CXXIV

Les événements ordinaires d'un voyage sur mer ne méritent pas d'être

mentionnés, et je suis bien certain que le lecteur trouverait autant

de plaisir à feuilleter le livre d'un marchand qu'à parcourir le

journal ordinaire d'un vaisseau. Je dois avouer cependant que mon

coeur était si plein de tristesse, que j'accordais une très-faible

attention à ce qui se passait autour de moi. Les ailes de mon âme ne

voulaient plus me soutenir, et mon imagination veillait sans cesse au

chevet de ma pauvre malade. Les liens qui m'avaient uni à Zéla

n'étaient point des liens ordinaires: oiseau chassé de la terre par

les tempêtes, elle était venue se réfugier dans mon sein; je l'avais

réchauffée, nourrie, aimée, oh! aimée à en mourir!

Le docteur, qui partageait son temps entre les deux vaisseaux,

continuait à prédire le rétablissement de Zéla; seulement il était

forcé d'avouer que la convalescence serait longue et suivie d'une

extrême faiblesse.

Un mois après notre embarquement, vers le matin, je quittai Zéla,

auprès de laquelle j'avais veillé pendant toute la nuit, pour aller me

reposer sous la banne du pont. Une heure s'écoula pour moi dans un

demi-sommeil, et j'en fus bientôt arraché par Adoa, qui, sans parler,

mais la figure pleine de larmes, me faisait signe de courir au secours

de Zéla.

Ma femme se tordait dans les spasmes de l'agonie en criant qu'un

incendie dévorait ses entrailles.

Je criai au contre-maître de faire un signal au grab. Malheureusement

il était hors de vue, et nous n'avions pas de vent.

Je questionnai Adoa.

--Ma maîtresse, me dit-elle, n'ayant pas mangé depuis longtemps, a

désiré des confitures; nous avons cherché, la petite Malaise et moi,

et j'ai trouvé cette jarre de fruits confits que vous voyez sur la

table; maîtresse, qui aime les sucreries, en a beaucoup mangé; elle en

a donné à la petite, et la pauvre enfant souffre les mêmes douleurs

que lady Zéla. Quant à moi, j'ai à peine goûté aux fruits, voulant les

conserver pour maîtresse, et cependant j'ai bien mal au coeur; je suis

sûre, malek, qu'il y a du poison dans cette jarre.

Le mot _poison_ traversa ma cervelle comme une flèche aiguë.

Je regardai la jarre nouvellement ouverte, et je m'aperçus qu'elle

avait été fermée avec un soin plus qu'ordinaire. Je vidai les fruits

sur la table: c'étaient des muscades jaunes et vertes, très-belles et

confites dans du sucre candi blanc. Si le petit serpent vert de Java,

dont le contact du venin est mortel, s'était élevé jusqu'à mes lèvres,

sa vue ne m'aurait pas causé un effroi plus terrible que celui de mes

souvenirs en face de ce cadeau fatal qui venait de la veuve. Je me

rappelai aussitôt que, dans la maison de cette horrible femme, j'avais

mangé de pareilles muscades, que ces muscades m'avaient fait mal.

Quand je m'en plaignis en riant à la veuve, une vieille esclave, dont

j'avais gagné les bonnes grâces par quelques présents et surtout par

le don d'un morceau de papyrus chargé d'hiéroglyphes, papyrus qui

était à ses yeux, suivant mes paroles, un laissez-passer pour le ciel,

me dit tout bas:

--Avez-vous déjà chagriné ma maîtresse? Si cela est, il faut me

reprendre le passe-port qui conduit au ciel.

--Pourquoi cela?

--Parce que vous avez mangé des muscades.

--Quel danger y a-t-il à croquer de si bons fruits?

--Un des maris de ma maîtresse m'a fait un jour la même question, et

il n'ajouta aucune foi à ma réponse, parce que les hommes sont

incrédules, parce qu'ils n'écoutent point les vérités dites par les

vieilles femmes, mais qu'ils attachent une confiance aveugle aux

mensonges des jeunes et des belles. Ma maîtresse vit un jour un homme

plus aimable que son mari, et le lendemain elle donna à mon maître une

jarre de muscades: il mourut; l'homme aimé entra dans la maison et mit

à ses pieds les pantoufles encore tièdes du défunt, et il se coiffa

avec le turban de celui qui n'était plus! Tant que maîtresse vous

aime, vous n'avez rien à craindre; mais prenez garde! sa haine est

aussi fatale que le poison de l'arbre cheetic, de l'arbre maudit qui

pousse dans les jungles et sur lequel le soleil ne repose pas ses

rayons.

L'avertissement de la vieille esclave m'avait rendu prudent; pas

assez, mon Dieu, puisque j'avais permis que ses cadeaux fussent reçus

à mon bord.

Effrayée de mon silence, qui ne dénonçait que mieux la fureur que

j'éprouvais contre l'horrible femme, Zéla m'attira doucement à elle et

me dit presque gaiement:

--Je puis supporter toutes les douleurs, à l'exception de celle de

vous voir souffrir. Vos regards m'épouvantent, mon amour; prenez cette

grenade que le poëte Hafiez appelle la perle des fruits: elle

rafraîchira vos lèvres brûlantes.

Le calme de Zéla était sur le point de ranimer mes espérances,

lorsqu'il fut suivi par des tressaillements nerveux, par une agonie

qui défigura complétement ses traits.

Quand le docteur arriva, son premier regard fut la poignante surprise

de la science impuissante. Il examina cependant la jarre, étudia les

souffrances des deux malades, et fut contraint de déclarer la

présence du poison.

Je n'ai pas la force de détailler les souffrances de Zéla; elle

dépérit de jour en jour. Je ne quittais jamais sa cabine, et aux

instants lucides nous pleurions dans les bras l'un de l'autre notre

prochaine et funeste séparation.

Un soir la vigie cria:

--Île de France!

--Ah! s'écria Zéla, combien je suis contente, mon bien-aimé mari; nous

allons aller à terre; mais il faudra m'emporter dans vos bras, mon

amour, car je suis incapable de marcher.

J'étais agenouillé auprès du lit de la pauvre enfant, et ses bras

amaigris entouraient mon cou.

--Je suis bien heureuse, murmura-t-elle d'une voix défaillante, bien

heureuse; je vis dans ton coeur, donne-moi tes lèvres, serre-moi dans

tes bras.

Je posai mes lèvres sur les siennes, et ce chaste et doux baiser

emporta l'âme de Zéla.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 38 / 52 题