Je passai à Saint-Malo, tantôt errant dans la ville, tantôt
surveillant le schooner, huit longs jours d'attente. Enfin, de Ruyter
arriva de Paris.
--Les heures m'ont paru des siècles, lui dis-je en essayant de
sourire.
--Pauvre garçon! me répondit de Ruyter, vous êtes toujours pâle,
toujours triste; je donnerais bien des choses pour vous voir gai...
--Gai! de Ruyter, m'écriai-je.
--Sinon bien portant, reprit vivement de Ruyter.
--La santé reviendra... Qu'avez-vous fait à Paris?
--J'ai eu avec l'empereur Napoléon de très-longues conférences; mais
Sa Majesté me paraît si absorbée par ses projets de la conquête de
l'Europe, qu'elle s'intéresse peu pour le moment à ce qui se passe
dans les autres parties du monde.
«--J'aurais la possibilité, avait dit l'empereur, d'accaparer le
commerce des Indes occidentales comme l'ont fait les Anglais, que je
reculerais devant cet accaparement, tant je suis convaincu qu'il
enrichirait de simples particuliers, en finissant tôt ou tard par
ruiner la nation, et les Anglais apprécieront un jour la justesse de
cette remarque, s'ils continuent à agir comme ils agissent dans ce
moment.
»--Votre pensée est la mienne, sire, répondit de Ruyter; mais, comme
le fondement de la puissance politique de l'Angleterre est dans son
commerce, ce commerce même devient pour nous le point vulnérable de
notre attaque. L'Angleterre possède l'île de France, qui a deux bons
ports, celui de Saint-Louis, celui de Bourbon...
»--Comment! s'écria l'empereur, croyez-vous que la richesse et le sang
de la France soient d'assez peu de valeur pour être sacrifiés au
maintien des îles dans l'océan Indien; îles qui ne sont que de vaines
pyramides faites pour célébrer la mémoire d'une dynastie maudite, dont
le nom devrait être rayé des pages de l'histoire?
»--Mais le nom? dit de Ruyter avec l'intrépide franchise qui
caractérisait l'illustre marin.
»--Le nom! interrompit vivement l'empereur: les chétifs rochers ainsi
désignés sont pour moi de trop peu de valeur; que les Anglais les
gardent! ils y tiennent pour la légitimité de leurs appellations.
Parlez-moi maintenant de l'état actuel de l'Inde. Peut-on y faire
quelque chose? Donnez-moi votre opinion sur ce grave sujet. Nous
avons entendu parler de vous, de Ruyter; votre nom est un nom célèbre,
grand, et qui mérite la réputation qu'on lui a faite, l'estime dont je
l'honore! Je veux être votre pionnier, je veux vous donner le moyen de
vous élever encore: je veux aider à l'accroissement de votre fortune
de gloire, de vaillance et de grandeur. Votre pays, la Hollande,
nation vraiment commerciale, peut devenir rapidement grande; mais sa
splendeur ne sera jamais que passagère. Pour durer toujours, il faut
qu'une nation soit bâtie sur les fondements de son propre sol. Nous
n'avons nulle difficulté pour trouver des chefs à mes soldats.
Regardez ces hommes, de Ruyter (et l'empereur désigna au commodore un
régiment de ses gardes formé en ligne en dehors des Tuileries): il n'y
a pas un homme parmi eux qui ne puisse être un général habile, et bien
certainement plusieurs porteront les épaulettes d'officier. Mais si je
possède de bons soldats, j'ai vainement cherché des de Witt, des de
Ruyter, des Van Tromp. Si je tenais sous mes ordres de pareils hommes,
j'anéantirais demain les remparts de bois qui entourent l'Angleterre,
remparts vantés, qui, pareils aux murs de la Chine, ne sont
formidables qu'en raison de l'impuissance des nations voisines. Les
Français ont tous le tempérament bilieux: sur terre ils sont de
bronze, sur l'Océan ils ont le mal de mer. J'aurais été marin si mon
foie l'avait permis. Je ne suis jamais entré dans un bateau sans que
son balancement naturel me rendît aussi impuissant qu'une femme. Nos
amiraux sont encore moins aguerris. Je me souviens qu'étant un jour à
Boulogne, deux commandants me dirent que la vue seule des vaisseaux se
balançant dans le port leur donnait mal au coeur. Un Anglais restera
un an sur mer, et se fatiguera d'un séjour d'une semaine sur terre.
Les Anglais sont nés marins, nous sommes nés pour être soldats, pour
fuir et détester l'eau.
«Maintenant dites-moi un mot sur les natifs, sur les princes de
l'Inde; parlez-moi de la population, du caractère particulier de ces
peuples, et surtout de leur courage et de leur habileté.»
Quand de Ruyter eut répondu aux questions de l'empereur, Napoléon
resta un instant pensif, puis il ajouta:
«Il est bizarre que les Turcs et les Chinois soient les seuls peuples
qui aient atteint le résultat naturel d'une conquête, c'est-à-dire une
véritable augmentation de force nationale. Si l'intolérance et la
bigoterie leur ont prêté de puissants secours, les Anglais auraient dû
égaler en succès les Chinois et les Turcs, car ils sont encore plus
intolérants et plus bigots.»
