Les traits sévères du vieux rais se radoucirent quand il me vit, et
Zéla, qui lui était toujours reconnaissante des bontés qu'il avait
eues pour elle, lui baisa la main et s'assit à côté de lui. Ils
parlèrent longuement de leur patrie et de leur tribu, car sur ce
sujet le bon vieillard était inépuisable d'éloges et de citations.
Zéla parlait avec enthousiasme des beautés de la ville de Zedana, de
ses sombres et vertes montagnes, de ses eaux limpides, des brises si
fraîches envoyées par le golfe Persique, puis encore des îles bleues
de Sohar, dont son père avait été le cheik.
Le rais admettait tout cela; mais il protestait avec chaleur contre la
comparaison entre le pays de Zéla et les richesses de Kalat ou les
splendeurs de Rasolhad; à ces merveilleuses descriptions il ajoutait
celle du sommet des montagnes de Tar, qui touchent au ciel, du désert
où il avait passé sa jeunesse, et qui est plus grand que la mer.
Malheureusement, toute possibilité de ressemblance finissait là, car
il n'y avait pas une goutte d'eau dans cette vaste circonférence.
Cependant il essayait de persuader à Zéla que ce désert aride était un
paradis terrestre, qu'on y vivait tranquille en patriarche, se
nourrissant, il est vrai, de ce qu'on pouvait prendre aux caravanes ou
à tous ceux qui traversaient cet océan de sable inhospitalier; mais
enfin on y était libre et heureux. En répondant aux questions de Zéla,
le rais se trouvait dans l'obligation d'avouer les horribles tourments
que lui avait fait souffrir la soif, et que ce n'était qu'en suivant
la découverte des corps desséchés des voyageurs qu'ils parvenaient à
suivre les caravanes.
Ces rencontres les récompensaient amplement de leur courage et de leur
patience.
--Dieu seul connaît les besoins réels de ses enfants, ajouta le
vieillard.
Et pendant qu'il reprenait le récit des horribles assassinats commis
dans le désert, je jetai sur sa tête un seau d'eau et j'emmenai Zéla
sur le schooner.
Quelques minutes après, nous fûmes entourés par les bateaux du pays,
chargés de poissons, de fruits et de légumes en si grande quantité,
que cet approvisionnement eût suffi pour remplir les magasins d'une
frégate.
Les quatre personnes sauvées du naufrage furent transportées sur le
grab, et de Ruyter leur promit de profiter de la première occasion
amenée par le hasard pour les envoyer dans les colonies anglaises. Peu
de temps après, le capitaine et son fils furent dirigés vers
l'Angleterre; nous avions mis dans leur malle une bourse pleine d'or,
car ils avaient tout perdu au naufrage du navire. Le vieux capitaine
mourut au cap de Bonne-Espérance ou à l'île Sainte-Hélène, et nous
n'entendîmes jamais reparler de son fils. Le contre-maître trouva une
place dans un vaisseau de commerce du pays qui naviguait le long des
côtes, et le bosseman resta avec lui.
Avant de mettre à la voile, nous examinâmes le schooner, afin de nous
assurer si, en se heurtant contre le banc de sable, il n'avait pas
souffert. Quelques morceaux de cuivre s'étaient détachés, et rien de
plus.
Le grab fut métamorphosé en vaisseau arabe avec une poupe élevée et
un gaillard d'avant couvert en grosse toile peinte. Le schooner reprit
sa coupe américaine, et fut peint avec de grandes raies d'un jaune
brillant.
Suivi du chef malais, de Ruyter fit plusieurs excursions dans
l'intérieur de l'île, car il désirait examiner un pays qui à cette
époque était tout à fait inconnu aux Américains. Nous visitâmes, Zéla
et moi, nos anciennes retraites, et, après avoir dessiné le plan d'un
bungalow, je traçai un jardin en calculant combien il me faudrait de
temps et de travail pour que le terrain produisît du blé, du riz, du
vin. Pendant que mon imagination bâtissait une retraite pour l'amour,
j'aidai matériellement Zéla à bâtir une hutte, dont la construction
consistait en quatre bambous perpendiculaires couverts de feuilles de
palmier. Avec une adresse culinaire incomparable, Zéla fit cuire du
poisson, et la baguette de ma carabine nous tint lieu de broche. Tout
fier de ma nouvelle dignité de chef de famille, et franc tenancier
d'un terrain sans bornes, j'arpentais fièrement mon domaine en disant:
--Chère Zéla, que nous serions heureux ici, mille fois plus heureux
que dans ce schooner, qui ressemble à un cercueil, et où nous sommes
serrés et ballottés comme des dattes mises en caisse et portées sur le
dos d'un dromadaire boiteux!... Que nous serions heureux!...
Ici je fus interrompu par un bruit de pas, et, ne voyant rien
paraître, je commençai à croire à la résurrection de mon vieil ami
l'orang-outang, qui sans nul doute reparaissait dans le monde pour
venir me disputer la possession de ses biens, car nous avions bâti
notre hutte sur les ruines de son ancienne demeure. Mais à la place du
sauvage vieillard apparut dans le feuillage la belle figure de de
Ruyter. Pour la seconde fois les rires moqueurs de mon ami
dérangeaient mes plans imaginaires d'une vie rurale.
--Allons, mon garçon, le Malais m'a fait prévenir qu'une voile
étrangère était dans le largue vers le sud; venez, il est temps de
vous remettre sur le dos du dromadaire boiteux... Le grab n'est pas
tout à fait en état de se mettre en mer; allez à la recherche de
l'étranger et amenez-le ici.
Dix minutes après, j'étais à bord, j'avais levé l'ancre, et, favorisés
par une excellente brise, nous fîmes une course qui nous plaça en vue
de l'étranger avant le coucher du soleil. Il naviguait remarquablement
bien; nous le perdîmes de vue pendant la nuit, mais il reparut le
matin, et, après une chasse de neuf heures, il tomba en notre pouvoir.
Ce vaisseau marchand, venu de Bombay et destiné à Canton, était un
magnifique brigantin bâti en bois de teck de Malabar par les parsis de
Bombay, et frété de laine, de coton, d'opium, de fusils, de perles
d'Arabie, de nageoires de requin, d'huile des îles Laccadives et de
quatre ou cinq sacs de roupies.
Cette précieuse prise nous indemnisa amplement de nos fatigues, et
aussitôt une satisfaction universelle illumina les figures brunies de
mon sombre équipage.
Tout fier de ma capture, je fis diriger le schooner vers notre
ancrage. Deux jours après mon retour au rivage, de Ruyter envoya son
ami le Malais à Pontiana, riche et puissante province de l'Ouest
fondée depuis peu de temps par un prince arabe. La ville capitale est
située sur les bords d'une rivière navigable, et elle possédait une
factorerie hollandaise avec laquelle notre Malais faisait des affaires
considérables. Il y était allé afin de trouver un agent et de disposer
de la cargaison de Bombay, car nous n'avions pas assez d'hommes pour
envoyer la prise à une distance plus éloignée.
Le capitaine du brigantin, qui avait un intérêt dans le vaisseau,
l'aimait tellement, qu'il nous proposa de le racheter.
Je profitai avec joie des jours de repos que m'accordait cette affaire
pour continuer avec Zéla mes plans de bonheur futur et nos charmantes
promenades dans notre nouvelle propriété.