Aussitôt que le calme du temps nous eut permis de lever l'ancre, nous
dirigeâmes notre course vers le nord-est, afin d'atteindre trois
petites îles situées à la hauteur des côtes de Bornéo, et près
desquelles nous nous étions déjà arrêtés une fois.
J'avais donné à de Ruyter un récit circonstancié de tout ce que
j'avais vu, entendu ou fait, et son émotion me serra le coeur
lorsqu'il eut appris la mort du pauvre Louis.
--Comment ferons-nous sans son aide? me dit de Ruyter: depuis
longtemps il avait le contrôle de nos affaires d'argent, et c'était un
admirable arithméticien; il nous sera fort difficile de trouver un
homme assez honnête pour tenir honorablement la place qu'il occupait
près de nous. Il y a du danger dans le maniement de l'argent et dans
la connaissance du calcul; cette connaissance donne une trop grande
facilité pour soustraire aux autres dans son propre intérêt. Elle rend
l'âme sordide, et vous savez que la rapacité des banquiers et des
munitionnaires est si bien connue, qu'elle est proverbiale. En
conséquence, comme il nous serait impossible de trouver un homme digne
de remplacer le pauvre Louis, nous partagerons entre nous les charges
de cet emploi.
Après avoir attentivement écouté le récit de mon aventure avec les
Javanais, de Ruyter s'écria:
--Vous êtes allé à une chasse d'oies sauvages ou de sangliers, excité
à le faire, je suppose, par sa dangereuse absurdité. Il est vrai que
vous êtes sorti du piége avec une admirable sagacité; mais quel autre
homme que vous, Trelawnay, se serait rendu coupable d'une si grande
folie? Vous êtes plus téméraire et plus inconsidéré que notre ami
malais, le héros de Sambas.
--À propos de lui, de Ruyter, dites-moi si votre alliance avec cette
rapace tribu des Malais n'est pas un acte de folie chevaleresque aussi
coupable que mon expédition à Java?
De Ruyter me regarda en riant, frotta joyeusement ses mains l'une
contre l'autre, et me répondit d'un ton de visible contentement:
--Non, mon garçon, non; harasser, humilier et détruire les ennemis du
drapeau que je sers est un devoir; je confesse que je ne m'engagerais
pas volontiers dans des entreprises inutiles, mais je déteste,
j'abhorre la compagnie marchande anglaise, et, du reste, toutes les
compagnies, parce qu'elles sont liées ensemble par des vues étroites
et des liens intéressés. La vengeance, ou plutôt la rétribution, est
pour moi comme le diamant sans pareil que possède le sultan de Bornéo,
comme le soleil sans prix. Un ministre poëte de votre nation a dit
ceci:
«La vengeance est le courage de rappeler les dettes de notre honneur.»
Et vous savez, mon garçon, qu'il faut que mes dettes d'honneur soient
scrupuleusement payées. Je crois, en vérité, que pour chaque dollar
qu'ils m'ont enlevé autrefois, les Anglais ont perdu des milliers de
dollars.
Depuis longtemps la Compagnie essaye de s'établir sur ce côté de
Bornéo, mais le manque de port et les obstacles opposés par les braves
Malais continuent à frustrer toutes leurs espérances. Enfin la
Compagnie fixa ses yeux avides sur la ville de Sambas, qui a une
rivière, un bon ancrage assez rapproché et défendu par un fort; en
outre, sa situation est des plus favorables au commerce et à
l'agriculture. Aussi perfides dans leurs desseins qu'atroces dans
leurs actions, ils dirent que le but de l'entreprise était celui de
détruire cette colonie de pirates, et la cause réelle qui guidait leur
attaque était la conquête de l'île. Le grab avait pris une position
excellente et le Malais s'était engagé pour son peuple à me donner la
direction de toutes les tribus. En conséquence, j'ordonnai au chef de
faire embarquer ses gens dans leurs proas de guerre, et accompagnés
par une forte partie d'hommes dans mes bateaux, nous avançâmes le long
de la côte jusqu'à notre arrivée au cap Tangang. Je débarquai là et
j'y laissai les bateaux.
Nous traversâmes la contrée à pied; les grands canons et d'autres
articles lourds avaient été envoyés à la ville dans les proas. Après
avoir passé une longue et triste journée à traverser des forêts, des
montagnes gigantesques et escarpées, des plaines sans chemin, des
rivières, des torrents et des marais, nous arrivâmes aux bords de la
rivière de Sambas. D'un côté s'étendait un marais immense, de l'autre
un jungle inextricable. Mais, guidé par les natifs, je vis bientôt
devant moi la ville de Sambas, la ville dont la possession était
ambitionnée par les Anglais. Les habitants étaient pêle-mêle dans de
misérables huttes bâties en cannes et protégées par une masse informe
de boue et de bois, à laquelle on donnait le nom de fort. Çà et là se
trouvaient des habitations qui ressemblaient à des corbeilles
soutenues par des béquilles, et, selon toute apparence, les
propriétaires de ces masures étaient prêts à fuir vers la ville quand
leurs affaires ou la nécessité les y obligeraient. J'avais remarqué,
chemin faisant, une grande et magnifique baie entourée d'îles à l'est
de la ville malaise, et je compris de suite que les assaillants
mettraient là leurs vaisseaux en ancrage pour faire débarquer leurs
troupes. Je trouvai les natifs occupés à déménager leurs meubles et
leurs bateaux de guerre pour les conduire dans les places fortes, plus
disposés à éviter l'invasion qu'à la soutenir. À ma prière, le chef
malais se rendit dans les jungles, dans les marais, monta aux cavernes
des montagnes pour haranguer les chefs aux barbes grises de case
retirée, et pour les rallier à nous.
