J'étais réellement sans crainte, et aucune méfiance ne pénétra mon
esprit. Néanmoins je pris les précautions les plus minutieuses pour
assurer le salut de mes hommes et le mien.
Je débarquai le lendemain, accompagné de quatorze marins, tous
fidèles, braves, courageux et bien armés. En outre, j'ordonnai aux
bateaux qui nous avaient conduits de s'éloigner du rivage, de jeter le
grappin, et d'avoir la prudence de ne point adresser la parole aux
natifs.
Le chef m'attendait accompagné seulement de cinq hommes, armés de
poignards et de lances de sanglier.
Nous pénétrâmes dans l'intérieur du pays en suivant les sinuosités de
la petite rivière, que la pluie d'orage avait rendue jaunâtre et
boueuse. Nous fûmes obligés plusieurs fois de traverser la rivière à
gué, et, avant d'effectuer ce passage, je dis à mes hommes de mettre
dans leurs casquettes les balles et la poudre, et de ne point mouiller
leurs armes. L'expérience m'avait rendu vigilant et soupçonneux, si
bien que je remarquai plusieurs choses qu'une personne moins
attentionnée eût laissées passer inaperçues. Le chef javanais causait
souvent avec ses hommes, souvent encore il voulait nous faire
traverser la rivière dans des endroits où elle était boueuse et
remplie de trous profonds. Tout à coup, et sans m'expliquer les causes
de ce changement, il se mit à l'arrière de la troupe et voulut diriger
notre marche d'un côté opposé à celui que nous devions suivre. Cette
conduite éveilla mes soupçons, et sans rien dire je me mis à
surveiller tous les mouvements du chef. Afin de laisser croire au
Javanais que j'avais en lui la plus entière confiance, je le suivis
sans observation. Mais j'avais le soin de noter dans ma mémoire les
localités que nous traversions, ainsi que les gués de la rivière. Le
danger dans lequel j'avais placé Zéla en l'emmenant avec moi à la
chasse aux tigres m'avait donné une cruelle leçon de prudence, et
l'idée de la savoir seule, quoique en sûreté sur le schooner, me
rendait sage, sensé, et surtout fort méfiant. Grâce aux importunités
de ma chère petite fée, j'avais pris avec nous Adoa la Malaise. Cette
enfant était vive, adroite et rusée comme un lutin. On pouvait avoir
en son instinct sauvage la plus entière confiance. Adoa ne pensait,
n'aimait personne au monde que sa chère Zéla; pour Zéla elle eût donné
sa vie. La seule chose qui l'attachât à moi était l'amour que me
portait ma femme. Adoa avait à peu près le même âge que sa maîtresse;
mais il n'y avait pas dans le monde deux êtres moins ressemblants: la
fille malaise était rabougrie dans sa croissance, large et osseuse;
son front bas était à moitié caché par des cheveux noirs, rudes et qui
tombaient en mèches roides sur sa figure plate et d'une couleur
bistrée. Les petits yeux bruns d'Adoa semblaient, par la distance qui
les séparait, être tout à fait indépendants l'un de l'autre et
pouvaient regarder à la fois à bâbord et à tribord, au nord et au sud.
Ces yeux vifs, brillants, avaient la vigilance de ceux d'un serpent;
mais la ressemblance avec ce hideux reptile s'arrêtait là, car la
pauvre petite Adoa était la plus fidèle, la plus aimante et la plus
dévouée des servantes. J'aimais tant cette sauvage créature que je lui
avais donné la place haute et importante de _tchibookgée_, et elle
était sans rivale dans l'art de faire un _chilau_, un hookah, ou pour
préparer un callian, toutes choses qui sont difficiles à bien faire.
Nous continuâmes notre route le long de la rivière, et, après être
arrivés sur une hauteur escarpée et pleine de rochers, notre chef me
proposa de nous arrêter dans quelques huttes situées sur la hauteur,
pour nous y reposer un instant et nous rafraîchir avec du café et des
mangoustans. «Pendant la durée de cette petite halte, ajouta le chef,
deux de mes gens iront à la découverte du gibier.» Cette proposition,
qui semblait amoindrir les forces protectrices du chef, dissipa
entièrement mes craintes. On nous apporta du lait, des fruits et du
café. Comme j'étais un grand épicurien, je dis à Adoa de surveiller la
préparation de la tasse qui m'était destinée, et la jeune fille
s'empressa de se rendre à mon désir.
Nous nous étions assis dans une des huttes vides, afin d'être protégés
par la toiture de cannes entrelacées contre les rayons du soleil, et
pendant que, le coeur rempli du souvenir de Zéla, je fumais mon
callian, mes hommes mangeaient et buvaient. Le chef s'était assis près
de moi sur une natte, et la sortie de la hutte était bloquée par les
trois Javanais. Je m'étais couché sur la terre, et ma tête reposait
contre un des bancs de bambou que soutenait la hutte; ma main droite
allait porter à mes lèvres la tasse de café posée devant moi, lorsque
je fus averti par un léger mouvement de tourner la tête à gauche, vers
le fond de la hutte.
