CXIII

De Ruyter vint bientôt nous retrouver, tenant en touage un petit

schooner dont il avait fait la conquête sans avoir à déplorer aucune

perte d'hommes. Nous levâmes l'ancre pour aller la jeter sans retard

dans le port de Batavia. Ayant à vendre non-seulement nos deux prises,

mais encore une foule d'objets qu'il avait mis en dépôt dans une

maison de la ville, de Ruyter prit un logement à Batavia, et nous nous

y installâmes. Les vaisseaux, amplement pourvus de provisions,

étaient, en outre, dans un ordre parfait. En conséquence, j'avais la

libre disposition de mon temps, et j'en usai en faisant parcourir à

Zéla la partie montagneuse de la riche et populeuse île des Javanais.

Les productions du territoire de l'île, telles que bois de charpente,

grains, légumes et fruits, sont d'une qualité fort supérieure à toutes

celles que j'avais vues dans l'Inde, en faisant une exception

toutefois en faveur des produits de Bornéo.

Le général Jansens, vieil ami de de Ruyter et gouverneur de l'île,

fut très-poli pour moi, et je passai plusieurs jours à sa maison de

campagne.

Il y a ou il y a eu en Europe une sorte de fanatisme pour les jeunes

filles aux cheveux dorés; à Java, ce fanatisme est consacré aux femmes

dont la peau a cette teinte jaune.

Dans la maison du marchand habitée par de Ruyter vivait une veuve

très-riche, née dans la capitale de Jug, ville encore gouvernée par

des princes natifs.

Cette dame au teint jaune était si belle aux yeux des jeunes gens de

Batavia, qu'ils consacraient la plus grande partie du jour à passer

devant sa porte, dans l'espérance d'attirer l'attention de cette

merveille, dont voici le portrait:

Elle avait à peu près quatre pieds de hauteur, et sa peau était d'un

jaune si brillant, que les rayons du soleil pouvaient s'y refléter

comme sur un dôme. Les petits yeux noirs de la dame, assez vifs

d'expression, disparaissaient enfouis sous ses joues aussi rondes

qu'une orange, et auxquelles un petit nez en bec d'oiseau et des

lèvres africaines donnaient un ensemble des plus bizarres. Quant aux

cheveux, ils étaient si courts, si épars sur cette petite tête, qu'en

les rassemblant tous, il eût encore été très-difficile de réunir la

quantité qui est nécessaire pour ombrager les lèvres d'un homme.

Cependant, l'affreuse caricature que je viens de dépeindre était

l'idéal de la beauté chère aux Javanais, et de tous les coins les

plus reculés de l'île, on venait en foule briguer ses faveurs et lui

rendre les hommages d'une adoration enthousiaste.

Dans cette heureuse partie du monde, les femmes jouissent du privilége

inestimable qu'accorde le divorce, et l'incomparable veuve usait tant

de ce privilége, qu'elle en abusait. À peine âgée de vingt-quatre ans,

la belle dame s'était mariée dix fois; un de ses époux était mort,

deux avaient été tués on ne sait comment, six s'étaient mal conduits

envers elle, et enfin le dernier avait disparu.

Les Javanais sont une race extraordinairement petite; les hommes

dépassent rarement cinq pieds, et les femmes quatre et demi. De Ruyter

et moi, qui avions l'un et l'autre six pieds de hauteur, des muscles

d'acier et une force proportionnée à notre stature, nous semblions des

géants au milieu de ce petit peuple. Notre extérieur herculéen fit une

grande impression sur la sensibilité de la veuve, qui, en notre

honneur, traita avec mépris les nains de l'île, qu'elle appelait des

fragments d'homme. Après un scrupuleux examen, après une mûre

délibération, après une étude approfondie de la figure, de l'air et

des manières de de Ruyter, la veuve, qui s'était sentie entraînée vers

lui au premier coup d'oeil, arriva bientôt à me donner la préférence,

non-seulement parce que j'étais le plus jeune, mais encore parce que,

venant d'avoir la jaunisse, j'étais le plus doré. Ne doutant pas un

instant du bonheur et de l'empressement que je mettrais à accueillir

ses avances, la dame dit à de Ruyter qu'elle m'offrait ses charmes

sans condition, et qu'à ce don suprême elle ajouterait des champs

semés de riz, de café, de cannes à sucre, des maisons, des esclaves,

des domestiques; enfin, un domaine assez vaste pour me mettre en

égalité parfaite avec les plus puissants princes de la province de

Jug.

--Madame, répondit de Ruyter avec le plus grand sérieux, mon ami sera

charmé de votre attention; il en sera fier, il en sera dans le

ravissement. Vous me voyez moi-même confondu de joie et de surprise.

Malheureusement, madame, un petit obstacle s'oppose à la réalisation

de ce bel avenir: mon ami est déjà marié.

--Marié! exclama la veuve, marié! je ne puis pas le croire; et

cependant, ajouta-t-elle d'un ton empreint de doute et d'amertume, je

l'ai vu accompagner à la promenade une pâle et maladive jeune fille

qui a les cheveux tournés autour de la tête en forme de turban. Mais,

monsieur, cette jeune fille est mince, frêle comme un roseau; de plus,

elle a les yeux si grands et la bouche si petite, que sa figure en est

ridicule. Tous les hommes doivent avoir cette petite fille en horreur.

Fi donc! elle ressemble à une femme marine, et doit bien certainement

aimer l'eau comme un poisson.

Après cette réponse, la veuve découvrit à de Ruyter ses charmes

éblouissants, et lui dit d'un air orgueilleux:

--Regardez-moi...

De Ruyter avoua à la veuve qu'elle ne pouvait être comparée à la

jeune fille marine sous aucun rapport, mais qu'il fallait faire la

part des goûts excentriques des hommes, goûts qui sont aussi

capricieux que les flots de la mer.

--Monsieur, s'écria la veuve, envoyez-moi votre ami; je veux que ses

regards décident la question. Laissez-le contempler en moi la

véritable beauté, et son âme sera émue et son coeur brûlera d'amour.

Enchanté de profiter d'une si belle occasion pour donner cours à son

humeur railleuse, de Ruyter me parla depuis le matin jusqu'au soir de

la princesse jaune en m'appelant Altesse royale. De Ruyter se disait

mon agent auprès de la veuve, disposait en imagination de tous ses

biens, et voulait absolument l'épouser pour moi. Cette conduite

excitait si bien l'ardeur de la dame, qu'elle m'accablait de cadeaux,

et le schooner était encombré de ses nombreux envois de café, de

tabac, de sucre, de fruits et de fleurs. Mes entrevues avec la veuve

furent fréquentes; car, quoique mahométans, les Javanais ne gardent

que l'extérieur de la foi. Quant à leurs actions, elles n'ont d'autres

limites que l'étendue de leurs désirs, et les femmes obéissent

pieusement au précepte de la nature qui dit: «Croissez et multipliez.»

J'étais presque fâché de voir Zéla indifférente aux agaceries que me

faisait la veuve; car non-seulement elle n'y puisait aucun sentiment

jaloux, mais encore elle encourageait les plaisanteries de de Ruyter.

Le soupçon, le doute, la méfiance étaient inconnus à Zéla: cette

loyale et simple nature ne pouvait les comprendre.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 27 / 52 题