CXXIII

Je fis à de Ruyter un récit détaillé des événements qui avaient amené

cette fatale maladie, en déplorant avec amertume la malheureuse

conséquence que je prévoyais devoir en être l'inévitable suite.

Afin de détourner mon esprit de cette douloureuse pensée, de Ruyter

m'annonça que le gouverneur de l'Inde équipait une flotte afin

d'arracher l'île Maurice des mains des Français.

--Cette nouvelle m'a été annoncée par mon correspondant, marchand

arménien qui a réussi à connaître tous les détails de cette prochaine

expédition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus

de temps à perdre, et il faut nous mettre à l'ouvrage pour expédier

lestement les réparations et l'équipement de nos vaisseaux.

Dans tout autre temps cette nouvelle m'eût causé un véritable plaisir;

mais je l'accueillis, préoccupé de Zéla, avec tant d'indifférence,

que de Ruyter comprit enfin la réelle profondeur de mon désespoir.

--Prenez une tasse de café très-fort pour vous tenir éveillé, me dit

de Ruyter.

Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me

détaillait ses moyens d'attaque et de défense, mes yeux se fermèrent

et je m'endormis d'un profond sommeil.

J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium

dans mon café, car, depuis l'accident arrivé à Zéla, je n'avais ni

dormi ni mangé.

Je me réveillai le lendemain et je courus à la cabine; j'y trouvai le

docteur occupé de ses deux patientes.

La jeune fille malaise était beaucoup mieux, mais la pauvre Zéla

souffrait toujours autant. La figure de Zéla était pâle; ses yeux,

ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses

lèvres, légèrement colorées par la fièvre, essayaient encore de

sourire, mais ce sourire était pour moi plus triste que des pleurs.

Pour plaire à de Ruyter, je pris machinalement la direction du

vaisseau, car un emploi actif était nécessaire à mon corps, qui sans

ce travail de tout instant eût succombé dans les tortures de mon

coeur.

Les douleurs de Zéla devinrent bientôt si horriblement violentes, que

la mort me parut inévitable, et je passai les nuits agenouillé auprès

d'elle avec un désespoir si terrible, que le docteur tremblait

lorsque ma voix furieuse lui demandait: «Doit-elle donc mourir?»

--Vous êtes un ignorant, me répondit un jour le docteur, elle vit. La

crise dangereuse est passée; elle n'est pas plus morte que moi; elle

dort. Ces paroles tombèrent sur mon coeur comme une huile balsamique.

Mon désespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les

miennes les deux mains du docteur.

Le calme d'un bon sommeil nuança d'un rose pâle les joues blanches de

mon adorée Zéla; je la baisai au front, et, le coeur plein de joie, je

courus communiquer mon bonheur à de Ruyter.

Tout l'équipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur,

le courage et la bonté de cette chère enfant.

De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyées par son

correspondant, et nous mîmes à la voile pour gagner l'île de France.

Le rajah, avec lequel de Ruyter était lié, lui donna à son départ une

grande quantité de différentes huiles, car son île est aussi célèbre

pour ses onguents que Java pour ses poisons.

Comme le but de de Ruyter était de gagner au plus vite l'île de

France, nous ne nous arrêtâmes à aucune des îles qui se trouvaient sur

notre route. En passant les détroits de la Sonde, de Ruyter eut une

entrevue avec le gouverneur de Batavia; le général Jansens confirma à

mon ami la vérité des nouvelles qui lui avaient été transmises par son

correspondant. Après avoir pris dans l'île quelques bestiaux et des

provisions fraîches, nous continuâmes notre voyage. Pendant notre

longue course à travers l'océan Indien, nous voguions aussi vite que

possible sans retarder notre marche par le désir de nous trouver

ensemble. D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous séparer

forcément, et, dans cette prévision, de Ruyter m'avait donné un

duplicata des dépêches et le pouvoir d'agir en son nom dans ses

affaires particulières. Toutes ces prudentes et sages considérations

étaient dominées par mon inquiétude et par l'urgente nécessité que

j'avais des soins de Van Scolpvelt pour Zéla, qui, à mes yeux, était

encore par moments entre la vie et la mort.

Je marchais donc, en dépit de mes devoirs, dans le sillage du grab,

car toutes mes espérances reposaient maintenant sur la science du

brave et savant docteur.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 37 / 52 题