Après avoir dirigé notre course vers le nord, nous nous trouvâmes
parmi les îles de la Sonde, qui sont aussi brillantes, aussi serrées,
aussi nombreuses dans l'océan de l'Est que les nuages par un beau ciel
d'été. Ces îles défient tous les efforts patients et infatigables des
navigateurs qui essayent de les compter; elles sont de toutes les
formes, de toutes les grandeurs, et commencent sur un petit banc de
corail, où la vague passe sans rides. Les îles que nous apercevions
étaient couvertes de montagnes, de ruisseaux, de vallons et de plaines
encombrées de fruits, d'arbrisseaux et de fleurs. Les nonchalants
insulaires semblaient regarder avec surprise l'approche de nos
bateaux, et nous trouver bien étranges d'avoir la fantaisie de voguer
au milieu des grandes eaux sur des barques flottantes, tandis qu'à
moitié endormis, pendant tout le jour, ils se reposaient sous des
arbres, dont ils ne se servaient point pour faire des canots. Nous
leurs fîmes comprendre par des signes que nous avions besoin d'eau et
de fruits; et, pour toute réponse, ils nous montrèrent les ruisseaux
et les arbres. Ils n'aidaient ni ne s'opposaient au débarquement, nous
laissant la liberté d'agir à notre guise, et celle de prendre toutes
les choses dont nous avions besoin.
Plusieurs de ces îles étaient inhabitées, d'autres étaient presque
civilisées, car elles possédaient un commerce, des vaisseaux, des
armes, ainsi que leurs infaillibles associés, la guerre, le vice et le
vol.
À quelque distance de la grande ville de Cumbava, nous rencontrâmes
deux grandes flottes de proas qui se battaient avec violence. La
faiblesse du vent et le déclin du jour ne nous permirent pas
d'approcher d'assez près pour interrompre ce combat naval.
--Je suppose, dis-je à de Ruyter, que ce sont les insulaires qui
disputent la suprématie de la mer.
--Ou bien la possession d'un coco, me répondit-il en riant.
Les yeux d'aigle de mon ami avaient reconnu les belliqueux Malais,
dont les proas avaient attaqué les natifs marchands qui faisaient le
commerce de coco entre Cumbava et les îles Célèbes.
--Les Malais ont trouvé des antagonistes dignes d'eux, ajouta de
Ruyter, car ces insulaires aiment le combat avec passion, et peut-être
réunissent-ils déjà leurs flottes pour nous attaquer. Ainsi
débarrassez les ponts.
Au point du jour, la flotte malaise se dirigea vers nous, et les
marchands prirent une autre direction et disparurent bientôt à nos
regards. Notre physionomie trompait les Malais, qui nous prenaient
pour des vaisseaux marchands; mais une décharge de nos grands canons
changea leurs cris de guerre en cris de terreur, et ils se sauvèrent
en désordre. Bientôt après, nous nous arrêtâmes au côté à l'est de
l'île de Cumbava, continuant à saisir toutes les circonstances
favorables qui pouvaient nous aider à fournir nos vaisseaux de
provisions fraîches. Comme la plupart des îles nous fournirent une
abondante récolte de bananes, d'ananas, de cocos, de james et de
pommes de terre, nous eûmes, en y ajoutant des sangliers, de la
volaille et du poisson, une excellente nourriture à fort peu de frais.
Un soir, après avoir soupé sur le grab avec Zéla, nous rentrâmes à
bord du schooner. Tout à coup j'entendis près du rivage un sifflement
et un bruit qui semblaient provenir de la marche d'une troupe de
marsouins.
--Hâtons-nous de remonter à bord, me dit Zéla; les natifs quittent le
rivage à la nage, et j'ai entendu dire à mon père qu'ils attaquaient
les vaisseaux en venant les surprendre pendant la nuit.
Je hélai le grab, qui se trouvait un peu en avant de moi, afin de le
prévenir du danger qui nous menaçait; puis je réveillai les hommes du
schooner en leur disant de s'armer.
