Désirant épargner à Zéla le contact du sable mouillé, je m'assis au
pied de l'étançon et je la pris dans mes bras.
--Le temps se calme, chère, lui dis-je; mes craintes sont un peu
dissipées. Racontez-moi, je vous prie, comment est arrivé l'accident
dont les suites nous sont si douloureuses.
--Deux heures après votre départ, mon ami,--et, sans reproche,
pourquoi m'aviez-vous laissée pour aller seul sur la montagne? Vous
savez bien que je suis leste et agile, puisque vous m'avez dit un jour
que le lézard seul grimpait aussi bien que moi...
--Et c'était vrai, mon amour, car à cette époque vous aviez le poids
léger d'un oiseau; mais aujourd'hui l'enfant que vous portez dans
votre sein demande plus de retenue, plus de prudence. Vous n'avez pas
oublié, chère, que pour me sauver votre coeur a déjà sacrifié notre
premier lien d'amour...
--Pouvais-je hésiter entre vous et lui, mon très-cher? La vie d'un
enfant est-elle plus précieuse pour une femme que celle de son mari?
D'ailleurs, quelle est la pauvre orpheline qui désire donner le jour à
un être aussi faible et aussi malheureux qu'elle-même! Mais enfin
reprenons le récit qui doit vous apprendre la cause de mes
souffrances.
»Je suivis le rivage jusqu'au promontoire de rochers à l'entrée de la
baie, avec le désir de trouver un endroit calme et ombragé pour y
prendre un bain avec Adoa. Nous avions placé en vigie la petite fille
malaise, et sachant que vous admirez les branches de corail qui
poussent sous l'eau, je dis à Adoa d'aller en plongeant m'en chercher
une branche. Pendant que nous cherchions un banc de corail, Adoa, qui,
comme vous le savez, a des yeux excellents, me dit:
»--Je vois là-bas des marsouins qui jouent et qui sautent dans la mer.
C'est un signe infaillible de mauvais temps.
»Nous nageâmes encore pendant quelques minutes; puis Adoa me dit:
»--Je vois le capitaine sur le rivage, maîtresse, et comme je sais
mieux nager que vous, je serai la première à lui souhaiter la
bienvenue.
»Adoa nageait plus vite qu'un poisson, et j'essayai de la suivre en la
grondant de la méchante pensée d'orgueil qui lui faisait humilier sa
maîtresse.
»Tout en continuant de nous railler, d'engager des paris, nous
atteignîmes la base d'un rocher. Adoa y grimpa malgré les difficultés
que lui opposaient la mousse et l'humidité des plantes grasses qui
couvraient le rocher. Tout à coup la petite Malaise, que j'avais
placée en sentinelle, cria d'une voix épouvantée:
»--Des requins! des requins!
»Je redoublai d'efforts pour rejoindre Adoa, car j'entendais le bruit
des requins et les cris des matelots. Adoa me tendit une main, dont je
me saisis avec une terreur facile à comprendre, tandis que mon bras
s'était fortement cramponné à une plante marine. Alourdi par l'effroi,
mon corps ne put être supporté par ces légers soutiens, et Adoa, qui
ne voulait pas m'abandonner, tomba dans la mer; mais, aussi prudente
que dévouée, la pauvre fille se jeta dans l'eau, la tête la première,
pour ne pas m'écraser dans sa chute. En perdant l'appui de la plante
marine, et malgré les efforts d'Adoa, je tombai sur les rochers de
corail, et sans ma fidèle compagne, qui m'a traînée jusqu'au rivage,
je serais morte bien loin de vous.
»J'avais perdu connaissance, et vos lèvres, mon amour, ont rappelé la
vie dans le coeur de celle qui vous aime. Maintenant je suis bien,
tout à fait bien; je ne souffre plus.»
Et en répétant d'une voix tremblante cette affectueuse affirmation:
«Je ne souffre plus,» Zéla s'endormit; mais son sommeil fiévreux,
entrecoupé de plaintes et de tressaillements, me prouva qu'une fois
encore la femme avait sacrifié la mère. Des présages sinistres
remplirent mon âme. Ils me montrèrent un malheur que je n'osais pas
concevoir: la perte de ma compagne bien-aimée! Mille fois heureux si
j'avais eu l'énergie de suivre le conseil funeste que me donna le
désespoir, conseil qui tuait mes craintes, qui anéantissait à jamais
notre double existence!
Mes hommes vinrent nous dire que la fin de l'orage laissait espérer un
temps calme.
Je déposai doucement Zéla sur sa couche et je fis mettre le bateau en
état de nous recevoir. Lorsque tous les préparatifs de notre
embarquement furent terminés, je transportai Zéla et Adoa sur des
coussins placés dans le fond de la barque, et je ramai avec les
hommes, tant était grande mon impatience de regagner les vaisseaux.
Le pont du grab était rempli d'hommes quand nous rasâmes son bord
comme un éclair, pour gagner celui du schooner.
De Ruyter me héla pour me demander la cause de notre marche rapide.
Sans répondre à sa question, je le suppliai de venir auprès de nous
avec le docteur.
Une chaise fut envoyée de la grande vergue dans notre bateau; j'y
déposai Zéla, et, sans dire un mot, le désespoir paralysait mes
lèvres, j'emportai la jeune femme dans ma cabine. De Ruyter et Van
vinrent bientôt nous rejoindre, et l'un et l'autre furent
douloureusement frappés du terrible changement qui s'était opéré en
vingt-quatre heures dans la douce et belle figure de Zéla. De Ruyter
frémit involontairement, ferma les yeux et couvrit son visage avec
ses deux mains. L'impénétrable docteur, qui n'avait jamais montré de
sympathie pour la douleur humaine, ôta ses lunettes afin d'essuyer les
larmes qui aveuglaient son regard. Puis, avec une tendresse étrangère
à ses habitudes générales, il examina les blessures de la douce
patiente. Ni Van ni de Ruyter ne m'adressèrent de questions, et,
pendant toute la durée de l'examen du docteur, un silence lugubre
régna dans la cabine.
Après avoir pansé la blessure de la tête, Van visita avec soin les
contusions du corps, fit prendre à Zéla une potion soporifique et nous
emmena avec lui sur le pont.
--Docteur, est-elle en danger? demandai-je à Van d'un ton aussi humble
que celui d'un esclave adressant une question à un puissant seigneur.
--Non, me dit Van surpris de ma douceur et de ma politesse; non, il
lui faut des soins, du calme, du repos, de la patience.
Je n'ai pas besoin de dire que la fidèle Adoa partageait les soins qui
étaient prodigués à Zéla, dont elle habitait la cabine. La petite
esclave souffrait moins que sa maîtresse, car ses traits n'avaient
subi qu'un changement imperceptible, tandis que ceux de Zéla étaient
devenus presque méconnaissables.