Afin d'éviter une seconde orgie nocturne, nous traversâmes avec
circonspection de nombreux groupes d'îles dont le nom et même la
situation ne sont point marqués sur les cartes marines, et nous
jetâmes l'ancre près de celle qui nous parut la plus riche en ombrages
et en fruits. Malgré les profondes connaissances de de Ruyter dans la
navigation, nous avions de très-grands dangers à surmonter pour
franchir les courants, dont la violence emportait le grab et le
schooner dans des directions différentes, ou les frappait violemment
l'un contre l'autre. La marche rapide d'un vaisseau ou le galop
effréné d'un cheval poussé par l'éperon m'a toujours donné un vif
plaisir; mais ce plaisir, comme tous ceux qui ont pour cause une
excitation nerveuse, est souvent payé par une fatigue réelle, par un
accablement moral et physique profondément triste.
En visitant avec Zéla les îles inconnues et inhabitées de l'archipel
des Indes, je fus vraiment heureux, et c'était avec l'extase d'un
étonnement inexprimable que nous contemplions chaque fruit, chaque
fleur, chaque herbe: car tout nous était inconnu, de nom, de couleur
et de forme. À nos yeux ignorants et ravis, les rochers, les sables et
les coquilles du rivage prenaient un aspect merveilleux et presque
fantastique. Il nous semblait même que les oiseaux, les lézards, les
insectes et les grands animaux n'étaient point pareils à ceux que nous
connaissions.
Pendant que je restais en extase devant la splendeur d'un arbre
gigantesque, Zéla cueillait avec un plaisir d'enfant les fleurs
merveilleuses qui couvraient la prairie d'un tapis aux mille couleurs.
Les oiseaux et les bêtes nous regardaient sans témoigner d'effroi,
mais avec une sorte de stupeur. Ils pensaient sans doute, ou plutôt je
pensais pour eux qu'ils étaient indignés de notre usurpation.
Comme je n'écris pas l'histoire de mes découvertes, mais bien celle de
ma vie, je laisse aux systématiques navigateurs la description de
chacune de ces îles, car elles sont maintenant comprises dans la
cinquième division du monde.
Après une longue et difficile navigation, nous arrivâmes aux îles
Aroo, îles charmantes dont la vue laisse dans le coeur et dans la
mémoire un souvenir ineffaçable. Ces îles sont si belles, que leur
beauté surpasse l'idéal du merveilleux. Les oiseaux du soleil (ou,
comme on les appelle généralement, les oiseaux du paradis) sont nés
dans cet Éden. On y trouve encore le loris, oiseau charmant, dont les
couleurs diverses et distinctement marquées surpassent en splendeur
celles des plus rares tulipes, et le mina aux ailes d'un bleu plus
profond que le ciel, et dont la crête, le bec et les pattes sont d'un
jaune d'or. Les épices sur lesquelles vivent une infinité
d'oiseaux-mouches de toutes nuances, depuis le rouge cramoisi jusqu'au
vert d'émeraude, répandent dans l'air des odeurs délicieuses.
Nous vîmes de loin Papua ou la Nouvelle-Guinée, et nous dirigeâmes
notre course vers le nord-ouest pour gagner l'île épicière hollandaise
d'Amboine. Tous les habitants de l'île étaient en confusion, car ils
attendaient une attaque de leurs ennemis les Anglais. Le gouverneur
cependant ajoutait moins de foi à cette rumeur que ses sujets, et,
quoiqu'il consultât de Ruyter, notre ami était trop fin pour faire à
la question de l'insulaire une réponse qui dût ranimer ses craintes;
il sentait trop bien le danger que nous pouvions courir en étant
contraints par la prière, la force ou la ruse, à prêter aux natifs
l'appui de notre secours. Outre cette politique pensée, de Ruyter
sentait encore qu'en laissant entrevoir au gouverneur la certitude
qu'il avait d'une prochaine attaque, il serait difficile à l'un
d'acheter des provisions, et à l'autre de les fournir. Quelques jours
après ce nouvel approvisionnement, nous fîmes prisonnier un petit
vaisseau du pays, frété de clous de girofle, de macis et de muscades.
Nous enlevâmes les épices, et le navire continua sa course.
Le désir de de Ruyter était de gagner les îles Célèbes, et nous
naviguâmes dans cette direction sans faire de nouvelles rencontres.
Notre commodore nous fit jeter l'ancre à la hauteur du port de
Rotterdam, à Macassar, colonie hollandaise, comme l'indique le nom
du port. Cette île, située entre Java et Bornéo, a la forme d'une
énorme tarentule, dont le petit corps a quatre longues jambes
disproportionnées. Les quatre coins de l'île s'étendent donc dans la
mer en formant des péninsules étroites et allongées.