Les hommes placés en haut amenaient les légers mâts et les vergues,
tandis que nous carguions les voiles et que les Arabes et les natifs
étouffaient leurs craintes sous la grande voix d'un bruyant travail.
J'examinai l'horizon avec inquiétude: ses couleurs grises et sombres
devenaient à chaque instant plus épaisses et plus obscures. Tout à
coup une boule de feu que je pris pour une étoile volante descendit du
ciel perpendiculairement sur notre vaisseau, qui était stationnaire et
immobile; cette boule tomba dans la mer, tout près de notre quartier,
et elle fit autant de bruit qu'un boulet de canon. À la même minute,
le ciel se déchira en deux avec un craquement épouvantable, le
schooner trembla comme s'il se fût heurté contre un rocher, et alors
la pluie, le vent et le tonnerre éclatèrent furieusement. Par bonheur,
l'orage nous emporta en avant et nous chassa avec une force violente
et irrésistible devant la tempête. Après avoir supporté le premier
choc, nous nous remîmes de notre terreur, et l'orage s'établit au
nord-est. Nous déferlâmes les voiles d'orage, afin de mettre le
vaisseau sous le vent dès que la violence de la tempête se serait
épuisée. Le schooner était un incomparable navire, et quand j'eus fait
mettre tout en sûreté à bord, nous le mîmes au vent et en panne avec
la grande voile d'orage bien carguée. Le ciel était noir, tout à fait
sans étoiles; la mer blanche d'écume.
Je descendis dans ma cabine afin de regarder sur la carte marine dans
quel endroit nous nous trouvions, mais un cri général me fit
rapidement monter sur le pont. Muet de terreur, je vis un grand
vaisseau qui marchait tout droit sur nous. Il courait avec des mâts
sans voiles; évidemment il nous avait vus, et je distinguai la figure
d'un homme qui tenait une lanterne au-dessus de sa proue et qui nous
demandait, à l'aide d'un porte-voix, qui nous étions. À la suite de la
question, j'entendis cette menace: «Arrêtez, schooner, arrêtez, ou
nous vous ferons couler à fond!»
Dans une seconde tout fut en commotion à bord de la frégate. J'avais
d'un regard découvert la forme du navire; elle sortait ses canons,
faisant en grande hâte des préparatifs pour s'en servir. Ma surprise
m'empêchait de répondre, et ce ne fut qu'à la voix des canons et à cet
ordre: «Baissez-vous!» que, reprenant mon sang-froid, je criai d'une
voix de stentor:
--Haussez le gouvernail!
Nous larguâmes jusqu'à ce que nous eussions le vent à notre quartier.
Plusieurs canons furent déchargés sur nous, et notre seule espérance
était d'augmenter les voiles du schooner. Aussitôt qu'il sentit le
canevas, il se trouva délivré de la gêne et vola comme une levrette
qu'on laisse suivre sa proie. Le schooner se précipita donc follement
à travers les crêtes des vagues écumantes qui sifflaient et fumaient
comme de l'eau en ébullition. Sa fuite laissa derrière lui une ligne
de lumière aussi brillante qu'un météore qui traverse les cieux.
Pendant que nous nous félicitions de notre succès, la vigie nous cria:
--La frégate à l'avant!
Nous avions juste le temps de hausser le gouvernail, et nous rasâmes
un vaisseau. Mais une lumière suspendue à sa poupe me montra que
c'était un vaisseau encore plus grand que la frégate; nous l'avions à
peine dépassé que nous nous frôlions à la poupe d'un autre. J'étais
égaré.
Le contre-maître me dit d'un air épouvanté et craintif:
--Capitaine, ce ne sont point de vrais vaisseaux, mais bien le
_Hollandais volant_.
À cette affirmation, le vieux quartier-maître répondit d'un ton
narquois:
--Que je sois damné, monsieur, si c'est le _Hollandais volant_! que je
sois damné si, au contraire, ce n'est point une flotte chinoise!
La vérité de cette découverte me frappa l'esprit: c'était bien en
effet une flotte de Canton.
