Le temps se calma un peu; les petits nuages frisés qui avaient tous
couru dans la même direction se rassemblèrent au côté contre le vent,
et ils restèrent stationnaires, réunis en lignes horizontales, jusqu'à
ce que, incorporés dans le banc sombre et escarpé de l'horizon, ils
changeassent leur couleur grise en une teinte d'opale. La mer tomba,
et l'obscurité devint si grande, qu'il me fut impossible de distinguer
les vaisseaux des Indes; mais j'étais guidé vers eux par les signaux
de détresse qu'ils faisaient à ceux qui ne pouvaient ni les entendre
ni les voir. Quoique un peu affaibli, le vent soufflait encore avec
violence, et pendant que les intervalles de calme nous débarrassaient
de la pression du vent, les vagues furieuses lançaient çà et là des
avalanches d'eau sur notre pont. Pour ajouter un péril de plus à nos
dangers, il y avait des bancs de sable et une ligne de rochers
submergés tout à fait au-dessus de notre quartier opposé au vent. Nous
ne vîmes point le grab avant les premières lueurs du jour, et de
Ruyter me dit qu'il avait la crainte que le vaisseau que nous avions
poursuivi ne se fût brisé contre les rochers.
--J'ai vainement averti l'étranger de ce dangereux voisinage, continua
de Ruyter; je lui ai conseillé de mettre en panne; mais sans m'écouter
ou sans m'entendre, ignorant où il était, il est parti avec le vent.
Maintenant il faut ou qu'il périsse ou qu'il demande assistance en
déchargeant ses canons, mais j'ai grand'peur que son appel ne soit
trop tardif.
Le pressentiment de de Ruyter se changea en vérité. La première chose
que mon regard rencontra au lever de l'aurore fut le pauvre vaisseau
naufragé: il était couché sur un lit de rochers et attaché à ses dures
pointes comme par une vis cyclopéenne. Les vagues furieuses frappaient
avec colère les bases du rocher, s'élevaient en pyramides ou se
précipitaient en avant, puis elles continuaient leur chemin jusqu'au
moment où la houle les dispersait en écume. Au milieu de l'horrible
gouffre battu par le ressac, qui tombait avec autant de force que s'il
eût été vomi par un volcan, se voyait le pauvre naufragé.
Le convoi avait disparu sous le sombre voile de nuages qui couvrait
l'extrême pointe de l'horizon. Après s'être tourné vers l'est, où il
souffla encore avec violence, le vent s'affaiblit et enfin tomba tout
à fait après le lever du soleil. Nous étions tellement secoués et
ballottés, que nos mâts se courbaient avec la flexibilité des cannes
des Indes, et que le vaisseau gémissait en faisant entendre de sourds
craquements.
Il était parfaitement inutile de songer à secourir l'équipage, si
toutefois quelques hommes existaient encore. À l'aide d'un télescope,
je découvris que la grande vergue et le tronc du mât d'artimon étaient
les seules parties du naufragé sur lesquelles la mer ne se jetât pas
continuellement. La partie de devant du vaisseau était fracassée, les
ponts enlevés, et la cargaison avait dû céder à la violence de l'eau.
Si quelques marins avaient réussi à se sauver, ce ne pouvait être qu'à
l'aide de la grande vergue, qui était considérablement élevée avec le
côté opposé au vent.
À neuf heures du matin, les houles étaient si bien diminuées, qu'en
voyant de Ruyter préparer un bateau, je suivis son exemple, et je
réussis à mettre à l'eau une barque excessivement légère, équipée avec
mon second contre-maître et quatre des meilleurs marins du schooner. À
mon grand regret, je me vis contraint de rester sur le vaisseau, ma
blessure me faisant encore souffrir. De Ruyter héla mon bateau; ils
marchèrent de compagnie et firent un grand détour pour tenter
l'intrépide sauvetage des naufragés. J'enviais de Ruyter, le brave, le
courageux de Ruyter, et, impuissant comme une vieille femme malade, je
ne pouvais que maudire le membre paralysé, obstacle insurmontable à
l'imitation du noble exemple que donnait mon ami.
Vers midi seulement, les deux bateaux longèrent les rochers pour
revenir vers le grab. J'avais pu distinguer, malgré l'éloignement des
hommes qui remuaient sur la grande vergue du naufragé, que les bateaux
avaient assez approché pour persuader aux hommes de descendre dans la
mer en se laissant glisser sur des cordes. Comme le schooner était
plus léger que le grab, je donnai l'ordre de le faire approcher des
bateaux, et ces derniers nous rejoignirent sains et saufs. De Ruyter
s'élança à bord à l'aide d'une corde, et, lorsque ses deux mains
pressèrent les miennes, sa figure me parut rayonnante de joie.
--Si cet imbécile de vaisseau, me dit-il, ne s'était pas jeté sur les
rochers, j'aurais gagné quarante mille dollars; eh bien, cependant, je
ne sais pas trop pourquoi je suis plus heureux d'avoir sauvé quatre
hommes que d'être possesseur d'une montagne de boîtes à thé. Les
pauvres garçons! il faut vraiment qu'ils soient doués de la force des
loutres pour avoir supporté sans mourir une pareille nuit. Haussez-les
à bord, mes enfants; commencez premièrement par nous donner le père et
le fils.
Ces paroles furent à peine prononcées qu'un homme parut sur le pont:
cet homme était couvert d'une jaquette déchirée de camelot rouge, aux
parements jaunes, brodés de cordonnets d'argent. Il marchait en
chancelant, employant pour se tenir debout toute la force d'une ferme
volonté. Un jeune homme brun et nu jusqu'à la ceinture suivait le
premier arrivé, en cherchant à lui prêter l'appui de son bras. L'homme
à la jaquette, âgé de cinquante ans, était capitaine dans un régiment
du Bengale, et il rentrait en Europe après un service de vingt-cinq
ans dans les Indes. Ces longues années de travail avaient fait gagner
à l'étranger la solde à vie de quatre-vingts livres par an. Si le
climat des Indes avait été moins funeste au vieux soldat, il lui eût
été possible de jouir pendant quelques années de ce pauvre salaire;
mais, incarcéré dans Calcutta, dont l'atmosphère est étouffante, son
foie avait pris les proportions dénaturées de celui d'une oie de
Strasbourg, et par les mêmes moyens: la chaleur et l'excès de
nourriture. La bile, et non le sang, circulait sous la peau verte et
jaune de cet homme à moitié mort de fatigue et d'épuisement. Le jeune
garçon, son fils, né d'une femme indienne, avait dix-sept ans.
Greffé sur une race indigène, le jeune homme avait grandi et
promettait de porter un jour de bons fruits. Les deux autres naufragés
faisaient partie de l'équipage du navire: un était le contre-maître,
homme fort et carré du nord de l'Angleterre, habitué aux orages, ayant
été élevé dans un bâtiment charbonnier, sur les dangereuses côtes de
son pays; le second remplissait sur le vaisseau perdu les fonctions de
bosseman. C'était un homme d'une beauté rare, d'un courage éprouvé, et
dont la force me parut prodigieuse. Sans parler ni même paraître se
souvenir du danger qu'ils avaient couru, le contre-maître et le
bosseman nous racontèrent avec admiration le dévouement que le jeune
Anglo-Indien avait témoigné à son père en cherchant à le sauver au
prix de sa propre existence.