Il me serait impossible de dépeindre l'épouvantable douleur que je
ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon coeur soit
presque épuisé de souffrance. La mort de Zéla fut l'anéantissement
moral et physique de tout mon être, et je pris dans mes allures, dans
mes actions, dans mon air, une roideur et un stoïcisme que le Turc le
plus grave, ou le plus roide des lords, m'eût certainement enviés. À
en juger par ma physionomie, j'étais l'homme le plus indifférent et le
plus heureux de la terre; toutes mes actions étaient réglées avec une
gravité méthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du passé ni
une plainte sur mon sort présent. Je remplissais avec soin, avec
attention, les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant
de l'opium pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas
penser.
Après avoir communiqué à de Ruyter les intentions que j'avais de
rendre les derniers devoirs à Zéla, je transportai une bonne partie de
mes hommes sur le grab, et nous nous séparâmes.
Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis à
Bourbon, qui est au sud-est de l'île, et où nous avions déjà jeté
l'ancre.
Il était convenu qu'après une conversation avec le gouverneur et
l'envoi des dépêches, de Ruyter viendrait me joindre par terre,
accompagné du rais et du docteur.
Je n'avais gardé sur le schooner que les hommes nécessaires à la
manoeuvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidèles de
la tribu maintenant sans chef. Nous jetâmes l'ancre pendant la nuit
dans le port de Bourbon.
Pendant le court intervalle qui sépare la mort de la décomposition,
j'avais cherché par quels moyens les moins répulsifs je pouvais
disposer du corps de Zéla. Le réceptacle ordinaire de la mort occupa
naturellement mes premières pensées, et le berceau de fleurs que nous
avions construit de nos propres mains dans l'odoriférant jardin de de
Ruyter me semblait être un endroit convenable; mais je me souvins
qu'en bêchant la terre, j'y avais trouvé des myriades de vers et
d'insectes. Je changeai donc d'idée pour considérer le pur et blanc
tombeau de la mer; le souvenir de Louis détruisit encore ce second
projet.
Il m'était impossible de faire embaumer Zéla; je résolus donc de
détruire le corps de cet ange par le feu, ou plutôt de ne pas le
détruire, mais de le rendre à son état primitif en le mêlant aux
éléments dont il est un atome.
De Ruyter trouva l'idée bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers
de fournir tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ce projet,
dont il connaissait parfaitement la pratique.
Je débarquai au point du jour pour choisir un endroit propice à cette
triste cérémonie, et j'envoyai une partie de mon équipage arabe y
dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantité de
bois sec. Je passai le reste de la journée en contemplation devant les
restes chéris de celle qui avait été pour moi ce qu'est le soleil pour
la terre.
La petite fille malaise était guérie; mais Adoa, tombée dans une
insensibilité abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force,
et ne dormait plus.
De Ruyter signala son approche. J'avais revêtu Zéla d'une veste jaune
ornée de rubis; sa chemise et son ample pantalon étaient en crêpe de
l'Inde et brodés d'or. Les vêtements extérieurs de la jeune femme
formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa
coiffure et ses cheveux étaient couverts de perles fines. Je gardai
pour tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux
noirs.
L'heure approchait enfin; je baisai les paupières closes de cette
idolâtrée créature; j'enveloppai son frêle corps dans les plis d'un
manteau arabe, et je me rendis sur le rivage.
D'un pas ferme, je marchai droit au bûcher, car je regardais sans les
voir les hommes rassemblés autour de moi; les paroles qu'ils
m'adressaient n'étaient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais
rien.
Un noir fourneau de fer, à la forme allongée comme celle d'un
cercueil, fut placé sur le bûcher. Je le vis, mais sans comprendre sa
destination; car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant
pressé contre mon sein le frêle fardeau dont l'abandon était pour moi
une mortelle douleur. La nécessité m'imposa l'obligation de finir ce
que j'avais commencé; avec des soins et la douceur d'une mère qui
couche son enfant dans un berceau, j'étendis Zéla dans la sombre
coquille. De Ruyter et le rais usèrent de violence pour m'entraîner
loin du bûcher. Je voulus parler; mes lèvres ne produisirent aucun
son; je suppliai par signes de me rendre ma liberté; de Ruyter refusa,
et je restai sans force, anéanti, presque fou.
Un cri de terreur poussé par Van, qui arrachait Adoa des flammes où
elle s'était jetée, attira l'attention de mes hommes, qui me
relâchèrent. Je courus vers le bûcher, avec la même pensée qui avait
conduit la jeune fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je
tombai sur le sable, ne brûlant que mes mains là où j'aurais voulu me
consumer tout entier.
Quand je repris mes sens, j'étais couché dans un hamac à bord du
schooner.
Les affaires de de Ruyter le contraignirent à rester à Port-Louis;
mais il vint souvent me voir pour m'engager à le suivre à la ville.
Toutes ses prières furent vaines; ma vie était dans la cabine
solitaire du schooner, mes pensées sur la petite boîte qui contenait
les cendres de Zéla.