Quand nous fûmes suffisamment éloignés de notre dangereuse rencontre,
nous mîmes en panne pour attendre l'aurore.
Après une nuit d'inquiétude, d'embarras et de dangers, l'obscurité
disparut lentement, et de sombres rayons de lumière encore chargés
d'orage me permirent d'examiner le cercle étroit et bruni de
l'horizon. Quel changement dans un seul jour! Le matin précédent, un
bateau de papier aurait pu sûrement flotter sur l'eau, et maintenant
des vaisseaux anglais d'une grandeur colossale, en comparaison
desquels le schooner ressemblait à une coquille de noix, flottaient,
ballottés çà et là, comme une barque abandonnée. Pareille à une
montagne de glace, chaque lame menaçait de les submerger. Fouettée par
le vent, la mer semblait bouillonner de fureur, et l'écume blanche
formée sur la surface remplissait l'air d'un nuage neigeux. Le vieux
quartier-maître, qui tenait le gouvernail, nous disait en essuyant
l'écume qui volait sur lui: «La femme du vieux Neptune a besoin sans
doute d'une tasse de thé ce matin; car, pour le faire, elle ordonne à
l'eau de bouillir, et j'espère, capitaine, qu'elle se servira des
feuilles contenues dans ces boîtes à thé. Il en faut trois. Ma femme
se servait toujours de trois cuillerées pour faire sa tisane: une
était pour moi, l'autre pour elle, la troisième pour la théière.»
Les trois _last indiamen_, qui étaient de douze à quinze cents
tonneaux, semblaient avoir beaucoup souffert. Ils étaient en panne, et
je crus qu'ils attendaient l'arrivée de leurs compagnons, car il
était évident qu'ils formaient une partie du convoi que j'avais
rencontré la nuit. Dans la crainte de voir apparaître les vaisseaux de
guerre, je profitai du calme, qui arrive généralement avec l'aurore,
pour mettre sous le vent. Je l'ai déjà dit, et je le répète encore,
jamais un meilleur navire que le schooner n'a flotté sur les eaux.
Toutes nos légères barres furent attachées sur le pont, les écoutilles
et les embrasures fermées, et nous flottâmes sur les eaux avec une
sorte de sécurité pendant que les lourds vaisseaux anglais, bâtis
très-haut, chargés d'hommes et de choses, ne ressemblaient point à des
cygnes nageant sur un lac. Quand la lueur du jour fut éclaircie, je
pus, à l'aide d'un télescope, compter sept autres vaisseaux, parmi
lesquels une large banderole désignait le bâtiment de guerre dirigé
par le commodore. Ce dernier faisait des signaux à la frégate, et
celle-ci se dirigea vers les vaisseaux pour assister, selon toute
apparence, ceux qui avaient le plus souffert, car ils étaient tous
rassemblés sous le vent, à l'exception d'une seule barque, dont on ne
pouvait distinguer que la grande voile de perroquet. Cette barque
changea la direction de sa course, non pour se mettre avec les autres,
car son but semblait être d'accompagner le convoi sans en faire
partie. Je regardais attentivement la coupe des voiles de ce bâtiment,
la vitesse de ses manoeuvres et la vélocité avec laquelle il
naviguait, bien convaincu que c'était un vaisseau de guerre; et
cependant il n'était pas anglais.
--Prenez le télescope, dis-je au vieux quartier-maître; je ne connais
pas ce navire, ou plutôt je ne comprends pas sa conduite. Ah! il
change sa course et se dirige vers nous; il faut lui montrer notre
poupe. Que pensez-vous de ce bateau, mon vieil ami?
--Comment, monsieur! s'écria le marin, avez-vous jamais vu dans les
Indes trois voiles d'avant et d'arrière telles que celles-ci? J'appris
cette coupe en servant dans un bateau de pilote, à New-York, et c'est
moi qui ai coupé ce canevas-là, aussi sûr que mon nom est Bill
Thompson!
--Vraiment! m'écriai-je; serait-ce le grab?
--Sans doute, c'est le grab, capitaine, répondit Bill.