Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reçut avec des marques non
équivoques de respect et d'affection.
--Don Martin,--lui dit-il, et sa voix respirait la tendresse la plus
vraie,--je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui
m'a poussé sur le chemin de la fortune. Mon élévation date du jour où
je suis entré dans la maison de votre père pour devenir votre
précepteur. Je vous ai suivi à la cour, où vous avait appelé le
cardinal ministre, et quand vous avez renoncé à ce séjour pour
embrasser la carrière des armes, vous avez prié votre illustre parent
d'assurer l'avenir de Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi.
Don Martin, nous ne nous sommes jamais rencontrés depuis; mais
j'espère que maintenant il me sera permis de vous prouver ma
reconnaissance.
--Oui, répliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du désespoir
et me rendre le plus heureux des hommes.
--Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon.
--Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une
femme nommée Margarita?
--Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix émue, c'est là
un doux nom: c'était celui de ma mère!
--De votre mère! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen.
--Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, répliqua Calderon d'un
air distrait.
»Mais parlons de vous... À l'époque de votre dernier voyage à Madrid,
j'étais chargé d'une mission en Portugal, et j'ai été privé du
plaisir de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offensé le
cardinal ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance.
S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme?
--C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice,
a pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble à Séville. La
vieille brodait à l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce
travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre à la pauvre
femme l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut
rendre à sa bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle.
Margarita connaissait la musique et possédait une voix merveilleuse.
Le directeur du théâtre de Séville en fut informé, et lui fit les
propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scène.
Margarita, enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les
dangers de la vie d'actrice; elle accepta les offres avec
empressement, car elle ne songeait qu'à l'appui qu'elle allait pouvoir
prêter à la seule amie qu'elle eût au monde. J'étais alors avec mon
régiment en garnison à Séville; nous devions surveiller les Maures de
ce pays et les écraser à la première démonstration hostile.
--Ah! les maudits hérétiques! murmura Calderon d'une voix sourde.
--Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Séville
pour obtenir de mon père qu'il consentît à me laisser épouser
Margarita. Mais cette démarche fut inutile; mes prières ne purent
fléchir l'orgueil de mon père. Cependant des admirateurs de la jeune
cantatrice, que son talent et sa beauté avaient déjà rendue célèbre,
parlèrent d'elle à la cour, et bientôt, par ordre royal, elle dut
quitter Séville pour le théâtre de Madrid. Une dernière fois je voulus
solliciter le duc de Lerme, et je vins à Madrid en même temps que
Margarita. Je suppliai le cardinal ministre de me confier un emploi
qui m'assurât une existence moins précaire que l'état militaire, où je
végétais sans obtenir un avancement mérité. Je voulais, foulant aux
pieds les préjugés de la naissance et de la fortune, épouser
Margarita, sans qui je ne saurais vivre. Le ministre fut encore plus
inexorable que mon père... Mais j'adorais Margarita, et je lui offris
ma main... Eh bien! elle refusa.
--Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvreté?
--Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire à mon avenir et
être la cause de mon exil. Le lendemain je reçus un brevet de
capitaine et l'ordre formel de rejoindre immédiatement mon régiment.
J'étais amoureux, mais soldat, et désobéir, c'eût été me déshonorer.
D'ailleurs, mon coeur était plein d'espérance; j'attendais tout de
l'avenir: avancement, honneurs, richesses. Nous jurâmes, Margarita et
moi, de nous aimer toujours, et je partis.
Nous nous écrivions souvent, et ses dernières lettres me firent
concevoir quelques craintes. Malgré toute sa réserve, je compris
qu'elle regrettait d'être actrice, et qu'elle s'effrayait des
persécutions auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame,
qui jusqu'alors lui avait tenu lieu de mère, était mourante, et
Margarita, désespérant de voir s'accomplir notre union, exprima le
désir de chercher un refuge dans un cloître. Enfin, dans une dernière
lettre, elle me dit un éternel adieu. Sa nourrice était morte, et la
pauvre Margarita était entrée au couvent de _Sainte-Marie de l'Épée
blanche_. Vous comprenez mon désespoir. J'obtins un congé, et je
partis en toute hâte pour Madrid; mais il me fut impossible de voir
Margarita. Voici sa dernière lettre, ajouta-t-il en donnant à Calderon
la lettre de la novice; lisez-la, de grâce.
Calderon s'abandonnait rarement à des élans de sensibilité; mais la
lettre de Margarita était si touchante, elle exprimait des sentiments
si nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une
certaine émotion. Mais, composant son visage:
--Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous êtes la dupe des
manoeuvres d'une femme. Un jour vous serez désabusé; mais l'expérience
vous coûtera cher. Cependant, si ma position me permet de servir
maintenant vos intérêts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi.
Je crois qu'il sera facile d'intéresser la reine en votre faveur; je
lui remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression
sur le coeur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par
elle nous sommes sûrs d'obtenir l'ordre de rendre à la liberté la
jeune novice. Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre
famille consente à ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des
lettres patentes du roi lui donneraient ce qui lui manque de ce côté.
En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et
honorable, et votre père sera bien exigeant s'il ne considère pas de
tels avantages comme un douaire suffisant pour la future épouse. Votre
mérite est grand, et l'on s'accorde à reconnaître que vous portez
dignement le nom de vos ancêtres.
Quant à moi, je vous vois avec peine arrêté sur le chemin de la
fortune, et j'ai hâte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue
que quand je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi
de mon ingratitude; mais je veux réparer mes torts envers vous. On dit
généralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre
avancement prouvera le contraire.
--Cher et généreux Calderon, balbutia Fonseca vivement ému, j'ai
toujours méprisé l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous
calomnier.
--Non, répondit Calderon, j'ai mes défauts; mais je possède au moins
le sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.