CXIV

Pendant un de ses voyages à travers les nombreuses îles dispersées

dans le golfe de la Sonde, de Ruyter avait été obligé de se mettre en

panne, et, en explorant la place, il vit sur une couche de rochers le

corps d'un navire échoué. Selon les apparences, ce navire était de

construction européenne. De Ruyter examina attentivement la situation

de la côte où il faisait cette découverte, et l'inscrivit sur sa

carte, dans l'intention de revenir à une époque plus favorable à son

projet, celui de faire lever le vaisseau.

Le calme du temps et l'obligation de rester quelques jours à Batavia,

la turbulence de l'équipage, ennuyé de son inaction, engagèrent de

Ruyter à tenter la pêche du navire. Après avoir disposé tout ce qui

était nécessaire, il prit à ses gages une troupe d'habiles plongeurs,

et nous nous dirigeâmes avec un bon vent de terre vers le lieu de

notre destination.

Nos bateaux nous conduisirent à la place même marquée par de Ruyter

sur sa carte marine; mais la chute du jour nous obligea à l'abandonner

jusqu'au matin.

Au lever du soleil, nous étions en face du vaisseau échoué. L'eau

était aussi transparente que de la glace, et en laissant tomber la

sonde sur le corps du vaisseau, nous fûmes assurés qu'une vingtaine de

pieds d'eau seulement nous séparaient de son pont. Nous laissâmes une

bouée afin de marquer la place, et nous remontâmes à bord des

vaisseaux, qui s'approchaient de nous.

Après avoir pris des lignes, des aussières, des grappins et d'autres

instruments nécessaires, nous reprîmes notre course vers le vaisseau

submergé. Lorsqu'on regardait fixement et avec attention dans la mer,

chaque partie du vaisseau devenait parfaitement visible. On

distinguait aussi les masses de poissons à coquille qui incrustaient

et peuplaient son pont d'une vie marine. Quand les noirs plongeurs

descendirent sur les ponts, l'eau multiplia leurs figures, et ils

prirent l'aspect fantastique d'une bande de démons réunis pour

défendre leur vaisseau attaqué dans le sanctuaire de l'Océan. Après

plusieurs heures de travail, nous réussîmes à attacher des tonneaux

aux cordages du naufragé pour pomper l'eau qui le remplissait, et à le

remuer en faisant passer au-dessous de lui de fortes aussières. Le

second jour, le grab et le schooner furent placés de chaque côté du

navire, afin que leurs forces réunies vinssent à notre aide pour faire

monter le bâtiment à la surface de l'eau. Un succès complet couronna

nos efforts. Le vaisseau ressemblait à un énorme cercueil, et la

lumière du jour brillait étrangement sur son corps blanc incrusté et

plein de bourbe. Des étoiles de mer, des crabes, des écrevisses et

toute sorte de poissons à coquille se traînaient sur le corps du

vaisseau. Nous vidâmes l'eau qui remplissait le navire, et je vis que,

s'il était troué, ses avaries n'étaient pas grandes. Les objets qui

garnissent le pont d'un vaisseau ainsi que la principale cale avaient

été enlevés ou par l'eau ou par les natifs de Sumatra, qui

probablement avaient vu le naufragé pendant leurs courses sur la mer;

mais la cale d'arrière, protégée par un double pont, n'avait pas été

touchée.

En débarrassant le pont, mes hommes trouvèrent, le prenant pour un

câble, un énorme serpent d'eau; ou ce reptile avait un goût prononcé

pour les poissons à coquille, ou il préférait un chenil de bois à une

cave de corail; peu intéressés, du reste, à approfondir les causes de

sa conduite, nous l'attaquâmes avec des piques, et il fallut le

frapper rudement avant de le contraindre à baisser pavillon pour nous

laisser le temps de continuer notre travail. Les plongeurs disaient,

en considérant le corps palpitant du reptile:

--Vraiment, il eût été de force à nous manger.

Je ne sais pas si les nègres parlaient d'or, mais je suis bien

certain que, plus féroces que leur ennemi, ils le mangèrent sans

scrupule et sans remords.

Après avoir toué le naufragé vers l'île, nous le fîmes échouer sur un

banc de sable afin de vider la cale d'arrière, remplie d'eau, et sur

laquelle flottaient plusieurs barils. Nos premières trouvailles furent

des sacs de grains gâtés, des barils de poudre et une masse d'autres

articles tellement mêlés ensemble, qu'il était impossible de les

distinguer les uns des autres. Pour complaire aux secrets

pressentiments de de Ruyter, nous fîmes des fouilles, et je trouvai

deux petites boîtes soigneusement attachées et cachetées; de Ruyter

les ouvrit, et trouva huit mille dollars espagnols noircis par l'eau

de la mer, ainsi que le vaisseau et tout ce qui se trouvait à son

bord.

La meilleure partie de notre prise était, selon moi, non les dollars,

mais deux tonneaux de vin espagnol et deux barils d'arack. Donnez-moi

la mer comme cave à vin! Un liquide aussi délectable n'avait encore de

ma vie humecté mes lèvres, satisfait mon palais, réchauffé mon coeur

et extasié mes sens!

Cette délicieuse liqueur rendit tout le monde joyeux et même éloquent;

le vieux rais déclara que ce vin ressemblait à l'onguent de koireisch,

apporté de la Mecque par les hadjis.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 28 / 52 题