CXIX

Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une

pénible navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui

pouvait satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on

donna liberté entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous

goûtâmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie

abondante et d'un repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais

amarrés dans le port nous fournirent les articles européens dont nous

avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur

que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail à

la marche active d'un vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de

nous en séparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvés, à

bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un véritable chagrin

que de quitter ce brave et courageux garçon. À cette époque, mon coeur

avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les

affections, et, comme on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce

récit, je me liais facilement avec les hommes véritablement honnêtes

et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont pétrifié mon coeur, et

si je rencontre des âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me

sentir le courage ni l'envie de réclamer une part de leur tendresse.

Je suis devenu ascétique et morbide, et quoique je ne veuille point

médire de la nature humaine, je suis forcé d'avouer et de reconnaître

que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison

avec les gens que je fréquente aujourd'hui, et auxquels je donne le

nom d'amis, auxquels je suis forcé de dire _chers_ en les invitant à

dîner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon

devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyauté

m'impose l'obligation d'établir une différence entre le diamant

oriental et la fausse pierre, de séparer le bon grain de l'ivraie, et

les mots qui n'ont aucune valeur des réalités substantielles, qui sont

plus lourdes que l'or.

Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les

vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit

lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de

Baning.

Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son

peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre

le bois de charpente dont nous avions besoin.

Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son

beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab.

Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition

horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous

les diables de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le

brûlant séjour.

Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots

et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le

cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables,

francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les

préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque

chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé.

La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les

princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses

propres possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île

était fort commode, parce qu'il établissait une ligne de communication

avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se

trouvait une belle rivière dont le cours menait à un grand lac situé

dans l'intérieur du pays; le prudent rajah défendait aux Européens de

visiter cette rivière, car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord,

la cupidité seule de leurs regards n'est égalée que par la rapacité de

leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie,

je m'étais muni d'armes à feu et de filets. Notre course le long du

rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la première, mais

dans laquelle les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se

briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline

étaient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques

et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie

était entourée d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur

ce sable nous trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis

par l'eau et par le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau

indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que

sa profondeur, et cette nuance était d'autant plus remarquable qu'elle

contrastait avec l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait

pas une seule surface plane.

J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous

explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un

endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une

prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes sur le

rivage, où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.

En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que

la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous

avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.

Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent

complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie

de notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir

la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en

étions une, car le produit de notre pêche nous procura un festin

royal... et une indigestion générale.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 33 / 52 题