Au moment de commencer notre attaque, le son bas et sourd d'un canon
retentit dans l'air et salua nos oreilles; c'était le schooner.
L'effet produit par cette voix d'airain fut magique; mes hommes,
tristes, désespérés, reprirent courage et jetèrent leurs casquettes en
l'air en hurlant comme des bêtes fauves. Le canon nous annonçait du
secours, et cette promesse nous rendit toutes nos forces. Un second
coup traversa l'air, bondit vers le jungle et l'écho des collines en
recueillit le son; ce bruit inattendu causa une terreur si grande dans
la petite troupe des cavaliers qu'ils se dispersèrent. Je profitai de
l'effroi des natifs pour nous jeter sous l'abri des palmiers; car, là,
nous n'avions plus à craindre les atteintes du feu.
Malgré le mauvais succès de leur attaque, les natifs revinrent sur
nous, guidés par le prince, dont le courage n'était point affaibli.
Nous n'avions plus que cinq ou six cartouches, et tout notre espoir
reposait sur nos baïonnettes. Ne voyant point arriver de secours, les
sauvages nous jugèrent vaincus, car ils s'approchèrent tout à fait de
la haie de vacoua, et à l'aide de leurs lances ils blessèrent
plusieurs de mes hommes. Notre situation était en réalité plus
désespérée que jamais, quoique la plupart des cavaliers fussent partis
vers la mer; mais le prince ne nous quittait pas. Je commençai à
croire que mes hommes avaient raison en disant que ce chef javanais
était invulnérable: nos coups effleuraient son corps sans le blesser,
sans lui faire perdre un seul instant sa sauvage vélocité. Tout à
coup, les natifs se tournèrent vers la mer en jetant des cris
d'épouvante; ces cris furent suivis d'une décharge de mousquets, et le
doute inquiétant qui remplissait mon esprit fut dissipé: mon équipage
venait à notre secours.
Notre première idée fut de courir à la rencontre de nos sauveurs, mais
je ne voulus pas abandonner nos blessés. Bientôt le bonnet rouge des
Arabes étincela sous les rayons du soleil; je déchargeai ma carabine,
et j'entendis distinctement le cri de guerre de mes braves amis. Le
prince se jeta au-devant de la troupe suivi de ses cavaliers; mais
cette manoeuvre ne m'inquiéta pas, je savais qu'un feu bien nourri
pouvait facilement repousser les efforts du prince. Aussi, après une
lutte acharnée des deux parts, mes gens avancèrent vers notre poste;
dans mon impatience, je franchis l'enclos et j'encourageai d'une voix
éclatante mon brave équipage. J'allais courir jusqu'à lui, quand je
vis paraître une forme légère, bondissante; le vent faisait flotter
les cheveux de cette délicieuse vision, qui, rapide comme une
hirondelle, s'élança jusqu'à moi. Cette vision, cet oiseau printanier,
c'était mon bonheur, ma joie, mon espérance, mon unique pensée, ma
Zéla chérie; la chère adorée tomba sur mon coeur et je la pressai
tendrement dans mes bras épuisés de fatigue, mais que son contact
rendait fermes et vigoureux. Les hardis matelots oublièrent leur
danger pour nous regarder d'un oeil ému.
--Quelles nouvelles, capitaine? demandait l'un.
--Où sont nos camarades? demandait l'autre.
Et ces questions étaient suivies de menaces de mort, de cris de
vengeance contre les Javanais.
En aidant nos blessés à marcher, nous regagnâmes le bord de la
rivière, et, toujours en bon ordre, ma petite troupe se dirigea vers
le rivage. Des bandes de natifs rôdaient autour de nous, mais elles
étaient impuissantes à nous barrer le chemin. Le prince avait pris les
devants dans l'intention évidente d'attaquer nos bateaux avant notre
arrivée ou de s'opposer à notre embarquement. Cette double crainte
nous fit hâter le pas, car je savais que le schooner était trop
éloigné pour qu'il lui fût possible de protéger les bateaux.
--N'ayez aucune crainte, capitaine, me dit mon second contre-maître,
j'ai ordonné aux bateaux de s'éloigner du rivage et de laisser tomber
leurs grappins; de plus, la chaloupe qui nous attend a une caronade.
Nous étions épuisés de fatigue, affamés, mourants de soif; Zéla seule,
en véritable enfant du désert, avait songé à apporter de l'eau, et
cette eau fut un grand soulagement pour les blessés. Il était évident
que les natifs ne voulaient pas permettre aux bateaux d'approcher du
rivage; le schooner était visible et il levait l'ancre afin de se
rapprocher de nous. En arrivant sur le bord de la mer, je réunis mes
hommes, et après avoir dispersé avec une volée de mousquets la foule
qui était devant nous, je réussis à faire embarquer les blessés; mais,
au moment où mes hommes allaient les suivre, les Javanais
renouvelèrent l'attaque: la confusion fut si grande qu'il me devint
impossible de diriger sûrement nos coups de mousquet. Avec l'aide de
quatre hommes sûrs, je plaçai Zéla dans la chaloupe, et quand les
natifs s'y précipitèrent pour saisir le plat-bord, nous déchargeâmes
la caronade, qui était bourrée de balles de plomb.
J'étais debout sur la poupe du bateau, ayant une mèche à la main; les
natifs dispersés fuyaient avec épouvante le bruit du canon, et le
rivage était couvert de morts et de mourants. La bataille touchait à
son terme, quand l'invulnérable prince, dont la fureur n'était point
diminuée, reparut à la tête d'une demi-douzaine de cavaliers; mais la
vue du canon, dont la bouche était tournée vers eux, les fit reculer.
Indigné du mouvement, le prince leur adressa un violent reproche,
jeta un cri terrible et lança son cheval vers la poupe du bateau, en
face du canon. Je soufflai la mèche et je touchai l'amorce, elle ne
prit point feu. Le prince me jeta son turban à la figure et déchargea
un pistolet sur moi. La secousse me fit chanceler, un éblouissement
aveugla mon regard et tout disparut à mes yeux. L'intrépide Zéla prit
la mèche tombée de mes mains et déchargea le canon.
Un cri perçant courut le long du rivage, et un cheval blessé plongea
dans l'eau en foulant aux pieds son cavalier désarçonné.
Mais le cavalier n'était point le prince.
À quelques pas plus loin, dans des flots rougis de son sang, se
trouvait une masse de restes mutilés; mais ces restes informes étaient
cependant assez distincts pour qu'il fût possible de reconnaître le
meilleur cheval que guerrier ait jamais monté et le plus héroïque chef
qui ait conduit ses hommes au combat.