CXXII

Désirant épargner à Zéla le contact du sable mouillé, je m'assis au

pied de l'étançon et je la pris dans mes bras.

--Le temps se calme, chère, lui dis-je; mes craintes sont un peu

dissipées. Racontez-moi, je vous prie, comment est arrivé l'accident

dont les suites nous sont si douloureuses.

--Deux heures après votre départ, mon ami,--et, sans reproche,

pourquoi m'aviez-vous laissée pour aller seul sur la montagne? Vous

savez bien que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour

que le lézard seul grimpait aussi bien que moi...

--Et c'était vrai, mon amour, car à cette époque vous aviez le poids

léger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans

votre sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas

oublié, chère, que pour me sauver votre coeur a déjà sacrifié notre

premier lien d'amour...

--Pouvais-je hésiter entre vous et lui, mon très-cher? La vie d'un

enfant est-elle plus précieuse pour une femme que celle de son mari?

D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui désire donner le jour à

un être aussi faible et aussi malheureux qu'elle-même! Mais enfin

reprenons le récit qui doit vous apprendre la cause de mes

souffrances.

»Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers à l'entrée de la

baie, avec le désir de trouver un endroit calme et ombragé pour y

prendre un bain avec Adoa. Nous avions placé en vigie la petite fille

malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui

poussent sous l'eau, je dis à Adoa d'aller en plongeant m'en chercher

une branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui,

comme vous le savez, a des yeux excellents, me dit:

»--Je vois là-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer.

C'est un signe infaillible de mauvais temps.

»Nous nageâmes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:

»--Je vois le capitaine sur le rivage, maîtresse, et comme je sais

mieux nager que vous, je serai la première à lui souhaiter la

bienvenue.

»Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la

grondant de la méchante pensée d'orgueil qui lui faisait humilier sa

maîtresse.

»Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous

atteignîmes la base d'un rocher. Adoa y grimpa malgré les difficultés

que lui opposaient la mousse et l'humidité des plantes grasses qui

couvraient le rocher. Tout à coup la petite Malaise, que j'avais

placée en sentinelle, cria d'une voix épouvantée:

»--Des requins! des requins!

»Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit

des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je

me saisis avec une terreur facile à comprendre, tandis que mon bras

s'était fortement cramponné à une plante marine. Alourdi par l'effroi,

mon corps ne put être supporté par ces légers soutiens, et Adoa, qui

ne voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente

que dévouée, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tête la première,

pour ne pas m'écraser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante

marine, et malgré les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de

corail, et sans ma fidèle compagne, qui m'a traînée jusqu'au rivage,

je serais morte bien loin de vous.

»J'avais perdu connaissance, et vos lèvres, mon amour, ont rappelé la

vie dans le coeur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien,

tout à fait bien; je ne souffre plus.»

Et en répétant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation:

«Je ne souffre plus,» Zéla s'endormit; mais son sommeil fiévreux,

entrecoupé de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois

encore la femme avait sacrifié la mère. Des présages sinistres

remplirent mon âme. Ils me montrèrent un malheur que je n'osais pas

concevoir: la perte de ma compagne bien-aimée! Mille fois heureux si

j'avais eu l'énergie de suivre le conseil funeste que me donna le

désespoir, conseil qui tuait mes craintes, qui anéantissait à jamais

notre double existence!

Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait espérer un

temps calme.

Je déposai doucement Zéla sur sa couche et je fis mettre le bateau en

état de nous recevoir. Lorsque tous les préparatifs de notre

embarquement furent terminés, je transportai Zéla et Adoa sur des

coussins placés dans le fond de la barque, et je ramai avec les

hommes, tant était grande mon impatience de regagner les vaisseaux.

Le pont du grab était rempli d'hommes quand nous rasâmes son bord

comme un éclair, pour gagner celui du schooner.

De Ruyter me héla pour me demander la cause de notre marche rapide.

Sans répondre à sa question, je le suppliai de venir auprès de nous

avec le docteur.

Une chaise fut envoyée de la grande vergue dans notre bateau; j'y

déposai Zéla, et, sans dire un mot, le désespoir paralysait mes

lèvres, j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van

vinrent bientôt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent

douloureusement frappés du terrible changement qui s'était opéré en

vingt-quatre heures dans la douce et belle figure de Zéla. De Ruyter

frémit involontairement, ferma les yeux et couvrit son visage avec

ses deux mains. L'impénétrable docteur, qui n'avait jamais montré de

sympathie pour la douleur humaine, ôta ses lunettes afin d'essuyer les

larmes qui aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse étrangère

à ses habitudes générales, il examina les blessures de la douce

patiente. Ni Van ni de Ruyter ne m'adressèrent de questions, et,

pendant toute la durée de l'examen du docteur, un silence lugubre

régna dans la cabine.

Après avoir pansé la blessure de la tête, Van visita avec soin les

contusions du corps, fit prendre à Zéla une potion soporifique et nous

emmena avec lui sur le pont.

--Docteur, est-elle en danger? demandai-je à Van d'un ton aussi humble

que celui d'un esclave adressant une question à un puissant seigneur.

--Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il

lui faut des soins, du calme, du repos, de la patience.

Je n'ai pas besoin de dire que la fidèle Adoa partageait les soins qui

étaient prodigués à Zéla, dont elle habitait la cabine. La petite

esclave souffrait moins que sa maîtresse, car ses traits n'avaient

subi qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zéla étaient

devenus presque méconnaissables.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 36 / 52 题