CIII

J'étais sérieusement blessé, mais je souffrais tant qu'il me fut

impossible, pendant les premières minutes qui suivirent l'explosion du

pistolet, de savoir quelle partie de mon corps avait été atteinte par

l'arme du prince. Un mortel engourdissement affaiblit tout à coup mes

membres, mes yeux se voilèrent et je tombai comme une masse inerte sur

le banc des rameurs.

Le coup de canon tiré par Zéla avait si fort épouvanté les natifs,

qu'ils fuyaient dans toutes les directions en jetant des cris de rage

et d'effroi. Cette terreur nous permit de quitter sans combat les

bords du rivage.

Lorsque je repris l'usage de mes sens, ce fut pour souffrir les

tortures d'une véritable agonie, et la douce voix de ma compagne aimée

ne put, tant elles étaient violentes, en adoucir l'affreuse douleur.

--Zéla, mon bon ange, dis-je à la jeune femme d'une voix entrecoupée,

croyez-vous que le destin ait déjà marqué l'heure de mon trépas?

Croyez-vous qu'Azraël, le démon rouge de la mort, ait mortellement

frappé le coeur qui vous aime?

--Vous vivrez, mon ami, murmura la pauvre éplorée, vous vivrez parce

qu'Allah, le bon esprit, a paralysé le bras du cruel guerrier. Dieu

est fort, nous sommes faibles, mais il veillera sur nous; ayez

confiance, ayez courage.

La balle du pistolet avait pénétré dans mon corps au-dessus de l'aine

droite, et la position élevée du tireur lui avait permis de viser

horizontalement. Mes douleurs augmentaient de violence, mais la

blessure ne saignait pas, et je ne savais quel moyen il fallait

employer pour apporter un peu de soulagement à mes souffrances. Le bon

et savant docteur n'était plus là. On me hissa péniblement sur le pont

du schooner, et trois matelots me descendirent dans ma cabine. Le

prince avait tiré son coup si près de moi, que, selon toute

probabilité, une grande partie de la poudre avait suivi la balle et

brûlé les chairs, qui étaient noires et livides. Pour enlever la

poudre, Zéla enduisit la blessure de jaunes d'oeuf: le remède oriental

fut très-efficace, et ce premier soin rempli, la chère enfant lava la

plaie avec du vin chaud et la couvrit d'un cataplasme.

Je souffris horriblement pendant cinq jours, mais le dévouement de

Zéla m'aida à supporter, presque avec patience, cette longue agonie.

Je crois, en vérité, que la pauvre petite souffrait au moral autant

que je souffrais au physique. Un ami de notre sexe est incapable de

supporter les ennuis et la fatigue que donnent les soins réclamés par

un malade; il partage bien un danger, sa bourse, il offre bien son

assistance, ses conseils; mais il lui est moralement impossible de

sympathiser avec une douleur qu'il ne ressent pas. L'être qui est bon,

généreux, dévoué, c'est la femme qui aime; elle seule peut veiller

attentive pendant de longues nuits, elle seule peut comprendre et

supporter les caprices de l'esprit, les fantaisies absurdes que

manifeste le malade. Quelque ardente et sincère que soit l'amitié d'un

homme, elle ne peut égaler en force et en grandeur l'idolâtrie dévouée

que consacre une femme à l'objet de ses affections vierges. L'amitié

est fondée et repose sur la nécessité; il faut qu'elle soit plantée et

cultivée avec soin, car elle ne s'épanouit que sur de bons terrains,

tandis que l'amour, qui est indigène, fleurit partout. L'amitié est le

soutien de notre existence, mais l'amour en est l'origine et la cause.

Puis-je penser à mes souffrances et aux tendres soins dont Zéla les a

entourées, sans faire une digression sur l'incomparable amour de la

femme? S'il y avait une partie de ma vie que je voulusse arracher du

sombre abîme du passé, ce serait ce mois de douleur, ce mois pendant

lequel, faible, morose, ennuyé, je fus soigné par mon ange comme l'est

un enfant malade par la plus tendre mère.