De la poupe, je vis distinctement une foule de têtes noires, dont les
cheveux flottaient sur les eaux, et cette foule s'approchait
rapidement. Nous hélâmes les visiteurs dans une demi-douzaine de
langues différentes, mais nous ne reçûmes pour réponse qu'un bruit qui
ressemblait à un battement d'ailes et des sons semblables à des
gazouillements d'oiseau. Quelques-uns de mes hommes voulaient
décharger leurs fusils; mais, voyant que les étrangers étaient sans
armes, je défendis sévèrement de faire feu.
Tout à coup Zéla et la petite Adoa s'écrièrent:
--Ce sont des femmes! Que veulent-elles?
C'étaient vraiment des femmes.
Un long éclat de rire s'éleva à bord du schooner, et mon
quartier-maître, qui regardait dans un télescope de nuit, s'écria:
--Regardez, capitaine, voici une multitude de sirènes qui abordent le
schooner.
Ne sachant que penser, je donnai l'ordre à mes marins bien armés de se
mettre dans l'ombre, et j'engageai mes visiteuses flottantes à grimper
à mon bord.
Elles comprirent cela bien vite, et, au bout de quelques minutes, nous
fûmes abordés dans toutes les directions par ces dames aquatiques, qui
grimpaient sur les chaînes, sur la poupe, sur la proue, et notre pont
fut tout à fait encombré.
Il n'y avait pas le moindre doute à concevoir sur le sexe de ces
assaillantes inattendues, et nos hommes, armés de leurs pistolets, de
leurs coutelas et de leurs piques d'abordage, étaient parfaitement
ridicules devant des femmes qui, bien loin d'avoir des armes
défensives ou offensives, n'avaient d'autres armes que celles données
par la nature, et d'autres vêtements qu'une masse de longs cheveux
noirs. Pour rendre justice à ces dames, je dois dire que, si plusieurs
d'entre elles n'étaient pas blondes et jolies, elles étaient jeunes,
avaient la peau douce et de charmants traits mauresques. J'étais si
exclusivement amoureux de Zéla, que mes pensées ne se tournaient
jamais vers une autre femme. Il est vrai que j'avais eu l'enfantillage
de faire des niches à la veuve de Jug, et il était infiniment
préférable que je les eusse faites à la maligne panthère, bête cent
fois moins malfaisante qu'une vieille femme vicieuse et
contrariée.--Mais passe ton chemin, maudite réflexion sur le temps qui
n'est plus; tiens-toi éloignée de moi. Ah! mémoire fatale, démon
subtil que tu es!
Au point du jour, les femmes amphibies se rassemblèrent sur le pont
comme un troupeau de crécerelles. Après avoir glané les offrandes des
matelots, offrandes qui consistaient en vieux boutons, en clous, en
perles, en vieilles chemises, gilets, jaquettes et autres défroques
dont les pauvres filles s'étaient parées d'une manière ridicule, elles
se pavanèrent sur le pont en se regardant mutuellement. Une avait une
chemise de couleur; une autre une jaquette blanche; d'autres un bas,
un soulier; toutes, enfin, un chiffon sans valeur, mais que leur
ignorance trouvait fort précieux. Toutes ces pauvres filles
s'examinaient afin de savoir quelle était la plus favorisée du sort;
enfin l'apparition d'une vieille femme qui s'était insinuée dans les
bonnes grâces du quartier-maître rendit toutes les femmes immobiles
d'étonnement et de jalousie. L'insulaire privilégiée avait si bien
ensorcelé le quartier-maître, qu'il lui avait donné son vêtement
d'honneur, un gilet cramoisi! ce gilet qui avait causé tant de dégâts
dans le coeur des jolies filles de Plymouth! ce gilet qui, en dépit
d'une foule d'aspirants, avait gagné au marin le coeur et la
possession légitime d'une célèbre beauté de la province!
En voyant cette brillante femme marcher d'un air superbe, les jeunes
filles se frappèrent les mains l'une contre l'autre, avec un sentiment
mêlé d'envie et de plaisir. Puis, empressées d'éviter une dangereuse
comparaison, elles cachèrent leurs parures déjà bien moins estimées,
se jetèrent dans l'eau la tête la première, et nous les entendîmes
babiller comme une nuée de mouettes jusqu'à ce qu'elles eussent
atteint le rivage.