Napoléon accorda plusieurs audiences à de Ruyter, car il aimait à
causer sans réserve avec cet homme au coeur fort, à l'esprit fin, au
dévouement sans bornes.
--Mais, politique à part, me dit de Ruyter, il faut songer maintenant
à prendre un parti. Voulez-vous agir sagement? Voulez-vous rentrer
dans votre pays natal? Je crois nécessaire que vous vous informiez
des changements qui ont pu survenir dans votre famille. Elle est
nombreuse, elle est riche; vous y trouverez peut-être quelqu'un digne
de votre affection. Vous avez tort, mon cher garçon, bien tort,
croyez-moi, de vouloir rompre toute relation avec les personnes qui
vous sont attachées, sinon par le coeur, du moins par les liens du
sang. Votre santé demande des soins, des soins journaliers, constants
et dirigés par le coeur. Cherchez une fem...
--De Ruyter!... m'écriai-je.
--Un voyage en Amérique pendant la dure saison d'hiver serait
infailliblement votre perte, répondit de Ruyter, sans relever
l'interruption violente du jeune homme; essayez de passer quelques
mois à Londres, cherchez des distractions. Aux premiers jours du
printemps je reviendrai, et, si le coeur vous en dit, nous partirons
ensemble pour l'Amérique.
J'eus beaucoup de peine à trouver raisonnables les conseils de de
Ruyter, et ce ne fut qu'après une longue résistance que je parvins à
les trouver justes et à me décider à les suivre.
Le moment de notre séparation était proche: le schooner était prêt à
lever l'ancre, et les Américains de de Ruyter avaient grand désir de
quitter les côtes de France. Le départ de mon ami était fixé pour le
lendemain; quant au mien, je ne me sentais pas le courage de lui
assigner une époque fixe.
Quelques heures avant le départ, un courrier de Paris vint apporter à
de Ruyter une dépêche signée de l'empereur. Napoléon appelait auprès
de lui le brave marin. De Ruyter partit, et revint m'annoncer deux
jours après qu'une mission importante l'envoyait en Italie.
Il fut décidé que le schooner rentrerait en Amérique sous le
commandement du contre-maître, auquel de Ruyter donna ses pleins
pouvoirs.
Je vis partir le beau vaisseau avec un véritable serrement de coeur,
et mes yeux, aveuglés par un brouillard qui ressemblait à des larmes,
suivirent ses voiles ondoyantes jusque dans les brumes de l'horizon.
Au moment de me séparer de de Ruyter, de cet homme au noble coeur, au
noble visage, de cet homme que j'aimais si tendrement, que j'aimais
comme on aime quand les sentiments sont jeunes et forts, le peu
d'énergie qui me soutenait encore m'abandonna complétement; je me
sentis mourir, et mes paroles, étranglées dans ma gorge, ne montèrent
à mes lèvres qu'avec un bruissement de sanglots.
De Ruyter partageait ma souffrance, car sa figure basanée devint
couleur de plomb.
--Allons, du courage, mon cher Trelawnay, mon cher enfant, me dit de
Ruyter en me prenant le bras avec un geste paternel; du courage et de
l'espoir: dans trois mois nous nous reverrons.
Je baissai tristement la tête, j'étais anéanti par cette nouvelle
douleur.
De Ruyter partit; je n'eus pas la force d'assister à ce départ. Je
n'avais plus ni larmes, ni battements de coeur, ni désirs, ni
espérances; j'étais un cadavre animé. La nuit qui suivit notre
séparation fut pour moi une nuit affreuse. J'appelai la mort de tous
mes voeux, me voyant seul, sans ami, sans amour, sans patrie, sans
famille.
La première mission de l'empereur envoya donc de Ruyter en Italie; il
y passa deux mois, et pendant ces deux mois nous échangeâmes des
lettres remplies du désir de nous revoir, de repartir ensemble, de
continuer l'un avec l'autre nos périlleux et émouvants voyages.
À son retour d'Italie, de Ruyter, qui avait à peine eu le temps de
m'annoncer son arrivée en France, fut envoyé par Napoléon sur les
côtes de la Barbarie. Ce voyage fut fatal à mon noble de Ruyter; les
journaux m'apprirent qu'en avançant vers Tunis, la corvette commandée
par de Ruyter rencontra une frégate anglaise; au moment où on
signalait l'approche du vaisseau ennemi, de Ruyter s'élança sur la
poupe, afin de jeter ses dépêches dans la mer: la frégate fit feu, et
une volée de caronades coupa la corde du drapeau et balaya tous ceux
qui se trouvaient sur le pont.
Le corps de de Ruyter fut trouvé par les vainqueurs enveloppé dans les
plis du noble drapeau pour lequel il avait si longtemps et si
victorieusement combattu.
Je continuerai un jour l'histoire de ma vie, dont ce livre n'est
qu'une période; mais je dois dire, avant de le terminer, que je suis
heureux de voir le soleil de la liberté éclairer les pâles esclaves
de l'Europe. L'esprit de l'indépendance voltige comme un aigle
au-dessus de la terre, et l'esprit des hommes en reflète les
brillantes couleurs. Les yeux et les espérances des bons et des sages
sont fixés sur la France, et chaque coeur bat et sympathise avec elle.
Il me semble que ceux qui vivent maintenant ont survécu à un siècle de
désespoir.