J'ai oublié de dire qu'une fois installé dans ma cabine à bord du

schooner, nous ne perdîmes pas de temps pour faire hisser les bateaux

et mettre à la voile. Nous dirigeâmes notre course vers le nord-est,

avec le désir de rejoindre promptement le grab, pour recourir à la

science du bon Van Scolpvelt. Je n'avais pas encore appris à cette

époque une chose que l'expérience m'a depuis fait connaître, c'est

que, sur dix blessures causées par les balles d'un fusil, il y en a

neuf pour lesquelles la science d'un chirurgien est parfaitement

inutile. Les tempéraments sains doivent laisser agir le merveilleux

instinct de la nature, qui seule a plus de pouvoir que tous les

médecins du monde. Je me souviens encore du vif plaisir que je

ressentis lorsque j'eus assez de force pour manger un morceau

d'agneau. Le lendemain du jour où s'était fait ce premier pas vers la

santé, Zéla m'apporta un gigot; j'accueillis ce repas avec un bonheur

indicible, il réalisait en partie mes rêves de la matinée; mais quand

j'eus dévoré ce rôti, je m'écriai d'un ton chagrin:

--Est-ce tout, chère? Ah! combien je sens aujourd'hui la perte du

pauvre munitionnaire! il ne m'aurait pas abandonné la cuisse d'un

petit cabri, mais bien la mère entière, et le fils eût servi

d'ornement.

Avec l'appétit revint la force, et je repris, appuyé sur deux

béquilles, mes devoirs sur le pont. Un de nos blessés mourut; mais je

ne crois pas que sa mort fut la suite de la blessure qui l'avait

alité, ce fut la puissance narcotique de la drogue que les natifs

avaient mise dans le café. Pendant quelques jours, les matelots se

plaignirent du mal que leur faisait éprouver l'absorption du poison

javanais. Je leur laissais accuser les natifs, et je savais fort bien

que mon remède était la seule cause de leurs souffrances; pour guérir

les malades, j'avais, faute de mieux, ordonné du vin.

Une brise de mer constante, une température modérée et du repos

détruisirent la fièvre, et mes hommes reprirent gaieté, force et

courage.

Quelques mots expliqueront à mes lecteurs comment il se fit qu'un

secours si prompt et si efficace nous arriva au milieu de nos dangers

à Java.

Zéla et sa plus jeune servante s'étaient embarquées dans un petit

canot que, par fantaisie, ma femme appelait sa barge. Elles avaient

dirigé leur frêle esquif le long du rivage, vers une petite place

ombragée où, loin de tout regard, il leur était possible de se livrer

à leur plaisir favori, celui de nager. J'avais si bien fait prendre

l'habitude et le goût des bains à Zéla, qu'elle était presque

amphibie. Pendant notre séjour à l'île de France, de Ruyter me compara

à un requin, et ma belle Arabe, qui me précédait toujours dans l'eau,

vêtue d'un caleçon bleu et blanc, au poisson pilote. En nageant avec

sa compagne, Zéla entendit le bruit des mousquets apporté par le vent

de terre sur la surface ombragée et calme de la mer. Le son était si

bas, si sourd, si indistinct, que, pendant les premières minutes, la

jeune femme crut qu'il était le bruit naturel à notre chasse.

Cependant un indéfinissable sentiment de tristesse glissa dans

l'esprit de Zéla; elle remit donc ses vêtements et voulut débarquer,

mais une réflexion l'empêcha de suivre cette première idée. La

décharge des fusils devint plus distincte, et la finesse exquise de

l'oreille de Zéla la rendit capable de distinguer le bruit de ma

carabine, qui avait le son aigre et retentissant.

Bientôt après, la jeune femme entendit, quoique faiblement, les cris

des natifs, et ces cris lui parurent les clameurs de la guerre et non

celles d'une joyeuse chasse. Zéla regagna donc en toute hâte le

schooner et communiqua ses craintes au contre-maître. Inquiet et

obéissant, le brave homme grimpa sur le mât, et de là il vit la

cavalerie javanaise sortir en toute hâte du village. Fort

heureusement, les bateaux étaient côte à côte du schooner, ainsi que

la chaloupe; ils furent donc vivement équipés et armés.

Zéla conduisit les hommes. Son instinct merveilleux les guida si bien,

qu'ils arrivèrent à temps pour m'arracher à une mort horrible. C'est

donc avec justice, avec vérité, avec bonheur que j'appelle Zéla l'ange

de ma destinée.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 17 / 52 题