CXVI

Une longue et forte brise nous chassa vers les côtes de la

Nouvelle-Hollande, et, quand elle eut cessé, nous vîmes un petit

bateau battu par la houle et évidemment en détresse; je me hâtai de

diriger notre course vers lui.

La force de la brise nous mit promptement bord à bord de la barque, et

nous reçûmes son équipage, qui se composait de quatre matelots et d'un

contre-maître appartenant à une frégate anglaise qui, après avoir

capturé un brigantin, en avait confié la charge à une petite partie de

ses hommes. Le brigantin avait été séparé de la frégate par une forte

rafale en entrant dans le détroit de la Sonde; outre cela, les mâts et

les agrès du navire captif avaient beaucoup souffert; dans ce

misérable état, une énorme vague vint fracasser une partie de la

poupe, et l'eau envahit si rapidement le vaisseau, que ce ne fut qu'à

force d'adresse et de dextérité que les marins réussirent à mettre à

la mer un lourd bateau qui se trouvait au milieu du brigantin. Le

vaisseau coula si promptement à fond, que les naufragés n'eurent que

le temps nécessaire à la conservation de leurs propres personnes; car

deux hommes qui avaient essayé de sauver quelques débris de vêtements

et de vivres furent ensevelis sous l'écume de la mer. Le bateau était

aussi vieux et aussi fracassé que le navire auquel il avait appartenu;

mais fort heureusement, pendant son séjour sur le brigantin, il avait

été le réceptacle de vieux canevas, de petites voiles, de rames, de

bouts de corde et enfin d'une mue qui contenait six canards, un vieux

bouc et un poulet. En voyant leurs provisions vivantes, les matelots

remercièrent la Providence, et quelques heures s'écoulèrent avant que

ces terribles paroles fussent prononcées: «Il n'y a pas d'eau fraîche

sur le bateau!» Et chacun répéta d'une voix désespérée: «Il n'y a pas

d'eau fraîche! nous allons mourir de soif!»

Déjà une altération anticipée desséchait les lèvres des pauvres marins

et faisait trembler leurs braves coeurs. Les dangers passés et

présents furent oubliés. Ce n'était rien d'être dans un vaisseau

troué, fracassé et mal bâti, à peine assez grand pour contenir le

reste de l'équipage, et s'agitant dans la mer comme un marsouin

harponné; tout cela n'était rien en comparaison du manque d'eau.

Heureusement l'officier qui se trouvait avec les marins était un homme

intelligent, faible d'extérieur, de constitution, mais courageux et

fort par son âme et par son coeur. L'officier ranima les esprits

accablés de ses hommes; il leur dit qu'ils étaient près de la terre,

qu'ils avaient des voiles et assez de vent pour les gonfler; qu'en

outre le bateau était léger, peu rempli, et qu'on pouvait sans mourir

supporter la soif pendant quelques jours.

--D'ailleurs, ajouta-t-il, nous avons des bêtes vivantes à bord; leur

sang est aussi rafraîchissant que de l'eau, et je crois même qu'une

bonne pluie s'amasse dans les nuages noirs qui couvrent l'horizon.

L'air calme et intrépide du jeune chef eut encore plus d'influence sur

le tremblant équipage que les paroles qui promettaient du secours, car

il devint calme et attendit la réalisation des espérances qu'on lui

faisait entrevoir.

Le contre-maître réussit à mettre le bateau à l'épreuve de l'eau en

fermant ses crevasses avec des chiffons, puis il disposa les voiles et

se mit sous le vent; mais, pour arriver à ce résultat, il avait fallu

une adresse parfaite, un coup d'oeil sûr et une main ferme. L'officier

n'avait ni compas ni carte marine pour lui servir de guide dans ce

chemin perdu; rien, sinon les études et le soleil, et ce dernier était

si ardent, si éblouissant, qu'il n'osait pas le regarder. La seule

espérance du pauvre navigateur était de gagner les îles de la Sonde ou

les côtes de la Nouvelle-Hollande, ou bien encore de faire la

rencontre de quelque barque vagabonde.

Le bouc fut tué, et chaque oeil glacé de crainte regardait avec une

avide angoisse la petite part du sang distribué par le contre-maître.

