Les dispositions nécessaires à la vente de notre prise demandaient un
temps si considérable, que de Ruyter profita de ce délai pour utiliser
son loisir; il partit avec le grab, afin de glaner quelques bonnes
rencontres sur les mers de Chine, me laissant dans l'île pour y
surveiller nos vaisseaux. Je confiai au premier contre-maître la garde
de notre prise, dont l'équipage fut installé dans les petites huttes
que les Malais avaient construites pour nos malades. Le second
contre-maître et une bande d'hommes s'occupèrent à saler la chair des
sangliers, des buffles, des daims et des canards donnés par l'ami de
de Ruyter, et moi à faire une immense provision de riz et de maïs.
Le peu de loisir accordé par mes nombreuses occupations était employé
à des travaux champêtres, et je poursuivais la continuation de ces
travaux avec tout le zèle que donnent la nouveauté et l'ardeur d'un
homme qui vient de s'établir dans une colonie nouvelle. La petite
rivière où je m'étais baigné avec Zéla quelques heures avant notre
rencontre avec le _Jungle-Admée_ était mon arsenal naval. Nous y
passions des journées entières dans le plus complet isolement, car
cette partie de la rivière était séparée de l'île par un mur de
jungles. De la hauteur des rochers, nos regards plongeaient sur le
schooner en rade avec sa prise, et, à l'aide d'un drapeau, nous
pouvions correspondre avec l'équipage. Au coucher du soleil, nous
rentrions à bord, autant pour amuser nos hôtes que pour me trouver à
mon poste pendant la nuit.
Un soir, nous nous trouvâmes en si grande disposition de nous amuser,
que le pont fut bientôt couvert par une grande quantité de coupes de
punch, d'arack, d'eau-de-vie, de gin, de vin de Bordeaux: charmantes
liqueurs qui empêchent le coeur de s'ossifier, et qui ferment les
crevasses faites à notre corps par la brûlante chaleur du soleil. Les
Indiens disent que la séve du mimosa est un antidote contre le
chagrin. C'est vrai, et nous en avions une preuve dans notre
commandant captif. Au commencement de la soirée, le pauvre homme avait
pleuré sur la perte de son bien-aimé vaisseau, en me disant que, s'il
avait plu à la Providence de lui enlever sa femme et ses six enfants,
il aurait pu se soumettre à cet affligeant décret; mais que sur son
navire il avait mis tout son coeur, toutes ses habitudes, toutes ses
espérances, et qu'il lui serait impossible d'en supporter la perte
avec résignation.
Quand le magique talisman de l'esprit-de-vin eut touché l'âme du
capitaine, la tristesse s'enfuit, il parla, il chanta, me serra les
mains en m'appelant son meilleur ami. Notre orgie fut interrompue tout
à coup par la voix du vieux contre-maître, qui annonçait l'arrivée
d'un ami.
Un grand proa à la marche rapide rasait les flots, et lorsqu'il fut
côte à côte avec nous, le chef malais apparut sur le schooner.
Pendant que je faisais des merveilles d'attention pour comprendre le
chef, en dépit des chants furibonds du capitaine, qui hurlait comme un
bosseman: _Rule Britannia!_ un petit homme à l'air effaré grimpa sur
le pont, et, poussé par le chef, vint reculer jusqu'à moi. Je me levai
pour recevoir l'étranger, mais il me fut impossible de garder mon
sérieux en face de la gravité stupéfaite de sa figure plate et carrée,
en face de son gros ventre, qui ressemblait à une voile de perroquet
gonflée par le vent.
Les proportions des membres de cet homme étaient si courtes, qu'elles
en paraissaient absurdes, ou, selon le quartier-maître, on pouvait
croire que le vieux bâtiment naviguait sous des mâts de ressource.
Il s'avança vers moi d'un pas mesuré et me dit avec une gravité de
plomb:
--Monsieur, je suis Barthélemy-Zacharie Jans, agent de la compagnie
hollandaise établie à Pontiana, et, de plus, agent particulier de Van
Olans Swamerdam. Ayant appris que vous désiriez vendre une prise faite
dans ces parages, je suis venu vous faire des offres d'achat.
