CIX

Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous

dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois

petites îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près

desquelles nous nous étions déjà arrêtés une fois.

J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que

j'avais vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le coeur

lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis.

--Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis

longtemps il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un

admirable arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un

homme assez honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait

près de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans

la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande

facilité pour soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend

l'âme sordide, et vous savez que la rapacité des banquiers et des

munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En

conséquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne

de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges

de cet emploi.

Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les

Javanais, de Ruyter s'écria:

--Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité

à le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que

vous êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre

homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande

folie? Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami

malais, le héros de Sambas.

--À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette

rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi

coupable que mon expédition à Java?

De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une

contre l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:

--Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du

drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais

pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste,

j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les

compagnies, parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites

et des liens intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est

pour moi comme le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo,

comme le soleil sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit

ceci:

«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.»

Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient

scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar

qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de

dollars.

Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de

Bornéo, mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves

Malais continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la

Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une

rivière, un bon ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en

outre, sa situation est des plus favorables au commerce et à

l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans

leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise était celui de

détruire cette colonie de pirates, et la cause réelle qui guidait leur

attaque était la conquête de l'île. Le grab avait pris une position

excellente et le Malais s'était engagé pour son peuple à me donner la

direction de toutes les tribus. En conséquence, j'ordonnai au chef de

faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagnés

par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avançâmes le long

de la côte jusqu'à notre arrivée au cap Tangang. Je débarquai là et

j'y laissai les bateaux.

Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres

articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après

avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des

montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des

rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la

rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre

un jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt

devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était

ambitionnée par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de

misérables huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe

de boue et de bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se

trouvaient des habitations qui ressemblaient à des corbeilles

soutenues par des béquilles, et, selon toute apparence, les

propriétaires de ces masures étaient prêts à fuir vers la ville quand

leurs affaires ou la nécessité les y obligeraient. J'avais remarqué,

chemin faisant, une grande et magnifique baie entourée d'îles à l'est

de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants

mettraient là leurs vaisseaux en ancrage pour faire débarquer leurs

troupes. Je trouvai les natifs occupés à déménager leurs meubles et

leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus

disposés à éviter l'invasion qu'à la soutenir. À ma prière, le chef

malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes

des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case

retirée, et pour les rallier à nous.

Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés

sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme

entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se répandit

comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux

montagnes.

La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler

mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des

natifs et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon

arrivée, je mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre

d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le

passage. Vers le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage

cri de guerre des nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la

montagne comme un déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris

possession de la forteresse de boue pendant le premier accès de leur

fièvre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris

perçants, le bruit de leurs armes à feu, celui de leurs trompettes de

conque qui se répétaient de rocher en rocher, auraient pu faire

croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami le chef vint bientôt me

rejoindre, accompagné par les plus puissants chefs des diverses

tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un festin abondant sans

être splendide, nous nous occupâmes des choses importantes. Le chef,

qui était un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette

harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du

peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, et mon premier acte

d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer à chacune une

retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au débarquement de

l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il devrait

apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe de

Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.

Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de

la flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la

côte, et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans

la largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur

d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.

Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans,

ses princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie

pour voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la

mesquine rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec

violence à travers les rangs des chrétiens, le jour où les féroces et

indomptables Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent

avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y

eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes

les fugitifs, et la plupart furent tués au moment de regagner leurs

vaisseaux. Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des

munitions, des armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre

des morts fut bien supérieur à celui des vivants.

--Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui

approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon

accueil.

Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se

précipita vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses

mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point

étudié les paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait

une telle énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence

passionnée et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que

le langage complaisant et subtil du philosophe grec.

Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son

peuple, qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.

--Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de

laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point

illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont

trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous

serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce

bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers

de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands

vaisseaux (l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous

détruirez l'île et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le

chef en me désignant, restera avec nous pendant toute la durée de ton

absence. Chaque vieillard sera son père, et par lui ta voix sera

écoutée et comprise; n'est-il pas ton sang!

Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel

il prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes

sortes de provisions lui seraient envoyées le lendemain.

--Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as

fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont donné

la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon peuple

est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu d'accepter les

présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses

hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma

défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi, eût-il été

nourri au même sein!

Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son

proa, qui prit le chemin du rivage.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 23 / 52 题