Quand on découpa l'animal, son estomac contenait encore du sang

coagulé et quelque humidité. Ce sang fut loyalement partagé; le

contre-maître nous dit qu'il en avait extrait le fluide en mâchant la

substance sans l'avaler, et il voulut persuader à ses hommes qu'ils

trouveraient un avantage à suivre son exemple. Quelques-uns écoutèrent

leur chef, mais la plupart furent impuissants à résister aux

déchirements affreux qui torturaient leurs entrailles.

--En m'abstenant de manger, nous dit encore l'officier, je supportai

mieux la soif, et, au bout de quelques jours, j'éprouvais un grand

soulagement, en gardant dans ma bouche un fragment de substance.

Nous examinions avec une ardente inquiétude la forme et le changement

des nuages. Enfin nous vîmes avancer vers nous du fond de l'horizon un

épais nuage évidemment surchargé de pluie. Ceux qui ont vu ou qui

peuvent concevoir la situation d'un pèlerin perdu dans les sables

brûlants du désert, et qui aperçoit enfin l'oasis désirée, peuvent se

faire une idée de nos sensations. Quand les premières gouttes de la

pluie si ardemment appelée touchèrent nos lèvres arides, des prières

profondément religieuses furent murmurées par des hommes qui seraient

morts au combat au milieu d'un jurement ou d'un blasphème. Mais,

hélas! le nuage humide fut avare de son trésor; il en laissa tomber

quelques gouttes, et s'enfuit rapidement pour mêler ses eaux à celles

du vaste Océan.

Les pauvres marins désespérés couvrirent leurs yeux enflammés de

leurs mains tremblantes, et tombèrent dans les spasmes de l'agonie.

Ces hommes souffrirent ainsi pendant sept jours, espace de temps qui

paraît bien court aux heureux du monde, mais qui eut pour eux la durée

de soixante et dix ans.

Dans la frénésie de cette horrible souffrance, deux hommes se jetèrent

dans la mer pour étancher leur soif dans ses eaux salines: ils en

moururent; un autre se déchira le bras, but son propre sang, et

s'endormit pour ne plus se réveiller. Le septième jour, l'équipage se

trouvait réduit à quatre hommes, y compris l'officier. Au moment de

notre heureuse arrivée, ces malheureux, qui n'avaient plus d'humain

que la forme, ne gardaient plus dans le fond de leur coeur le moindre

rayon d'espérance; l'officier seul possédait encore un peu de raison;

quant aux autres, ils étaient abrutis et presque morts. Lorsque le

courageux marin fut arrivé sur le pont du schooner, il regarda

tranquillement autour de lui en disant d'une voix éteinte:

--Nous mourons de la mort des damnés; donnez de l'eau à mes hommes.

Après avoir rempli ce dernier devoir de protection, il nous montra sa

lèvre couverte d'écume et tomba sans connaissance.

L'adresse de de Ruyter et la science de Van Scolpvelt arrêtèrent la

fuite de la vie pendant qu'elle voltigeait sur les lèvres du courageux

marin. Après une longue agonie, les forces revinrent à notre malade,

et ses premières paroles intelligibles furent adressées à Van:

--Qui êtes-vous? Le diable?... Où suis-je? Où sont mes hommes? ont-ils

de l'eau? Laissez-moi les voir, les pauvres garçons!

Van Scolpvelt sauva le contre-maître et deux des hommes; mais le

dernier mourut dans les convulsions d'un violent délire.

La guérison de l'officier fut la plus décisive et la plus rapide. Il

resta longtemps au milieu de nous, et je contractai avec Darwell (il

se nommait ainsi) une étroite amitié. La vie de ce brave garçon a été

courte, ainsi que celle de tous ceux avec lesquels je me suis lié. À

l'âge de trente ans, je n'avais plus d'ami; ce tendre sentiment de

l'amitié est mort pour moi, je n'en ai plus que le souvenir; son baume

ne rafraîchira plus les blessures de mon coeur flétri. Des choses bien

plus médiocres que ce sentiment ont leurs mausolées, leurs colonnes,

leurs pyramides; moi, je me contenterai de faire le récit des actions

de tous ceux que j'ai aimés, et de garder leurs noms dans mon coeur et

dans ma mémoire.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 30 / 52 题