Nous étions enchantés de nous trouver sains et saufs, après une
pénible navigation, dans le port d'une jolie ville européenne qui
pouvait satisfaire à tous nos besoins. Pendant quelques jours, on
donna liberté entière à l'équipage des deux vaisseaux, et nous
goûtâmes avec l'enivrement de la fatigue les douceurs d'une vie
abondante et d'un repos bien mérité. Plusieurs vaisseaux hollandais
amarrés dans le port nous fournirent les articles européens dont nous
avions besoin: tels que du vin, du fromage, du vrai skédam, liqueur
que le pauvre Louis trouvait aussi indispensable que le gouvernail à
la marche active d'un vaisseau. Nous transportâmes, avec le regret de
nous en séparer, Darwell et les trois hommes que nous avions sauvés, à
bord d'un vaisseau neutre, et ce fut pour ma part un véritable chagrin
que de quitter ce brave et courageux garçon. À cette époque, mon coeur
avait une force de sentiment qui me rendait l'esclave de toutes les
affections, et, comme on a dû s'en apercevoir dans le cours de ce
récit, je me liais facilement avec les hommes véritablement honnêtes
et bons. Depuis, le temps et les chagrins ont pétrifié mon coeur, et
si je rencontre des âmes d'élite, je reconnais leur grandeur sans me
sentir le courage ni l'envie de réclamer une part de leur tendresse.
Je suis devenu ascétique et morbide, et quoique je ne veuille point
médire de la nature humaine, je suis forcé d'avouer et de reconnaître
que les amis de ma jeunesse ne peuvent entrer en ligne de comparaison
avec les gens que je fréquente aujourd'hui, et auxquels je donne le
nom d'amis, auxquels je suis forcé de dire _chers_ en les invitant à
dîner. Quoique je ne sois pas un critique verbeux, il est de mon
devoir de protester contre la profanation du mot ami. La loyauté
m'impose l'obligation d'établir une différence entre le diamant
oriental et la fausse pierre, de séparer le bon grain de l'ivraie, et
les mots qui n'ont aucune valeur des réalités substantielles, qui sont
plus lourdes que l'or.
Ayant découvert que le beaupré du grab était endommagé, et que les
vaisseaux avaient besoin de quelques réparations, de Ruyter nous fit
lever l'ancre pour nous conduire au sud de la côte, dans la baie de
Baning.
Le rajah de l'île reçut parfaitement de Ruyter, et donna l'ordre à son
peuple de nous accueillir avec bienveillance, en nous laissant prendre
le bois de charpente dont nous avions besoin.
Pendant que de Ruyter s'occupait à défaire ses mâts, à enlever son
beaupré, nous détruisions les rats qui encombraient la cale du grab.
Van Scolpvelt facilita le massacre, en fournissant une composition
horrible, dont la vapeur, disait-il, suffoquerait infailliblement tous
les diables de l'enfer, s'il était possible d'en introduire dans le
brûlant séjour.
Quand le grab fut entièrement débarrassé des centipèdes, des escarbots
et des rats, je débarquai sur le rivage afin de reprendre avec Zéla le
cours de nos aventureuses excursions. Les Bounians sont aimables,
francs, hospitaliers, honnêtes, entreprenants et braves; je les
préférerais infiniment aux intrépides Malais, dont la nature a quelque
chose de trop sauvage pour être bien appréciée par un homme civilisé.
La politique hollandaise encourageait les guerres civiles parmi les
princes natifs, et cela dans le but d'assurer et d'augmenter ses
propres possessions. L'établissement des Hollandais sur cette île
était fort commode, parce qu'il établissait une ligne de communication
avec leurs colonies de l'Est. Dans la grande baie de Baning se
trouvait une belle rivière dont le cours menait à un grand lac situé
dans l'intérieur du pays; le prudent rajah défendait aux Européens de
visiter cette rivière, car, disait-il, la cupidité des hommes du Nord,
la cupidité seule de leurs regards n'est égalée que par la rapacité de
leurs mains. Afin d'utiliser mes promenades autour de la grande baie,
je m'étais muni d'armes à feu et de filets. Notre course le long du
rivage nous conduisit dans une baie plus petite que la première, mais
dans laquelle les vagues se précipitaient avec bruit pour aller se
briser contre les rochers d'une colline. Les pentes de cette colline
étaient nues, mais son sommet avait une couronne d'arbres magnifiques
et de buissons couverts de fleurs, aux nuances d'un rouge vif. La baie
était entourée d'un tapis de sable excessivement fin et poli, et sur
ce sable nous trouvâmes de brillants coquillages et des os blanchis
par l'eau et par le soleil. La transparence bleuâtre de l'eau
indiquait l'absence des rochers et des bancs de sable, aussi bien que
sa profondeur, et cette nuance était d'autant plus remarquable qu'elle
contrastait avec l'irrégularité du rivage, sur lequel ne se trouvait
pas une seule surface plane.
J'élevai une tente pour Zéla au bord du rivage, et, pendant que nous
explorions l'île, nos hommes s'occupèrent à chercher sur la baie un
endroit favorable à notre pêche. Le filet remplit notre bateau d'une
prodigieuse quantité de poissons. Nous les transportâmes sur le
rivage, où ils furent entassés littéralement les uns sur les autres.
En dépit du proverbe qui assure que les yeux sont plus insatiables que
la bouche, nous nous lassâmes bientôt de voler l'Océan, car nous
avions assez de poisson pour suffire aux besoins d'une flotte affamée.
Quand l'imagination et le désir de posséder, inné dans l'homme, furent
complétement rassasiés, nous fîmes du feu pour faire cuire une partie
de notre pêche. On dit que le chasseur ne travaille pas pour remplir
la marmite, c'est vrai; cependant il y a des exceptions, et nous en
étions une, car le produit de notre pêche nous procura un festin
royal... et une indigestion générale.