Un mois après la mort de Zéla, de Ruyter, me trouvant plus calme, me
dit qu'il avait obtenu du gouverneur de l'île la permission de porter
des dépêches en Europe.
Le mot Europe me causa involontairement une sorte d'effroi; mais
bientôt la réflexion me fit désirer ce voyage.
--Je voudrais, dis-je à de Ruyter, me transporter au bout du monde; je
voudrais oublier le passé, car le passé me tue.
Mon chagrin ne me rendait pas égoïste, et, avant de songer à nos
préparatifs de départ, je demandai à de Ruyter ce que nous devions
faire d'Adoa, de la petite Malaise et des Arabes qui avaient
appartenu à Zéla. Après de mûres délibérations, il fut convenu que le
rais, déclaré chef de cette petite tribu, l'emmènerait dans son pays.
Nous donnâmes au rais une somme considérable pour lui-même, et chaque
homme reçut pour sa part assez d'argent pour n'avoir plus rien à
désirer.
Je savais si bien qu'il serait inutile de raisonner avec Adoa sur la
nécessité de notre séparation, que je priai de Ruyter d'employer la
ruse pour éloigner cette enfant.
La partie orientale de notre équipage fut mise à terre, le grab vendu,
et les Européens de son bord se transportèrent sur le schooner.
Quand Adoa eut découvert que le vaisseau portant les cendres de sa
maîtresse avait quitté le port, elle s'échappa des mains du rais, mit
à la mer un bateau du pays et quitta le havre avec le vent de terre.
L'esprit de la pauvre fille n'était occupé que d'une seule chose, du
désir de rattraper le schooner. Elle n'avait point réfléchi à la folie
de son entreprise, et quant aux dangers, elle ne pouvait pas les
comprendre.
Quand le rais eut appris la disparition d'Adoa, il suivit ses traces,
équipa une chaloupe et fit une longue course sur la mer, en suivant
notre piste. Pendant deux jours les recherches du rais furent sans
résultat; enfin, il découvrit à l'extrémité de l'île de France,
voguant seule au gré des flots, une petite barque du pays. C'était
celle qui manquait au port. La mort d'Adoa était certaine, mais il me
fut impossible d'en pénétrer le mystère.
Les désespérantes nouvelles annoncées par le rais me firent autant
souffrir que si la lame d'une épée eût traversé mon coeur; je
tressaillis dans tout mon être, j'eus froid, j'eus chaud, et mes mains
crispées se joignirent en s'élevant peut-être vers le ciel, d'où vient
toute douleur, comme aussi toute espérance.
--Pauvre petite Adoa! m'écriai-je, pauvre corps séparé de ton âme,
pauvre esprit séparé de ton coeur, tu t'es jetée éperdue sur les
traces éternellement effacées de celle qui est partie, tu t'es jetée à
leur recherche sur l'Océan immense, sur cette plaine désormais déserte
pour toi comme elle l'est pour l'amant, pour le mari, pour celui qui a
aimé et qui aimera toujours Zéla. Va, pauvre oiseau, va mouiller tes
ailes dans les vagues blanchissantes de la mer, va les y replier, va
t'endormir dans leur draperie d'écume, va, pauvre fille, nous sommes
séparés; Zéla est morte et personne ne t'aimerait plus sur la terre!
Au milieu de ma vive souffrance, je ressentis intérieurement une sorte
de joie mêlée de surprise; toute la sensibilité de mon coeur n'était
pas détruite, puisque j'avais encore des larmes pour la cruelle
disparition de la dévouée servante de Zéla.
--Mon Dieu, me disais-je intérieurement, pourquoi de Ruyter a-t-il mis
obstacle à mon désir d'emmener Adoa? pourquoi a-t-il non-seulement
conseillé, mais presque exigé que j'en confiasse le soin au vieux
rais; près de moi Adoa eût moins souffert, nous eussions parlé de
Zéla, et les souvenirs sont les consolations de la douleur. Pour la
première fois de ma vie, je regrettais d'avoir soumis ma volonté à
celle de de Ruyter; pour la première fois de ma vie, je trouvais en
défaut le jugement si sain et si impartial de mon brave compagnon.
