II

Calderon vint au-devant de Fonseca, et le reçut avec des marques non

équivoques de respect et d'affection.

--Don Martin,--lui dit-il, et sa voix respirait la tendresse la plus

vraie,--je vous ai les plus grandes obligations; c'est votre main qui

m'a poussé sur le chemin de la fortune. Mon élévation date du jour où

je suis entré dans la maison de votre père pour devenir votre

précepteur. Je vous ai suivi à la cour, où vous avait appelé le

cardinal ministre, et quand vous avez renoncé à ce séjour pour

embrasser la carrière des armes, vous avez prié votre illustre parent

d'assurer l'avenir de Calderon. Vous voyez ce qu'il a fait pour moi.

Don Martin, nous ne nous sommes jamais rencontrés depuis; mais

j'espère que maintenant il me sera permis de vous prouver ma

reconnaissance.

--Oui, répliqua vivement Fonseca, vous pouvez me sauver du désespoir

et me rendre le plus heureux des hommes.

--Que puis-je faire pour vous? demanda Calderon.

--Vous souvient-il, reprit Fonseca, que j'aime bien tendrement une

femme nommée Margarita?

--Margarita! dit Calderon d'un air pensif et d'une voix émue, c'est là

un doux nom: c'était celui de ma mère!

--De votre mère! Je croyais qu'elle s'appelait Maria Sandalen.

--Oui, sans doute, Maria-Margarita Sandalen, répliqua Calderon d'un

air distrait.

»Mais parlons de vous... À l'époque de votre dernier voyage à Madrid,

j'étais chargé d'une mission en Portugal, et j'ai été privé du

plaisir de vous voir; on m'a dit que vous aviez alors offensé le

cardinal ministre par un projet d'alliance indigne de votre naissance.

S'agissait-il de Margarita? Quelle est cette jeune femme?

--C'est une orpheline d'une humble condition. Une femme, sa nourrice,

a pris soin de son enfance. Elles demeuraient ensemble à Séville. La

vieille brodait à l'aiguille, et Margarita vivait du produit de ce

travail. Plus tard une attaque de paralysie fit perdre à la pauvre

femme l'usage de ses membres, et Margarita, reconnaissante, voulut

rendre à sa bienfaitrice ce que celle-ci avait fait pour elle.

Margarita connaissait la musique et possédait une voix merveilleuse.

Le directeur du théâtre de Séville en fut informé, et lui fit les

propositions les plus avantageuses pour chanter sur la scène.

Margarita, enfant pleine de candeur et d'innocence, ignorait les

dangers de la vie d'actrice; elle accepta les offres avec

empressement, car elle ne songeait qu'à l'appui qu'elle allait pouvoir

prêter à la seule amie qu'elle eût au monde. J'étais alors avec mon

régiment en garnison à Séville; nous devions surveiller les Maures de

ce pays et les écraser à la première démonstration hostile.

--Ah! les maudits hérétiques! murmura Calderon d'une voix sourde.

--Je vis Margarita; je l'aimai et m'en fis aimer. Je quittai Séville

pour obtenir de mon père qu'il consentît à me laisser épouser

Margarita. Mais cette démarche fut inutile; mes prières ne purent

fléchir l'orgueil de mon père. Cependant des admirateurs de la jeune

cantatrice, que son talent et sa beauté avaient déjà rendue célèbre,

parlèrent d'elle à la cour, et bientôt, par ordre royal, elle dut

quitter Séville pour le théâtre de Madrid. Une dernière fois je voulus

solliciter le duc de Lerme, et je vins à Madrid en même temps que

Margarita. Je suppliai le cardinal ministre de me confier un emploi

qui m'assurât une existence moins précaire que l'état militaire, où je

végétais sans obtenir un avancement mérité. Je voulais, foulant aux

pieds les préjugés de la naissance et de la fortune, épouser

Margarita, sans qui je ne saurais vivre. Le ministre fut encore plus

inexorable que mon père... Mais j'adorais Margarita, et je lui offris

ma main... Eh bien! elle refusa.

--Pour quels motifs? Craignait-elle de partager votre pauvreté?

--Ah! vous la calomniez! Non; elle ne voulut pas nuire à mon avenir et

être la cause de mon exil. Le lendemain je reçus un brevet de

capitaine et l'ordre formel de rejoindre immédiatement mon régiment.

J'étais amoureux, mais soldat, et désobéir, c'eût été me déshonorer.

D'ailleurs, mon coeur était plein d'espérance; j'attendais tout de

l'avenir: avancement, honneurs, richesses. Nous jurâmes, Margarita et

moi, de nous aimer toujours, et je partis.

Nous nous écrivions souvent, et ses dernières lettres me firent

concevoir quelques craintes. Malgré toute sa réserve, je compris

qu'elle regrettait d'être actrice, et qu'elle s'effrayait des

persécutions auxquelles l'exposait cette profession. La vieille dame,

qui jusqu'alors lui avait tenu lieu de mère, était mourante, et

Margarita, désespérant de voir s'accomplir notre union, exprima le

désir de chercher un refuge dans un cloître. Enfin, dans une dernière

lettre, elle me dit un éternel adieu. Sa nourrice était morte, et la

pauvre Margarita était entrée au couvent de _Sainte-Marie de l'Épée

blanche_. Vous comprenez mon désespoir. J'obtins un congé, et je

partis en toute hâte pour Madrid; mais il me fut impossible de voir

Margarita. Voici sa dernière lettre, ajouta-t-il en donnant à Calderon

la lettre de la novice; lisez-la, de grâce.

Calderon s'abandonnait rarement à des élans de sensibilité; mais la

lettre de Margarita était si touchante, elle exprimait des sentiments

si nobles et si purs, qu'il ne put la lire sans manifester une

certaine émotion. Mais, composant son visage:

--Don Martin, dit-il avec un sourire amer, vous êtes la dupe des

manoeuvres d'une femme. Un jour vous serez désabusé; mais l'expérience

vous coûtera cher. Cependant, si ma position me permet de servir

maintenant vos intérêts, d'adoucir un peu vos peines, disposez de moi.

Je crois qu'il sera facile d'intéresser la reine en votre faveur; je

lui remettrai cette lettre, qui ne peut manquer de faire impression

sur le coeur d'une femme. La reine est patronne du couvent, et par

elle nous sommes sûrs d'obtenir l'ordre de rendre à la liberté la

jeune novice. Pourtant ce n'est pas tout: il faut encore que votre

famille consente à ce mariage. Margarita n'est pas noble; mais des

lettres patentes du roi lui donneraient ce qui lui manque de ce côté.

En vous les accordant, le roi vous pourvoira d'un emploi lucratif et

honorable, et votre père sera bien exigeant s'il ne considère pas de

tels avantages comme un douaire suffisant pour la future épouse. Votre

mérite est grand, et l'on s'accorde à reconnaître que vous portez

dignement le nom de vos ancêtres.

Quant à moi, je vous vois avec peine arrêté sur le chemin de la

fortune, et j'ai hâte d'aplanir pour vous tous les obstacles. J'avoue

que quand je vous ai vu faire antichambre dans mon palais, j'ai rougi

de mon ingratitude; mais je veux réparer mes torts envers vous. On dit

généralement que je fais un mauvais usage de ma puissance... votre

avancement prouvera le contraire.

--Cher et généreux Calderon, balbutia Fonseca vivement ému, j'ai

toujours méprisé l'opinion du vulgaire; des envieux seuls peuvent vous

calomnier.

--Non, répondit Calderon, j'ai mes défauts; mais je possède au moins

le sentiment de la reconnaissance... Venez me voir demain.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 44 / 52 题