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Les natifs s'avancèrent vers nous en criant et en hurlant, mais la

décharge de leurs mousquets ne nous atteignit pas. Ces cavaliers

féroces et sauvages étaient conduits par leur prince, monté sur un

petit coursier fougueux, dont la robe était d'un rouge vif; la

crinière et la queue de ce cheval voltigeaient dans l'air comme

voltigent des banderoles sous les caresses de la brise. Son cavalier

était le seul qui portât un turban et qui fût convenablement habillé.

L'énergique férocité du regard jeté par le prince sur notre petite

troupe me fit souvenir de mon violent ami de Bornéo. Inspiré par le

démon qu'il portait sur son dos, le petit cheval était sans cesse en

mouvement; il semblait avoir du feu dans les naseaux et des ailes dans

les jarrets. Le prince se précipita dans l'eau, déchargea son pistolet

sur un de mes hommes, jeta sa lance à la tête d'un autre, s'élança de

nouveau sur le rivage, guida ses cavaliers, cria contre ceux qui

cherchaient à fuir, se rejeta dans la rivière, et pendant le cours de

ses fantastiques évolutions, le petit cheval hennissait, bondissait,

galopait; il ne lui manquait que la parole. Caché derrière le tronc

d'un arbre, je fis plusieurs fois partir ma carabine en visant le

prince; mais une hirondelle dans l'air ou une mouette balancée par une

vague n'aurait pas été un but plus difficile à atteindre. La position

que nous avions prise était si avantageuse et notre feu était si

parfaitement dirigé, que, malgré ses efforts, le prince météore ne

pouvait parvenir à nous chasser du banc de sable. Le succès cependant

n'était pas certain, car nos munitions étaient fortement diminuées;

deux de mes hommes avaient été atteints par les balles meurtrières, et

deux autres étaient assez grièvement blessés. En revanche, nous avions

fait un grand dégât parmi les natifs, dont la situation fort exposée

nous donnait l'avantage de frapper toujours juste. La cavalerie, qui

agissait avec la plus grande intrépidité en se précipitant dans la

rivière au-dessus et au-dessous de nous, souffrait de notre feu, mais

elle souffrait davantage encore de l'inégalité du terrain de la

rivière, sur lequel les chevaux trébuchaient à chaque pas. D'ailleurs

ils n'avaient point d'armes à feu, et le prince seul se servait de

pistolets.

Nous fûmes bientôt forcés de faire l'impossible pour gagner le rivage,

et ce rivage était gardé par une foule de natifs qui hurlaient d'une

manière épouvantable. Dans cette situation périlleuse, épuisé et

presque mort de fatigue, je fis passer mes hommes un à un sur le banc

opposé. Quand les cavaliers, bien diminués par nos coups, s'aperçurent

de cette manoeuvre, ils se dirigèrent au triple galop vers la mer,

dans l'intention d'intercepter notre passage.

Le premier homme qui débarqua fut tué par la pierre d'une fronde, et

notre troupe fut réduite à neuf personnes, et cela en me comptant.

Afin d'apaiser la soif ardente qui leur brûlait la gorge, mes hommes

avaient bu l'eau saumâtre de la rivière; cette eau leur donnait un mal

de coeur si violent, qu'ils chancelaient comme des hommes ivres. Nous

nous trouvions à un mille de la mer, et en nous tenant rapprochés les

uns des autres, nous réussîmes à traverser le gué. Les natifs épiaient

nos mouvements avec tant de persistance, que nous étions obligés de

faire halte à chaque instant pour leur donner une volée de mousquets.

Enfin, après une demi-heure de marche, nos yeux distinguèrent

parfaitement le schooner. Cette vue redoubla notre courage, et nous

hâtâmes le pas vers notre cher vaisseau. Tout à coup un nuage de sable

obscurcit nos regards, et quand le vent l'eut dispersé, je vis le

prince vampire paraître comme un centaure dans le mirage vaporeux

produit par le sable blanc. La manoeuvre du prince nous enfermait

entre deux camps. Je jetai vivement les yeux autour de moi; à notre

gauche se trouvait un groupe de palmiers, dont les branches touffues

ombrageaient quelques huttes en ruines. Atteindre ces palmiers fut dès

lors ma seule espérance. Je dirigeai ma troupe vers cette petite

fortification, et je puis dire que nos coeurs battaient avec violence

quand nos mains crispées purent saisir et opposer à nos ennemis le

frêle rempart des murailles de la première hutte. Malheureusement

notre course avait été si rapide qu'un de nos blessés avait succombé à

cette énervante fatigue; il était tombé mort ou mourant. Je n'eus

point la possibilité de lui porter secours. Le bruit sinistre d'un

sauvage et joyeux hurlement me fit tourner la tête, et mon regard

indigné rencontra le prince, dont le cheval furieux piétinait le corps

du pauvre marin. À un ordre de leur chef, les cavaliers accoururent,

s'approchèrent de notre lieu de refuge et nous lancèrent des pierres.

Nous répondîmes à cette nouvelle attaque par des coups de mousquet. Un

de nos hommes tira sur le prince; la balle l'atteignit sans doute, car

son cheval s'éloigna d'un pas chancelant, et les plumes qui ornaient

le turban du prince voltigèrent dans l'air.

--La mort de mon pauvre ami est vengée, pensai-je en moi-même.

Mais cet espoir ne fut pas de longue durée; car, après avoir arrêté

son cheval, le prince mit pied à terre, examina l'animal, secoua la

tête, et, en se remettant en selle, il reprit la direction de sa

petite troupe avec autant d'empressement, mais avec moins d'ardeur et

de fermeté.

Notre position devenait extrêmement périlleuse; nous n'avions plus que

trois ou quatre cartouches chacun, et l'ennemi nous entourait de toute

part.

Désespérés et presque morts de fatigue, nous nous préparâmes à vendre

chèrement notre vie. Je songeai plus à la mort qu'à ma défense;

l'image de de Ruyter traversa mon esprit; mais ce bon et triste

souvenir fut bientôt chassé par celui de ma pauvre Zéla.

Qu'allait-elle devenir? supporterait-elle son isolement cruel? Ces

tristes pensées relevèrent mon courage; j'invoquai comme une égide

protectrice le nom de ma bien-aimée, et je dis à mes hommes:

--Courage, mes garçons, nous ne sommes pas encore vaincus.

La muraille du fond de la hutte était très-élevée; nous la trouâmes

avec nos baïonnettes, et de là nous vîmes que les natifs se

préparaient à incendier la hutte. Nous réussîmes cependant à les

chasser, mais non à éteindre le feu de bois mort et de roseaux secs

qu'ils avaient déjà allumé. Devant la hutte se trouvaient des palmiers

entourés par une haie de vacoua, et cet arbuste formait une haie

piquante et tout à fait impénétrable. Plusieurs fois, durant la

première escarmouche, je m'étais repenti d'avoir préféré la hutte à

cette place, que l'entourage rendait inaccessible aux chevaux. Nous

aurions eu et plus d'espace et plus de moyens d'attaque.

Le prince javanais ordonnait aux sauvages de nous empêcher de quitter

la hutte. Cet ordre, dont l'exécution était notre mort, fit murmurer

mes hommes, et leur mauvaise humeur retomba sur moi, car ils

écoutaient faiblement mes pressantes prières; enfin, ils furent

forcés de suivre mon exemple et de quitter la hutte pour se ranger en

bataille dans la cour, derrière les vacouas.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 15 / 52 题