Je fis à de Ruyter un récit détaillé des événements qui avaient amené
cette fatale maladie, en déplorant avec amertume la malheureuse
conséquence que je prévoyais devoir en être l'inévitable suite.
Afin de détourner mon esprit de cette douloureuse pensée, de Ruyter
m'annonça que le gouverneur de l'Inde équipait une flotte afin
d'arracher l'île Maurice des mains des Français.
--Cette nouvelle m'a été annoncée par mon correspondant, marchand
arménien qui a réussi à connaître tous les détails de cette prochaine
expédition. Ceci changera naturellement mes projets: nous n'avons plus
de temps à perdre, et il faut nous mettre à l'ouvrage pour expédier
lestement les réparations et l'équipement de nos vaisseaux.
Dans tout autre temps cette nouvelle m'eût causé un véritable plaisir;
mais je l'accueillis, préoccupé de Zéla, avec tant d'indifférence,
que de Ruyter comprit enfin la réelle profondeur de mon désespoir.
--Prenez une tasse de café très-fort pour vous tenir éveillé, me dit
de Ruyter.
Je suivis machinalement ce conseil, et, pendant que mon ami me
détaillait ses moyens d'attaque et de défense, mes yeux se fermèrent
et je m'endormis d'un profond sommeil.
J'appris plus tard que de Ruyter avait fait mettre une dose d'opium
dans mon café, car, depuis l'accident arrivé à Zéla, je n'avais ni
dormi ni mangé.
Je me réveillai le lendemain et je courus à la cabine; j'y trouvai le
docteur occupé de ses deux patientes.
La jeune fille malaise était beaucoup mieux, mais la pauvre Zéla
souffrait toujours autant. La figure de Zéla était pâle; ses yeux,
ternes, sans chaleur, avaient un regard navrant de tristesse; ses
lèvres, légèrement colorées par la fièvre, essayaient encore de
sourire, mais ce sourire était pour moi plus triste que des pleurs.
Pour plaire à de Ruyter, je pris machinalement la direction du
vaisseau, car un emploi actif était nécessaire à mon corps, qui sans
ce travail de tout instant eût succombé dans les tortures de mon
coeur.
Les douleurs de Zéla devinrent bientôt si horriblement violentes, que
la mort me parut inévitable, et je passai les nuits agenouillé auprès
d'elle avec un désespoir si terrible, que le docteur tremblait
lorsque ma voix furieuse lui demandait: «Doit-elle donc mourir?»
--Vous êtes un ignorant, me répondit un jour le docteur, elle vit. La
crise dangereuse est passée; elle n'est pas plus morte que moi; elle
dort. Ces paroles tombèrent sur mon coeur comme une huile balsamique.
Mon désespoir s'adoucit, et je pressai affectueusement dans les
miennes les deux mains du docteur.
Le calme d'un bon sommeil nuança d'un rose pâle les joues blanches de
mon adorée Zéla; je la baisai au front, et, le coeur plein de joie, je
courus communiquer mon bonheur à de Ruyter.
Tout l'équipage partagea mon enchantement, car il aimait la douceur,
le courage et la bonté de cette chère enfant.
De Ruyter me communiqua de nouveau les nouvelles envoyées par son
correspondant, et nous mîmes à la voile pour gagner l'île de France.
Le rajah, avec lequel de Ruyter était lié, lui donna à son départ une
grande quantité de différentes huiles, car son île est aussi célèbre
pour ses onguents que Java pour ses poisons.
Comme le but de de Ruyter était de gagner au plus vite l'île de
France, nous ne nous arrêtâmes à aucune des îles qui se trouvaient sur
notre route. En passant les détroits de la Sonde, de Ruyter eut une
entrevue avec le gouverneur de Batavia; le général Jansens confirma à
mon ami la vérité des nouvelles qui lui avaient été transmises par son
correspondant. Après avoir pris dans l'île quelques bestiaux et des
provisions fraîches, nous continuâmes notre voyage. Pendant notre
longue course à travers l'océan Indien, nous voguions aussi vite que
possible sans retarder notre marche par le désir de nous trouver
ensemble. D'ailleurs, un accident inattendu pouvait nous séparer
forcément, et, dans cette prévision, de Ruyter m'avait donné un
duplicata des dépêches et le pouvoir d'agir en son nom dans ses
affaires particulières. Toutes ces prudentes et sages considérations
étaient dominées par mon inquiétude et par l'urgente nécessité que
j'avais des soins de Van Scolpvelt pour Zéla, qui, à mes yeux, était
encore par moments entre la vie et la mort.
Je marchais donc, en dépit de mes devoirs, dans le sillage du grab,
car toutes mes espérances reposaient maintenant sur la science du
brave et savant docteur.