Comme si le capitaine avait compris le sujet de notre conversation, il
laissa brusquement l'air qu'il chantait pour psalmodier d'un ton
plaintif la mélancolique complainte de _Pauvre Tom Bowling_.
Notre facteur hollandais s'assit sur les écoutilles, et, après avoir
nettoyé ses ivoires avec un verre de skédam (dont la dimension eût
surpris même le pauvre Louis), il jura n'avoir jamais rencontré de
liqueur aussi exquise, assurant en même temps que l'addition d'un
morceau de biscuit lui permettrait d'en prendre un second verre.
J'ordonnai au quartier-maître d'avoir soin de notre hôte, en
l'engageant à aller éveiller le mousse pour lui servir d'aide dans les
détails de cette importante fonction; le vieux marin obéit en
marmottant entre ses dents:
--Je n'ai jamais vu un aussi drôle de navire, il est tout magasinage.
_Le Téméraire_, qui avait trois ponts, ne possédait pas, pour mettre
son pain, autant de place que cet homme. Il demande un biscuit! un
biscuit! mais il lui faudrait un sac de biscuits, et encore
flotteraient-ils dans sa panse comme des petits pois dans la chaudière
d'un vaisseau. Allons, garçon! allons, réveillez-vous, et apportez sur
le pont tout ce que vous trouverez dans le garde-manger.
Je vis bientôt apparaître un morceau de porc froid, un énorme canard
et la moitié d'un fromage de Hollande. L'agent attaqua les viandes
avec une taciturnité immobile, et, quand il eut vidé les plats et une
grande bouteille de grès remplie de gin, il me dit, toujours d'un air
grave:
--Il est déjà tard, capitaine, et je crois qu'il est fort dangereux de
causer d'affaires après souper; ainsi donc, comme la nuit est chaude
et que je suis fatigué, je vais me reposer ici.
En achevant ces mots, le facteur se coucha, non sans de grandes
difficultés, sur la grande voile qui était par terre, se couvrit d'un
drapeau, et dit au garçon de lui remplir sa pipe. Bientôt après il
fuma et ronfla de tout son coeur, et nos ivrognes suivirent son
exemple.
Vers le matin, Barthélemy-Zacharie Jans remplaça la perte de sa
chaleur matérielle avec du porc salé et du gin, puis il m'accompagna
sur le vaisseau étranger.
Je découvris bientôt que j'avais affaire à un marchand froid,
calculateur et fort rusé. Cette conviction me mit en colère, car,
malgré mon ignorance des affaires, je comprenais parfaitement les cas
dans lesquels je pouvais être dupe. Outre les traits caractéristiques
de son pays, qui sont la ruse, la finesse et la patience, mon homme
avait la sordide avarice d'un Écossais. Quand, avec la franchise d'un
marin, le capitaine de Bombay vint exposer sa position à l'agent en
lui demandant le rachat du corps du vaisseau, ce mercantile personnage
se montra plus indifférent aux souffrances humaines qu'un Hollandais
doublé d'un Écossais ou que le diable lui-même. Il regarda le
capitaine banqueroutier avec une apathie vide, insensible et sèche,
apathie dont j'ai revu l'inerte expression sur la figure d'un
propriétaire irlandais qui écoutait d'un air calme les réclamations de
ses pauvres tenanciers affamés et sales. Sans répondre un seul mot à
la demande du pauvre capitaine, le facteur examina les papiers de la
prise, ses factures et les listes de la cargaison.
--Vous ne serez pas oublié à la vente, dis-je au prisonnier désespéré.
--Je proteste contre des stipulations! s'écria le facteur; mais, si le
capitaine donne un bon prix, ou bien encore s'il offre d'excellentes
sécurités, sa proposition sera accueillie; c'est-à-dire toutefois si
la Compagnie devient acquéreur, et si Van Olans Swamerdam y donne son
consentement.
J'étais fort jeune à cette époque, et ne sachant pas que de pareils
caractères sont excessivement communs, je refusai net d'entrer en
marché avec cette brute féroce; j'allais même lui donner une raclée et
le faire jeter à la mer, lorsque, fort heureusement pour lui, on me
conseilla de ne pas me laisser emporter par la fureur, et le facteur
fut chassé du schooner au milieu des huées de tout l'équipage.