Avec les calmes et les rafales qui se suivaient les uns les autres,
avec la poursuite des vaisseaux de toutes nations qui éveillaient
notre convoitise, notre vie n'était point une vie de paresse, de repos
et de tranquillité. Dans l'Inde, l'autorité se sert de son pouvoir
uniquement en vue de son intérêt personnel, et je crois que cette
conduite est généralement adoptée par tous les hommes libres. J'avais
acquis des inclinations féroces et le mal que je faisais n'avait
d'autre limite que l'impossible. Le golfe de Siam et les mers
chinoises retentirent longtemps des ravages exercés par le schooner,
et l'approche des trombes, des ouragans, qui y sont si dangereux,
était moins redouté que l'approche de notre vaisseau. J'ai fidèlement
raconté, dans la première partie de cette histoire, et nos exploits et
notre manière de vivre; j'ajouterai donc des ailes à mon récit, afin
d'éviter les petits détails qui mènent à une répétition sans fin,
pour éviter la stupidité méthodique contenue dans ce livre de plomb
qu'on appelle un journal de mer.
Nous touchâmes d'abord à l'île de Caramata afin d'y prendre de l'eau,
car notre arrimage était si bien rempli par le butin, que nous
n'avions qu'un très-petit espace pour notre eau. La plus horrible
torture punissait souvent notre avarice, et cette torture, la plus
grande que puisse, sans y succomber, supporter la nature humaine, est
celle de la soif. Bien des fois, nous nous trouvions limités à ne
boire que trois demi-quarts d'une eau sale, saumâtre et fermentée;
alors le plus avare de nous eût volontiers échangé sa part de butin
pour une cruche d'eau limpide. Dans les moments de privation, je ne
rêvais le bonheur qu'au milieu d'un lac; une rivière me semblait trop
petite pour arriver à satisfaire mon insatiable soif. Nous étions donc
dans cet horrible état de souffrance lorsque nous arrivâmes à
Caramata. Là, je me procurai une abondante provision d'eau, du fruit,
de la volaille, et nous reprîmes notre course.
Le premier des rendez-vous assignés par de Ruyter était fixé dans le
voisinage des îles Philippines. En suivant le long de la côte de
Bornéo, nous abordâmes une grande jonque chinoise qui rasait les bords
de deux îles en flammes. Une de ces îles était très-petite; les bords
polis de son cratère volcanique étaient dorés par le feu, et du centre
de ce feu s'élevait constamment une mince colonne de vapeur. Cette île
était jointe à l'autre par un banc de sable qui, selon toute
probabilité, avait été formé par la lave; cette dernière île était
assez vaste, mais elle n'avait point de feu sur son sommet, dont la
forme ressemblait à celle d'un bonnet persan; sous ce bonnet
imaginaire s'ouvrait une immense bouche qui laissait échapper de temps
à autre une épaisse bouffée de fumée noire.
--Capitaine, me dit le quartier-maître, regardez ce grand paresseux de
Turc, j'espère qu'il a une belle place: assis dans la mer et fumant
avec nonchalance cette immense pipe d'eau!
La comparaison fantastique du vieux marin n'était point inapplicable.
La jonque était remplie de Chinois qui émigraient à Bornéo pour s'y
établir. J'échangeai des provisions fraîches contre quelques nids
d'oiseaux, puis je laissai la cargaison vivante continuer sa route
sans lui faire aucun mal.
Quelques jours après, nous eûmes le malheur de raser un banc de sable;
mais, grâce à la faiblesse du vent, il nous fut facile d'éviter un
naufrage.
Après avoir laissé à notre gauche l'île de Panawan, nous nous
arrêtâmes dans un ancrage passable, à la hauteur du cap Bookelooyrant,
et nous y attendîmes de Ruyter pendant deux jours. Ne voyant rien
venir, je levai l'ancre, et nous fîmes une course vers le nord pour
gagner le second rendez-vous, qui était une île appelée le Cheval
Marin. Cette île n'était point habitée, et dans un certain endroit que
de Ruyter m'avait soigneusement dépeint, je trouvai une lettre
contenant ses instructions. Il m'ordonnait de continuer ma course
dans une ligne parallèle à la latitude, jusqu'à ce que j'arrivasse en
vue de la côte de la Cochinchine. Je suivis avec les caprices du temps
la ligne tracée par mon ami; mais ces caprices étaient souvent
contraires à mon devoir et à mes désirs. Parfois cependant
l'atmosphère était splendide et les nuits si lumineuses et si fraîches
que je les passais presque toutes sur le pont, causant avec Zéla ou
écoutant des histoires arabes. Pendant quelques jours, nous restâmes
en panne à la hauteur d'une île appelée Andradas; le temps allait
changer et ne nous présageait rien de favorable à la continuation de
notre course.
Un silence de mort planait dans l'air, qui était humide et chargé
d'une épaisse rosée. L'île se voila bientôt, et ses contours se
perdirent dans une vapeur bleuâtre. Le soleil prit des proportions
immenses, mais son éblouissante clarté s'affaiblit si bien que le
regard pouvait en supporter l'éclat; les étoiles étaient visibles au
milieu du jour: on eût dit qu'elles allaient plonger dans la mer. Ce
sinistre et mélancolique prélude était réfléchi d'une manière
épouvantable par le miroir de l'eau et sur les figures attristées de
mon équipage. J'eus mille peines à réveiller mes hommes de cette
torpeur craintive, mille peines pour réussir à les préparer au combat
que nous allions avoir à soutenir avec les vagues et les éléments en
fureur.