En face des déplorables conséquences d'une faute si involontairement
commise, je jurai de ne plus obéir qu'à la propre impulsion de mes
sentiments, et ce serment, je l'ai si bien tenu, que les bonnes ou
mauvaises fortunes qui ont depuis accompagné mes actions ainsi que mes
entreprises n'ont eu à remercier de leur succès que moi-même, et à se
plaindre de leur défaite qu'à moi-même.
Je ne puis me souvenir d'aucun événement digne d'être mentionné avant
notre départ de l'île de France, ni pendant notre voyage. Nous fûmes
poursuivis plus d'une fois, mais je ne connaissais pas de vaisseaux
capables de lutter de vitesse avec le schooner, et les incidents de
notre trajet ne m'en firent pas connaître. Dans la mer de la Manche,
des croiseurs anglais nous entourèrent; mais nous eûmes l'adresse
d'éviter les attaques des uns et de fuir les approches des autres.
Après un voyage d'une extrême rapidité, nous jetâmes l'ancre dans le
port de Saint-Malo, en France, port constamment rempli, à cette
époque, de bâtiments, d'armateurs et de vaisseaux de guerre.
Dès que nous fûmes en rade, de Ruyter partit pour Paris afin de
délivrer ses dépêches au gouvernement, et je restai seul avec mes
hommes à bord du schooner.
Nous avions en arrimage une forte cargaison de thé de première
qualité, des épices, et, par un hasard dont je ne me rendis pas
compte, plusieurs tonneaux de sucre blanc cristallisé. Le motif qui me
fait insister sur la possession de ce dernier article est l'extrême
élévation de son prix à l'époque de mon arrivée en France. Cette
élévation de prix était si extraordinaire, que la vente de ces
quelques tonneaux paya amplement tous les frais de notre voyage. Les
divers produits des îles occidentales nous firent également réaliser
d'énormes bénéfices, et je compris, en voyant scintiller dans mes
mains, en échange de mes denrées, une grande quantité d'or, que le
commerce, bien mieux que la guerre, est la source où le travail puise
réellement les richesses. Mais cette réflexion n'excitait en moi
aucune cupidité, aucun désir: sans mépriser la fortune, je ne
l'enviais pas, et je ne me sentais aucune envie de travailler pour la
conquérir. Depuis mon retour en Angleterre, mes idées générales ont
pris sur bien des choses une autre forme, un autre aspect, mais elles
n'ont point encore admis cet amour de possession, de luxe et de
dépenses qui occupe, ou, pour mieux dire, qui absorbe si complétement
le coeur de la plupart des hommes.
La nécessité et la possibilité de secourir les malheureux, je ne vois
rien au delà.
Les occupations continuelles du bord, les privations qui accompagnent
toujours un voyage fait dans un vaisseau encombré d'hommes et de
marchandises, la nécessité de surveiller l'ordre intérieur et la
marche du schooner, en occupant mon esprit, avaient forcé mes muscles
lassés à reprendre leur vigueur première. Néanmoins j'étais toujours
moralement abattu, et mon corps était si maigre, que la peau semblait
prête à chaque instant à livrer passage à mes os. Ma figure hagarde et
soucieuse eût révélé à l'observateur le moins perspicace combien
j'avais dû souffrir. En effet, il était presque extraordinaire que la
douleur eût si violemment meurtri la nature vigoureuse d'un homme à
peine âgé de vingt et un ans, d'un homme qui avait à peine atteint ce
nombre d'années qui le dégage de toute entrave, qui le fait libre.
Libre! quelle dérision! c'est-à-dire maître d'errer comme Caïn, et de
péniblement gagner, loin des siens, à la sueur de son front, quelque
immonde nourriture!