CVI

La joyeuse nouvelle se répandit dans le vaisseau, et toutes les

figures rayonnèrent de bonheur. Au bout d'une heure, le grab vint côte

à côte de nous, et nous jetâmes ensemble un hourra qui s'éleva

au-dessus du bruit de la mer. Il m'est impossible de dépeindre le

plaisir que je ressentis, et ce plaisir était doublé par son

à-propos. Comme la mer était trop agitée pour mettre un bateau sur

l'eau, nous ne pûmes communiquer qu'à l'aide de nos signaux

particuliers, et de Ruyter m'ordonna de me tenir près du grab et de

suivre ses mouvements.

La brise continuait à souffler du golfe de Siam, et poussait le convoi

vers Bornéo. Nous suivîmes de Ruyter, qui se dirigeait vers la flotte,

et je remarquai que la plupart des vaisseaux avaient beaucoup

souffert. Un d'eux avait eu son mât de misaine frappé par la foudre;

le commodore tenait celui-là en touage; un autre n'avait plus ni

perroquet ni beaupré; il était très-grand, éloigné des autres, mais

rapproché de la frégate, qui l'avait en touage. Les autres vaisseaux

essayaient de se tenir ensemble pour se protéger mutuellement pendant

que de Ruyter utilisait tous les moyens nautiques pour les harasser et

les diviser, tandis qu'avec une effronterie nonchalante j'aidais de

tout mon pouvoir les tentatives de mon ami. Nuit et jour nous rôdâmes

autour du convoi comme rôdent des loups autour d'une bergerie protégée

par des chiens de garde.

La supériorité de notre navigation nous donna le plaisir d'ennuyer nos

ennemis; mais, outre les vaisseaux de guerre, la plupart de ceux qui

appartenaient à la compagnie marchande étaient plus forts que nous,

avaient plus d'hommes et portaient de trente à quarante canons. Malgré

cela, nous entravâmes tellement leur marche, soit à l'aide d'attaques

fausses ou réelles, soit par des lumières ou des coups de canon,

qu'ils firent tous leurs efforts pour nous détruire, afin de se

débarrasser de nous. La frégate nous chassa l'un après l'autre, et

malgré sa force et son adresse, ses tentatives de délivrance n'eurent

aucun résultat.

Ma témérité mit plusieurs fois le schooner en danger, et, chassé par

la frégate, qui portait plus de voiles que moi, j'allais tomber entre

ses mains lorsque, au moment où elle commençait à faire feu, son

beaupré et son perroquet se brisèrent.

Nous réussîmes à gêner le convoi et à le diviser malgré les vaillants

efforts que l'ennemi opposait à nos attaques, car nous étions

favorisés par les îles, les bancs et les rochers dispersés sur leur

côté opposé au vent et vers lesquels la houle et le courant

conspiraient avec nous pour les chasser. Le vaisseau que la frégate

avait de temps en temps en touage était chassé par le vent bien loin

derrière les autres lorsqu'il était privé de cette assistance, et nous

avions fortement contribué à la lui faire perdre, en le tenant sans

cesse dans une craintive alerte. Au coucher du soleil, de Ruyter vint

côte à côte de nous bien avant de la flotte, et me dit:

--Dans vingt-quatre heures, la force de cette brise sera épuisée;

profitons-en et faisons un dernier effort pour réussir à exterminer le

vaisseau protégé par la frégate. J'empêcherai cette dernière de lui

porter secours jusqu'au coucher du soleil, et alors son secours

deviendra inutile. Je me rendrai à votre côté contre le vent, vous

irez derrière le vaisseau et vous me trouverez près de vous.

Après ces paroles, de Ruyter me quitta, et, plus audacieux qu'il ne

l'avait jamais été, il dirigea le grab au centre même du convoi, et

échangea des coups de canon avec les grands vaisseaux. Les mouvements

de de Ruyter furent si rapides, que la frégate se mit sur le qui-vive.

Les vaisseaux des Indes ressemblent à des jonques chinoises, étant

équipés pour la plupart avec de pauvres malheureux lascars. Un de ces

vaisseaux était démâté, et de Ruyter et moi, après avoir réussi à le

détacher du convoi, nous espérâmes en faire la conquête.

L'Angleterre a raison d'être fière de ses galants matelots, aussi

hardis et aussi battus par la tempête que les rochers de sa côte de

fer. La richesse d'une seule île, qui est pauvre et insignifiante par

elle-même, contient plus de puissants vaisseaux de guerre que l'Europe

entière; mais aussi tout y est sacrifié. Cependant il est un fait

singulier, et ce fait est que les vaisseaux employés au commerce sont,

sans exception, les plus laids, les plus sales et les plus lourds

voiliers du monde, et pendant les temps de guerre ils sont

horriblement équipés, car alors la marine s'empare de tous les hommes

utiles. En vertu de l'injuste loi qui régit les impôts, les droits de

tonnage sont levés sur l'étendue de la contre-quille et de la largeur

du vaisseau, et non point sur la quantité de tonneaux qu'un bâtiment

peut contenir. L'étude du marchand de bâtiments est de diminuer le

poids de l'impôt, et, pour arriver à cela, ils continuent la largeur

avec peu de diminution depuis la proue jusqu'à la poupe, en faisant la

partie supérieure du vaisseau très-saillante et en donnant à la cale

la profondeur d'un puits du désert: de sorte que, suivant l'absurde

mesurage de notre gouvernement, un vaisseau qui est enregistré porteur

de sept cent cinquante tonneaux a généralement mille ou onze cents

tonneaux de cargaison. Ce système absurde ne peut être égalé que par

celui des Chinois, qui protégent cette ordonnance par amour pour son

antiquité. Ils mesurent la largeur du vaisseau depuis le milieu du mât

de misaine jusqu'au milieu du mât d'artimon, et la dimension est prise

vers la poupe, ce qui fait que la longueur est multipliée par la

largeur. Cette méthode fait qu'un brigantin paye souvent plus cher que

ne paye un vaisseau, et un vaisseau de cent tonneaux ne paye que la

moitié de l'impôt mis sur un vaisseau de mille tonneaux. Et cependant

les Anglais et les Chinois sont appelés des hommes savants!

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 20 / 52 题