On disait à Batavia que nous avions découvert un banc de dollars
espagnols en échouant dessus, et que nos vaisseaux étaient encombrés
par l'immense quantité de cette merveilleuse trouvaille. À ce conte,
la rumeur ajoutait que nos plongeurs avaient pêché dans les
profondeurs de la mer des tonneaux de vin portant pour date le
millésime de 1550. Ces nouvelles remplirent le grab de visiteurs qui
avaient tous le désir de boire le vin ou l'arack. Si l'un ou l'autre
de ces liquides eût été un élixir d'immortalité, bien certainement on
les aurait bus avec moins de plaisir et d'avidité. Les graisseux
marchands hollandais s'assemblaient à bord du grab, et passaient la
nuit à chanter des alleluia pour exprimer leur satisfaction. Grâce au
bon conseil de de Ruyter, je substituai d'autres vins à notre nectar
espagnol, et nous le gardâmes pour les malades, pour nos marins,
auxquels il rendit plus d'une fois la souplesse de leurs membres et
l'énergie dans l'action.
En vendant nos prises, de Ruyter n'oublia pas le capitaine de Bombay.
Son bien-aimé vaisseau lui fut cédé pour un prix fort modique, et il
lui fut loisible de reprendre la mer avec tout son équipage.
Quand tout fut terminé, nous levâmes l'ancre pour quitter Java.
La veuve de Jug resta frappée d'étonnement lorsqu'elle apprit notre
départ. L'amour triompha de son apathie pour la mer, et elle nous
suivit dans un bateau à rames, en criant, en faisant des signaux et en
se déchirant les bras à l'aide de ses ongles.
Sa fureur comique ne connut plus de bornes lorsqu'elle s'aperçut que
je ne faisais aucune attention à ses gestes et à ses cris, dont le
bruit assourdissant semblait augmenter le vent de la terre. Mon
télescope me laissait voir la veuve décharger sa colère sur les
esclaves qui conduisaient le bateau; les pauvres diables courbaient le
dos sous une furieuse avalanche de coups de bambou. Sachant fort bien
qu'un homme n'a pas plus de force qu'une femme en se servant des armes
offensives et défensives de la langue, des ongles et des larmes,
j'avais agi prudemment en évitant la bataille. Si l'âme de la veuve
n'eût pas été chargée d'argile, elle se serait attachée à mes pas dans
mes voyages autour du monde. Mais aussitôt que l'esquif de mon
amoureuse sentit les vagues en dehors du havre, il tourbillonna sur
lui-même, et je vis la princesse jaune,--ou plutôt je ne vis la pas,
car elle était tombée dans le bateau,--reprendre le chemin du rivage;
si bien que je puis dire d'elle:
--Elle aima et s'éloigna à la rame.
J'avais été si tourmenté, si persécuté par ce dragon femelle, que je
l'avais en horreur. Un jour, elle me gorgeait de baisers et de
gâteaux; le lendemain, elle m'accablait d'injures et de menaces.
Depuis cette époque, j'ai fait serment de ne jamais mettre les pieds
dans le repaire d'une veuve, car la férocité maligne d'un tigre est de
la mansuétude en comparaison de celle d'une veuve contrariée dans ses
désirs.
En quittant le port de Batavia et son eau sale, pour voguer sur le
limpide océan de la mer, j'étais accablé d'une inconcevable tristesse.
Pour la première fois de ma vie le doute et la crainte obscurcissaient
mon esprit, et cependant ma santé était excellente; celle de Zéla ne
me donnait aucune crainte, car ses yeux étaient brillants, et son
haleine plus parfumée que les fleurs d'une matinée de printemps.
Quelle cause assombrissait ainsi mon coeur? quelle cause me rendait
soucieux et pensif comme à l'approche d'un grand malheur? Ce n'étaient
ni les persécutions de la veuve ni ses menaces; j'avais tout oublié en
perdant de vue son bateau. Son esprit s'attachait-il donc à moi comme
un vampire? Je me souvins alors qu'elle m'avait dit: «Si vous
m'abandonnez, je vous ferai souffrir mille morts.»
Dans l'Est, la vie est à très-bon marché, et à Java quelques roupies
suffisent pour acheter la conscience d'un homme qui se charge alors
d'assassiner ou d'empoisonner la victime qu'on lui désigne. Le poison
est là si indigène, qu'il coule des plantes, des arbrisseaux, et les
natifs sont très-habiles dans l'art de l'utiliser. Cependant la veuve
ne s'était point servie contre moi de cette arme dangereuse, et
j'étais loin de sa portée; d'où venaient donc mes craintes?
Une nuit je fus éveillé par des visions affreuses. D'abord parut la
veuve; en cherchant à échapper à ses caresses, je vis surgir auprès
d'elle une vieille sorcière jaune; cette femme hideuse sauta sur mon
lit et voulut me contraindre à manger un fruit vénéneux qu'elle
pressait contre mes lèvres. Je voulus arracher à la furie le fruit
empoisonné et le jeter loin de moi; mais mes forces me trahirent et je
tombai anéanti sur ma couche. Tout à coup la fidèle Adoa entra dans ma
cabine et s'empara du fruit en criant: «C'est du poison! c'est la
mort!» Derrière Adoa apparut le prince javanais monté sur son cheval
couleur de sang; le cheval escalada mon lit, et ses pieds me
frappèrent violemment à la tête; puis tout s'évanouit dans
l'obscurité; alors une femme blanche suivie par une ombre s'inclina
sur moi et une voix mélodieuse me dit doucement:
--Vous devez vivre; moi seule dois mourir!
Après ces paroles, le fantôme noir qui accompagnait Zéla souleva le
crêpe qui lui couvrait la figure, et je reconnus les traits pâles et
livides de la vieille Kamalia.
--Étranger, me dit-elle d'un ton solennel, vous vous êtes parjuré;
vous avez souillé le meilleur sang de l'Arabie; vous avez brisé le
coeur de mon enfant d'adoption.
Un violent effort me réveilla tout à fait.
La tête me faisait horriblement mal, et cette souffrance, causée par
des rêves, m'a poursuivi longtemps après mon départ de Batavia.
Le second jour de notre départ du port, nous rencontrâmes deux belles
frégates françaises et un schooner à trois mâts qui rentraient à
Batavia après une longue course.
Nous dirigeâmes notre course le long de la côte, à l'est de Java, vers
les îles de la Sonde, et nous n'y rencontrâmes que de petits vaisseaux
destinés ou appartenant à cet archipel, et chargés d'huiles de ghée et
de coco. Ces denrées, plus précieuses à leurs yeux que des morceaux
d'or et d'argent, étaient trop viles à nos yeux pour valoir même une
pensée.