Je laissai Zéla avec ses jeunes filles malaises, et, accompagné d'un
de mes hommes, je grimpai, à l'aide d'une lance, sur les rochers
escarpés de la colline, afin de jeter un coup d'oeil sur la baie.
J'aimais beaucoup, lorsque j'étais jeune, à grimper sur les rochers ou
sur les montagnes, et maintenant je ne rends visite qu'avec une peine
extrême à celles de mes connaissances qui habitent un second étage.
Quant à monter jusqu'à un troisième, cela m'est impossible; je n'irais
y chercher ni un ami ni un ennemi.
Nous avançâmes lentement le long des côtes escarpées de la rude
barrière qui garde les limites de la baie, et avec une peine infinie
je parvins à gravir un rocher dont la pointe formait une sorte de
plate-forme. Nous nous y arrêtâmes, et, après avoir allumé ma pipe, je
regardai la baie, dont l'eau, vue ainsi, paraissait basse et calme.
Mon Arabe, qui avait des yeux de faucon, me montra une ligne de taches
noires qui se remuaient vivement dans l'eau. Au premier coup d'oeil,
je pris cette ligne pour des canots chavirés; mais l'Arabe m'assura
que c'étaient des requins.
--La baie est nommée baie des Requins, ajouta mon compagnon, et
puisqu'ils viennent de la mer, c'est un signe infaillible de mauvais
temps.
Un petit télescope de poche me prouva que c'étaient vraiment des
requins; ils étaient au nombre de huit. Après avoir majestueusement
navigué ensemble jusqu'à l'embouchure de la petite baie, un grand
requin se détacha du groupe, qu'il parut guider comme un éclaireur. Au
moment de franchir l'embouchure, suivi de sa petite armée, le requin
amiral parut hésiter: un narval venait des bords du rivage, où il
s'était tenu caché pour s'opposer à son passage. L'hésitation du
requin dura peu; il attendit son ennemi, invisible pour moi, et un
combat fut aussitôt livré. Je distinguai enfin l'intrépide assaillant:
c'était un empereur ou licorne de la mer, chevalier errant des eaux,
qui attaque tous ceux qui passent dans ses domaines. La tête de ce
monstre marin est aussi dure qu'un rocher, et du centre de cette tête
s'élève horizontalement une lance d'ivoire, qui est plus longue et
plus dure qu'une arme de fer. Cette lance sert à la licorne de hache
d'abordage; elle coupe tout ce qu'elle attaque. Le requin agita sa
queue avec une rapidité effrayante, afin de repousser ou d'étourdir
son ennemi. Soit par délicatesse, soit par amour de la justice, les
autres requins se tenaient à l'écart, sans se mêler de la dispute en
aucune façon. Je voyais, par le tournoiement de l'eau, que le requin
cherchait à attirer son ennemi dans le fond de la mer, en s'y
plongeant lui-même. Cette tactique était excellente, car, lorsque la
colère s'empare de la licorne, elle se jette aveuglément contre un
rocher, y brise sa lance, ou bien encore la bourbe du fond de l'eau la
prive de ses moyens de défense.
De Ruyter me raconta un jour que, se trouvant sur un vaisseau de
campagne, une licorne qui, sans nul doute, prenait ledit vaisseau pour
une baleine, l'attaqua si violemment, que sa lance passa au travers de
la proue et s'y brisa. Cette lance avait sept pieds de longueur; la
partie attachée à la tête était creuse et de la largeur de mon
poignet; le reste, solide et lourd, formait un magnifique morceau
d'ivoire. Le combat naval du requin et de la licorne dura longtemps;
la limpidité de l'eau était favorable à la licorne, car elle réussit à
blesser son antagoniste, qui se dirigeait, en fouettant l'eau avec
rage, le long de la baie. La licorne poursuivit le requin pendant
quelques minutes, puis elle l'abandonna et disparut à nos yeux. Le
requin gagna le rivage, il semblait mourant; ses sept compagnons, peu
soucieux de son sort, reprirent le chemin qu'ils avaient parcouru et
s'éloignèrent lentement. Je courus précipitamment sur le rivage; mes
hommes y étaient déjà rassemblés, tirant à plaisir des coups de
mousquet sur la carcasse du requin. Je les laissai tête à tête avec
cet inoffensif ennemi, et je descendis la côte, afin d'aller rejoindre
ma bien-aimée Zéla.