CVII

Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous

couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent,

et ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à

ce que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils

changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba,

et l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer

les vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux

de détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre

ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec

violence, et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient

de la pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des

avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos

dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers

submergés tout à fait au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous

ne vîmes point le grab avant les premières lueurs du jour, et de

Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions

poursuivi ne se fût brisé contre les rochers.

--J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua

de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter

ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent.

Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en

déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit

trop tardif.

Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose

que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau

naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures

pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient

avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se

précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au

moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible

gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il

eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.

Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait

l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il

souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout

à fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et

ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes

des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds

craquements.

Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si

toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope,

je découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient

les seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas

continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les

ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau.

Si quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à

l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le

côté opposé au vent.

À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en

voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je

réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec

mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À

mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma

blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils

marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter

l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le

courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je

ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à

l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.

Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour

revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgré l'éloignement des

hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux

avaient assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la

mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était

plus léger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des

bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter

s'élança à bord à l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains

pressèrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie.

--Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les

rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je

ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre

hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les

pauvres garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des

loutres pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les

à bord, mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et

le fils.

Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont:

cet homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux

parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en

chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme

volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le

premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme

à la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans un régiment

du Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq

ans dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner

à l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le

climat des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût

été possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire;

mais, incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son

foie avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de

Strasbourg, et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de

nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et

jaune de cet homme à moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune

garçon, son fils, né d'une femme indienne, avait dix-sept ans.

Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et

promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés

faisaient partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître,

homme fort et carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant

été élevé dans un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de

son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de

bosseman. C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et

dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se

souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le

bosseman nous racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune

Anglo-Indien avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au

prix de sa propre existence.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 21 / 52 题