ton raisonnement juste, tes scrupules

louables, tes craintes fondées; mais je te répète que j'adore cette

jeune fille, qu'elle est maintenant le rêve de toute ma vie, qu'à tout

prix il faut qu'elle soit à moi! Veux-tu m'abandonner? veux-tu trahir

ton prince pour un officier de fortune?

--Ah! s'écria Calderon avec une apparence d'émotion vraie, je

donnerais ma vie pour vous, et je sens ce que me reproche ma

conscience pour avoir voulu satisfaire vos moindres caprices. Mais en

me prêtant cette fois à vos désirs, je commettrais une trop lâche

perfidie! Don Martin a remis entre mes mains la vie de sa vie, l'âme

de son âme... Prince, si vous me voyiez traître à l'honneur et à

l'amitié, pourriez-vous désormais vous fier à moi?

--Traître, dis-tu? Mais n'est-ce pas moi que tu trahis? Ne me suis-je

pas fié à toi? ne m'abandonnes-tu pas? ne me sacrifies-tu pas? Au

surplus, comment pourras-tu servir ce Fonseca? comment prétends-tu

délivrer la jeune novice?

--Avec un ordre de la cour. Votre royale mère...

--Il suffit! cria le prince en fureur. Va donc! tu ne tarderas pas à

te repentir.

Cela dit, Philippe se précipita vers la porte.

Calderon effrayé voulut le retenir; mais le prince lui tourna

dédaigneusement le dos et sortit de l'appartement.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 45 / 52 题