Aux noms de bataille et de butin, les guerriers qui s'étaient cachés
sortaient de leurs retraites comme des troupes de chacals. L'âme
entreprenante du chef enthousiasma tous les coeurs et se répandit
comme un feu incendiaire des jungles à la plaine, de la plaine aux
montagnes.
La haine des Malais pour les Européens et le désir de s'égaler
mutuellement en force et en courage, multiplièrent le nombre des
natifs et les réunirent dans un seul corps. Le second jour de mon
arrivée, je mis la forteresse en état de défense, et je donnai l'ordre
d'enfoncer des arbres dans le lit de la rivière afin d'en fermer le
passage. Vers le milieu de cette même journée, j'entendis le sauvage
cri de guerre des nobles barbares. Ils se précipitaient au bas de la
montagne comme un déluge, et je fus bien heureux d'avoir pris
possession de la forteresse de boue pendant le premier accès de leur
fièvre inflammatoire. Les gestes violents des Malais, leurs cris
perçants, le bruit de leurs armes à feu, celui de leurs trompettes de
conque qui se répétaient de rocher en rocher, auraient pu faire
croire qu'ils étaient devenus fous. Mon ami le chef vint bientôt me
rejoindre, accompagné par les plus puissants chefs des diverses
tribus. Il me présenta à ces chefs, et, après un festin abondant sans
être splendide, nous nous occupâmes des choses importantes. Le chef,
qui était un grand orateur, fit une longue harangue, et dans cette
harangue il exalta mes services et finit par me proposer, au nom du
peuple, le commandement de l'armée. Je l'acceptai, et mon premier acte
d'autorité fut de diviser les tribus, de leur fixer à chacune une
retraite sûre où elle devait se tenir cachée jusqu'au débarquement de
l'ennemi. Je dis à un de mes corps de bataillon qu'il devrait
apparaître à une certaine distance de la baie, quand une troupe de
Malais cachée dans les jungles s'avancerait sur l'ennemi.
Quand tout fut préparé pour la défense, nous attendîmes l'arrivée de
la flotte de Bombay. Nous avions placé des vigies tout le long de la
côte, et des proas qui naviguaient très-vite avaient été envoyés dans
la largue. L'attente fut longue, et nous désespérions déjà du bonheur
d'assouvir notre vengeance quand nous les aperçûmes.
Le sol de l'Inde a été rougi du sang de ses enfants, et ses sultans,
ses princes et ses guerriers ont été exterminés. Je donnerais ma vie
pour voir l'Océan de l'est rougi par le sang, comme l'était la
mesquine rivière de Sambas le jour où nous nous précipitâmes avec
violence à travers les rangs des chrétiens, le jour où les féroces et
indomptables Malais repoussèrent les renégats sepays et les jetèrent
avec une incroyable fureur dans les sombres eaux de la rivière. Il n'y
eut pas de quartier et surtout fort peu de butin. Nous poursuivîmes
les fugitifs, et la plupart furent tués au moment de regagner leurs
vaisseaux. Quelques bateaux étaient encore occupés à débarquer des
munitions, des armes et des troupes, qui s'échappèrent. Mais le nombre
des morts fut bien supérieur à celui des vivants.
--Mais, arrêtons-nous, mon garçon, j'entends notre chef malais qui
approche du vaisseau. Montez avec moi sur le pont, je lui dois un bon
accueil.
Le chef et sa suite étaient montés sur notre bord. Le chef se
précipita vers de Ruyter, se mit à genoux devant lui et embrassa ses
mains; ensuite il se releva et fit un discours dont il n'avait point
étudié les paroles à l'école de Démosthènes; mais ce discours avait
une telle énergie dans les expressions, qu'il montrait que l'éloquence
passionnée et simple peut aussi bien toucher le coeur de l'homme que
le langage complaisant et subtil du philosophe grec.
Le chef renouvelait à de Ruyter ses remercîments et ceux de son
peuple, qui le conjurait de rester à Sambas et d'être leur prince.
--Nous vous bâtirons une maison sur la montagne d'or et aux pieds de
laquelle coule une rivière de diamants. (Cette offre n'était point
illusoire, car une grande quantité d'or et de très-beaux diamants sont
trouvés dans la rivière.) Nous vous donnerons tous nos biens et vous
serez notre père. Un seul petit bienfait sera notre récompense, et ce
bienfait est celui d'employer votre influence sur les grands guerriers
de votre nation pour les entraîner à la petite île des grands
vaisseaux (l'Angleterre); là, vous brûlerez les bâtiments, vous
détruirez l'île et vous noierez tout le peuple. Ton fils, continua le
chef en me désignant, restera avec nous pendant toute la durée de ton
absence. Chaque vieillard sera son père, et par lui ta voix sera
écoutée et comprise; n'est-il pas ton sang!
Pendant que le chef faisait ces offres, on préparait un festin auquel
il prit part, et à la fin du repas il dit à de Ruyter que toutes
sortes de provisions lui seraient envoyées le lendemain.
--Tu aimes mon peuple, dit le Malais en sortant de table, car tu as
fait pour lui plus que leurs pères et leurs mères; s'ils lui ont donné
la vie, plus généreux encore, tu leur as donné la liberté. Mon peuple
est pauvre, il aime les cadeaux; mais je lui ai défendu d'accepter les
présents de tes serviteurs (en disant ces mots, le chef regarda ses
hommes d'un air terrible), et je tuerai celui qui enfreindra ma
défense, fût-il né dans les mêmes entrailles que moi, eût-il été
nourri au même sein!
Le chef baisa encore une fois les mains de de Ruyter et regagna son
proa, qui prit le chemin du rivage.