Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la
Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit
bateau battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de
diriger notre course vers lui.
La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et
nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un
contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir
capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de
ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte
rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et
les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce
misérable état, une énorme vague vint fracasser une partie de la
poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à
force d'adresse et de dextérité que les marins réussirent à mettre à
la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le
vaisseau coula si promptement à fond, que les naufragés n'eurent que
le temps nécessaire à la conservation de leurs propres personnes; car
deux hommes qui avaient essayé de sauver quelques débris de vêtements
et de vivres furent ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était
aussi vieux et aussi fracassé que le navire auquel il avait appartenu;
mais fort heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait
été le réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de
bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux
bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots
remercièrent la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que
ces terribles paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche
sur le bateau!» Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas
d'eau fraîche! nous allons mourir de soif!»
Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins
et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passés et
présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau
troué, fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le
reste de l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin
harponné; tout cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.
Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme
intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et
fort par son âme et par son coeur. L'officier ranima les esprits
accablés de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre,
qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en
outre le bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir
supporter la soif pendant quelques jours.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur
sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une
bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.
L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur
le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car
il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui
faisait entrevoir.
Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en
fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et
se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu
une adresse parfaite, un coup d'oeil sûr et une main ferme. L'officier
n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce
chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était
si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule
espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou
les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la
rencontre de quelque barque vagabonde.
Le bouc fut tué, et chaque oeil glacé de crainte regardait avec une
avide angoisse la petite part du sang distribué par le contre-maître.
Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang
coagulé et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le
contre-maître nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la
substance sans l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils
trouveraient un avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent
leur chef, mais la plupart furent impuissants à résister aux
déchirements affreux qui torturaient leurs entrailles.
--En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai
mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand
soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.
Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement
des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un
épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui
peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables
brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se
faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la
pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières
profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient
morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais,
hélas! le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber
quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles
du vaste Océan.
Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de
leurs mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie.
Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui
paraît bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée
de soixante et dix ans.
Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent
dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en
moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et
s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se
trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de
notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain
que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre
rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison;
quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le
courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda
tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:
--Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.
Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa
lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.
L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la
fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux
marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade,
et ses premières paroles intelligibles furent adressées à Van:
--Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils
de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!
Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le
dernier mourut dans les convulsions d'un violent délire.
La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il
resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il
se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été
courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À
l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de
l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume
ne rafraîchira plus les blessures de mon coeur flétri. Des choses bien
plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs colonnes,
leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit des actions
de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans mon coeur et
dans ma mémoire.