Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées
dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en
panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le
corps d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de
construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation
de la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa
carte, dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son
projet, celui de faire lever le vaisseau.
Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia,
la turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de
Ruyter à tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui
était nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs,
et nous nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de
notre destination.
Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter
sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner
jusqu'au matin.
Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau
était aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la
sonde sur le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de
pieds d'eau seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une
bouée afin de marquer la place, et nous remontâmes à bord des
vaisseaux, qui s'approchaient de nous.
Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres
instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau
submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer,
chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On
distinguait aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient
et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs
descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils
prirent l'aspect fantastique d'une bande de démons réunis pour
défendre leur vaisseau attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après
plusieurs heures de travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux
aux cordages du naufragé pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le
remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussières. Le
second jour, le grab et le schooner furent placés de chaque côté du
navire, afin que leurs forces réunies vinssent à notre aide pour faire
monter le bâtiment à la surface de l'eau. Un succès complet couronna
nos efforts. Le vaisseau ressemblait à un énorme cercueil, et la
lumière du jour brillait étrangement sur son corps blanc incrusté et
plein de bourbe. Des étoiles de mer, des crabes, des écrevisses et
toute sorte de poissons à coquille se traînaient sur le corps du
vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que,
s'il était troué, ses avaries n'étaient pas grandes. Les objets qui
garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient
été enlevés ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui
probablement avaient vu le naufragé pendant leurs courses sur la mer;
mais la cale d'arrière, protégée par un double pont, n'avait pas été
touchée.
En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un
câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé
pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une
cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de
sa conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le
frapper rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous
laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient,
en considérant le corps palpitant du reptile:
--Vraiment, il eût été de force à nous manger.
Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je suis bien
certain que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans
scrupule et sans remords.
Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un
banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur
laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent
des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres
articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les
distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets
pressentiments de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai
deux petites boîtes soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter
les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau
de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait à son
bord.
La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars,
mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi
la mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de
ma vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon coeur
et extasié mes sens!
Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent;
le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch,
apporté de la Mecque par les hadjis.