CXVII

Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes

parmi les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées,

aussi nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel

d'été. Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des

navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les

formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de

corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions

étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines

encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants

insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos

bateaux, et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer

au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à

moitié endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des

arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous

leurs fîmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et

de fruits; et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux

et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous

laissant la liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes

les choses dont nous avions besoin.

Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque

civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des

armes, ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le

vol.

À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes

deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La

faiblesse du vent et le déclin du jour ne nous permirent pas

d'approcher d'assez près pour interrompre ce combat naval.

--Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui

disputent la suprématie de la mer.

--Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.

Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais,

dont les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le

commerce de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.

--Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de

Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être

réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi

débarrassez les ponts.

Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les

marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos

regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient

pour des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons

changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent

en désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de

l'île de Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances

favorables qui pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de

provisions fraîches. Comme la plupart des îles nous fournirent une

abondante récolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de

pommes de terre, nous eûmes, en y ajoutant des sangliers, de la

volaille et du poisson, une excellente nourriture à fort peu de frais.

Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à

bord du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement

et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de

marsouins.

--Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le

rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient

les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.

Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le

prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du

schooner en leur disant de s'armer.

De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes noires, dont les

cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait

rapidement. Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de

langues différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui

ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des

gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient

décharger leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans

armes, je défendis sévèrement de faire feu.

Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:

--Ce sont des femmes! Que veulent-elles?

C'étaient vraiment des femmes.

Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon

quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:

--Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le

schooner.

Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se

mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper

à mon bord.

Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous

fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui

grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont

fut tout à fait encombré.

Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces

assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de

leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, étaient parfaitement

ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes

défensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données

par la nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux

noirs. Pour rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs

d'entre elles n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes,

avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'étais si

exclusivement amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient

jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage

de faire des niches à la veuve de Jug, et il était infiniment

préférable que je les eusse faites à la maligne panthère, bête cent

fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et

contrariée.--Mais passe ton chemin, maudite réflexion sur le temps qui

n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah! mémoire fatale, démon

subtil que tu es!

Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont

comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des

matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en

perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques

dont les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles

se pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une

chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas,

un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur

ignorance trouvait fort précieux. Toutes ces pauvres filles

s'examinaient afin de savoir quelle était la plus favorisée du sort;

enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'était insinuée dans les

bonnes grâces du quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles

d'étonnement et de jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien

ensorcelé le quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement

d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts

dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit

d'une foule d'aspirants, avait gagné au marin le coeur et la

possession légitime d'une célèbre beauté de la province!

En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes

filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment

mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse

comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées,

se jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes

babiller comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent

atteint le rivage.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 31 / 52 题