En arrivant près de la tente, j'entendis des lamentations, des pleurs,
et mes regards tombèrent sur quelques gouttes de sang qui en
souillaient l'entrée. Une sorte de vertige s'empara de mes sens
lorsque, après avoir violemment soulevé les rideaux de la tente, je
vis Zéla étendue sur sa couche comme un cadavre. Les longs cheveux
noirs de la pauvre enfant tombaient épars sur sa poitrine; ses yeux et
sa bouche fermés ne laissaient échapper ni un regard ni un souffle de
vie. Je la crus morte. Les jeunes filles malaises, agenouillées aux
pieds de Zéla, sanglotaient douloureusement en frappant la terre de
leur front, en mettant en lambeaux leurs légers vêtements. Cet
horrible spectacle paralysa mon corps pendant quelques minutes; puis
une sorte de folie succéda à l'épouvantable torpeur qui glaçait tout
mon être. Je me jetai éperdu sur la couche de cet être adoré, et je
pleurai amèrement sans avoir la réelle conscience de notre mutuelle
situation. Quand la première effervescence de ma douleur fut un peu
calmée, je posai mes lèvres brûlantes sur la bouche fermée de Zéla, je
défis sa veste, et les battements légers de son coeur me rendirent
quelque espoir. Bientôt elle ouvrit ses grands yeux noirs, s'agita sur
sa couche et murmura d'une voix affaiblie quelques paroles
indistinctes.
--Ma bien-aimée Zéla, lui dis-je en la pressant sur mon coeur,
qu'avez-vous?
La pauvre enfant essaya de sourire, et me répondit d'un ton plein de
douceur:
--Rien, mon amour, puisque vous êtes auprès de moi! Je me porte bien,
très-bien.
--Très-bien, chère! non, non, car vous souffrez.
Zéla fit de la tête un petit signe négatif, puis elle essaya de se
soulever; mais ce vain effort fut aussitôt suivi d'un horrible cri
d'angoisse.
--Mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je avec désespoir, qu'est-il arrivé?...
--Je suis tombée, dit Zéla, je m'en souviens maintenant. Ma chute m'a
fait un peu de mal; mais ce n'est rien, mon ami, rien. Ah! où est donc
Adoa? La pauvre petite s'est blessée également. Vous voilà, Adoa?
Laissez-moi... soignez-vous... Regardez sa blessure, très-cher... Moi,
je vais bien... ne vous occupez plus de moi...
Sans quitter les mains de Zéla, je regardai Adoa: la figure, les bras
et les mains de la pauvre Malaise étaient couverts de sang; mais elle
ne paraissait nullement inquiète de son état, car ses regards
suivaient avec angoisse les changements de la physionomie de Zéla. La
bonne figure de la dévouée esclave fut traversée par un rayon de joie
lorsque les yeux de Zéla lui exprimèrent dans un tendre regard la
profonde gratitude de son coeur.
Je fis plusieurs questions à la Malaise pour connaître les réelles
blessures de ma femme, qui, par excès d'affection pour moi, refusait
de me les faire connaître.
--Maîtresse a reçu un coup à la tête, me dit Adoa, et je crois que
tout son corps est fortement contusionné.
--Soignez Adoa, soignez Adoa! s'écria Zéla. Je ne souffre plus, je me
sens très-bien.
Pour la première fois de ma vie je restai sourd aux prières de ma
bien-aimée compagne, et je pansai ses blessures avant de m'occuper de
celles de la Malaise, qui eût souffert mille morts avant de consentir
à faire arrêter l'écoulement de son sang pendant que celui de sa
maîtresse rougissait les tapis de la couche.
L'insensibilité de Zéla avait eu pour cause le coup reçu à la tête et
les contusions qui couvraient son corps de blessures douloureuses,
mais peu susceptibles d'attaquer le principe de la vie.
Lorsque je fus un peu rassuré sur l'état de ma chère Zéla, je
m'occupai de la petite Adoa. La pauvre esclave, épuisée par les pertes
de sang, par les pleurs et par la souffrance, était tombée sans
connaissance sur le sable de la tente. Ce ne fut qu'après une heure
de soins que je réussis à rappeler la vie dans le corps inerte de
cette dévouée créature.
Depuis longtemps inquiets de ma disparition, et épouvantés des bruits
sinistres qui s'échappaient au dehors par les ouvertures de la tente,
mes hommes s'étaient rassemblés en groupe, faisant, dans leur
ignorance des choses, les plus étranges commentaires.
--Préparez le bateau, leur dis-je en les éloignant d'un regard, nous
allons rejoindre le schooner.
--La mer est mauvaise, capitaine, me répondit le bosseman, et il sera
impossible de ramer avec un pareil temps.
--Un pareil temps! Que voulez-vous dire, mon garçon? Mais c'est un
calme!
--Regardez, monsieur.
Je suivis le conseil du bosseman, et je m'aperçus avec effroi de
l'approche d'une rafale. Épouvanté de ce nouveau malheur, car ses
conséquences pouvaient être terribles pour Zéla, je courus vers le
cap, afin de juger par moi-même si la rafale était tout à fait
dangereuse. Hélas! elle l'était plus encore que ne l'avait prévu le
bosseman: le vent sifflait avec violence, le soleil avait disparu, le
ciel se couvrait prématurément des voiles obscurs du soir, et la mer,
blanche d'écume, bondissait avec fureur.
Il n'y avait plus à en douter: notre embarquement était impossible,
car les nuages semblaient surchargés de tonnerre et d'eau. Je
rejoignis mes hommes à la hâte, et nous commençâmes par mettre le
bateau dans un endroit élevé avant de nous occuper à rendre la tente
aussi solide que possible. Les voiles et les cordages du bateau lui
servirent de couvert et de support, tandis que des fragments de roche
et du sable furent amoncelés à sa base. Heureusement pour nous, le
bateau contenait un petit baril d'eau et du pain, ainsi que plusieurs
autres choses fort nécessaires; en outre, une lanterne. Avec
l'obscurité augmenta l'orage, et le vent mugissait avec tant de fureur
dans la baie, qu'un ébranlement général des rochers semblait répondre
à sa grande voix.
Nous passâmes la nuit dans une angoisse terrible, dans la crainte
effrayante d'être emportés par le vent ou par les torrents de pluie
vers l'abîme de la mer. En arpentant le rivage, mon esprit, occupé de
présages sinistres, me faisait souhaiter la mort, la mort pour nous
tous. Cette invocation, je ne l'ai pas encore révoquée, et plût à Dieu
que sa miséricorde en eût accompli les terribles conséquences!