Quand le contre-maître anglais eut réparé ses forces avec quelques
heures de sommeil et un bon repas, il nous raconta l'histoire du
naufrage.
--Notre vaisseau, dit-il, qui était un des plus grands du convoi,
avait perdu ses perroquets et un de ses mâts. La frégate l'avait pris
en touage, mais la violence du temps rendait ce secours très-dangereux
pour elle, sans être efficace au navire démâté. La cargaison se
composait de thé, de soieries et de plusieurs autres objets de
commerce; de plus, le vaisseau portait à son bord des femmes, des
enfants, des domestiques nègres, enfin un personnel de trois cents
individus. Le vaisseau souffrit si cruellement à la chute du jour de
l'agitation de la mer, qu'il s'était fendu en plusieurs endroits. En
le mettant au vent pour l'alléger, deux des canons du grand pont
s'étaient détachés, et un avait enfoncé une embrasure, qui laissa
pénétrer l'eau. Quand le grab nous eut avertis du voisinage des
rochers, nous essayâmes de tourner le vaisseau; mais, faute de
voiles, il nous fut impossible de réussir. Pour activer notre
destruction, le vent, les vagues et le golfe poussèrent le vaisseau à
travers un étroit canal de rochers. Là, nous fûmes arrêtés, avec la
poupe en avant, sur une couche de rochers submergés, et tous les
lascars se précipitèrent, pour y chercher un refuge, sur les agrès et
les mâts. Les lamentations et les cris étaient si bruyants, que la
désolante clameur étouffait le bruit du vent et des vagues. Tout le
monde croyait le vaisseau englouti, et ceux qui se trouvaient sur le
pont étaient si effarés, que les vagues les emportèrent avant même
qu'ils eussent compris le réel danger de notre situation. Bientôt rien
ne resta plus visible aux regards que l'écume blanche qui bouillonnait
autour du vaisseau. Non-seulement nous ignorions dans quelle partie de
la mer le malheur nous atteignait, mais encore ce qu'il fallait faire
pour le combattre. Je grimpai dans les agrès, que les lascars, ainsi
que plusieurs officiers, avaient pris pour refuge; ne pouvant trouver
de place, je passai sur la grande vergue, qui était également chargée
de monde. Le mât d'artimon tomba dans la mer, entraînant avec lui une
foule d'hommes; pas un ne reparut plus sur la surface de l'eau. Un
bruit de tonnerre nous annonça que les ponts emportés laissaient la
mer envahir le navire. Vers le point du jour, le vaisseau gronda
sourdement et s'inclina sur le côté gauche: le mouvement eut tant de
violence et de rapidité, qu'un second mât, chargé d'Européens, fut
précipité dans l'eau. Le bosseman ne m'avait pas quitté, et nous nous
encouragions mutuellement à supporter notre extrême fatigue. L'ardente
activité que j'apportais dans l'examen de notre entourage me fit voir
que le mât de hune allait se briser. Nous nous traînâmes sur la grande
vergue; elle était presque abandonnée, car les cordes qui la
supportaient avaient été enlevées, et, en se détachant, la grande
voile avait jeté à la mer ceux qui étaient sur la vergue. J'aperçus
alors le vieux capitaine, que son fils avait traîné sur le rocher; ils
y étaient collés tous deux comme des homards endormis. Quand le jour
parut, je cherchai mes compagnons d'infortune, et je comptai six êtres
vivants! Nous étions épuisés, sans espérance. Dieu nous envoya vos
bateaux. Mais, en regardant autour de nous, je perdis l'espoir donné
par votre apparition, car il était presque impossible de franchir,
pour arriver jusqu'à nous, la ceinture de rochers et le banc de sable
qui nous enfermaient. Outre cette crainte d'insuccès désespérante,
nous savions que vous êtes des corsaires français, et peut-être
l'espoir du pillage vous attirait-il près de nous!
Ici le dur visage du contre-maître eut une expression de
reconnaissance profonde, ses petits yeux brillèrent, et il reprit en
nous jetant un regard humide:
--J'ai vu de braves et bons bateliers sortir dans leurs bateaux de
sauvetage des rives de notre côte pendant la tourmente, mais on n'a
jamais vu arracher d'un pareil gouffre quatre hommes inconnus en
risquant l'existence de braves marins! Les houles qui tournaient
autour de nous jetaient en l'air des corps humains, des boîtes de
thé, des tonneaux, des ballots de soieries, du coton, des voiles de
vaisseau, des bateaux de réserve, des hamacs, des avirons, et tout
cela pêle-mêle, en désordre, en confusion. Dans le groupe informe,
tantôt séparé, tantôt réuni, j'aperçus une vieille nourrice noire qui
tenait dans ses bras un enfant blanc; elle paraissait, par ses
mouvements, vouloir le porter à bord, près de nous, et son corps,
ballotté par la mer, courait autour des rochers. Un homme cramponné à
la vergue, près de moi, suivait d'un oeil fasciné toutes les allées et
venues de la vieille femme; puis tout à coup il se précipita dans la
mer, la tête la première, en criant:
«--Oui, oui, vieux diable, oui, je te suis, je te suis!
«--Ne regardez pas la mer, me cria le vieux capitaine, cette vue vous
donnera le vertige et vous tomberez.»
Un poisson n'aurait pu flotter dans cet horrible gouffre, et cependant
le capitaine américain approcha assez près de nous pour jeter sur
notre bord une ligne de plomb. Malheureusement, le premier homme qui
tenta de la saisir fut emporté par les vagues. La ligne fut jetée une
seconde fois, et le jeune créole, qui était aussi agile qu'un singe,
réussit à la prendre. J'y attachai le bout d'une corde que le
capitaine tira à bord. Nous descendîmes donc un à un, et nous gagnâmes
les bateaux. Que Dieu soit béni pour nous avoir accordé la grâce de
rencontrer des compatriotes sur votre bord, et je dois ajouter que,
malgré son origine américaine, je n'ai jamais vu un navire aussi bon,
et des marins aussi secourables et aussi dévoués à leurs frères
malheureux...