--Ne bougez pas, chut, chut!
Ces quelques paroles, prononcées avec un accent de terreur indicible,
me firent prudemment jeter un demi-regard vers l'endroit d'où la voix
était sortie, et, à travers le paillasson qui formait le mur de la
hutte, je distinguai le regard perçant d'Adoa.
Je m'inclinai doucement vers la jeune fille, et sa voix haletante
murmura à mon oreille:
--Ne buvez pas le café!... sortez de la hutte... défiez-vous...
mauvaises gens!...
Plusieurs de mes hommes s'étaient plaints du mal de coeur aussitôt
après avoir absorbé le café, et je compris le vif empressement
qu'avait apporté le chef en me faisant passer la tasse qui m'était
destinée. Heureusement que la préparation de ma pipe, ayant occupé mon
attention, m'avait fait oublier le café. Au premier mouvement que je
fis pour sortir de la hutte, le chef échangea d'une manière expressive
un regard avec ses hommes, et tous les yeux se fixèrent sur moi. Je
n'avais ni le temps ni la possibilité de former un plan de conduite et
de consulter mes gens. Je compris vite que le chef attendait du
renfort pour nous attaquer; je sortis donc lestement mon pistolet, et
je franchis la porte de la hutte. Le chef, armé de son poignard,
voulut s'emparer de moi, mais il n'en eut ni l'adresse ni la force,
car je lui brûlai la figure en déchargeant mon arme à bout portant, et
mon coup de feu fut suivi du cri de guerre arabe: «Mes garçons, nous
sommes trahis! suivez-moi!»
Mes mouvements avaient été si rapides, si imprévus, que, frappés d'une
terreur panique, les Javanais se précipitèrent dans les jungles.
--Ne les poursuivez pas, dis-je à mes hommes, regardez plutôt si vos
armes sont en bon état, et arrangez vos baïonnettes.
J'appris par Adoa qu'un poison ou un narcotique avait été mis dans le
café, et que le chef attendait pour nous massacrer l'arrivée d'une
grande quantité d'hommes.
C
Le premier danger était passé; mais notre situation était encore
excessivement périlleuse. Nous reprîmes d'un pas rapide, pour regagner
nos bateaux, le chemin que nous avions parcouru, espérant arriver en
peu de temps assez près du schooner pour l'avertir par un signal du
malheur qui nous menaçait, car naturellement nous pensions que les
natifs s'étaient échelonnés sur la route pour nous attaquer. Nous
fîmes les trois quarts du chemin sans être arrêtés, sinon sans être
vus; car de temps en temps la tête d'un sauvage apparaissait derrière
un arbre ou dans le creux d'un rocher, et ces visions rapides étaient
suivies d'un farouche hurlement. Cet éloignement rendait nos ennemis
peu dangereux, et Adoa, qui courait près de moi, guettait sans relâche
les mouvements des natifs pour m'avertir de leurs faits et gestes. À
chaque pas que nous faisions en avant se révélaient les terribles
difficultés que nous avions à vaincre. Outre le réel danger du
chemin, il y avait celui d'une attaque impossible à soutenir sans
désavantage. Nous arrivâmes enfin à un angle de la rivière, et nous
fûmes obligés de la traverser. Grâce au stimulant de la peur, le
poison ne produisit sur mes hommes qu'une fébrile agitation; il faut
ajouter encore que, par elle-même, la drogue était sans doute peu
dangereuse. Toujours est-il que personne ne s'en plaignit en fuyant
l'attaque des Javanais.
Je conduisis mes hommes à travers la rivière en sondant le chemin à
l'aide de ma lance. L'eau était peu profonde; mais le fond de la
rivière était si sale, si glissant et si boueux, que nous avions la
plus grande peine à nous soutenir.
--Malek, ils viennent, me dit Adoa.
Je mis ma carabine sur mon épaule, et je criai aux hommes qui se
trouvaient en arrière de hâter le pas.
Les natifs sortirent tumultueusement de leur embuscade, déchargèrent
leurs mousquets et coururent sur les bords de la rivière. Dans toutes
les guerres sauvages, le premier cri et la première décharge sont un
excitant et un moyen d'inspirer la terreur. Les sauvages ressemblent
aux chiens glapissants qui chassent celui qui se sauve, mais qui
fuient devant le fort. En conséquence, si la première attaque des
sauvages est reçue avec une courageuse fermeté, ils sont surpris,
intimidés, et quelquefois vaincus. Voyant que nous étions fermes, et
qu'à notre tour nous nous disposions à faire feu, les Javanais
s'arrêtèrent sur les bords de la rivière. Je fis décharger nos
mousquets sur eux, et j'eus le plaisir de les voir courir épouvantés
dans la direction des jungles. Cette fuite nous donna le temps de
traverser sans perte d'hommes le gué de la rivière.
Les natifs revinrent sur leurs pas et nous suivirent en proférant des
menaces de mort et d'horribles malédictions; de minute en minute, le
nombre de nos ennemis s'augmentait, et au moment où nous atteignîmes
la partie la moins fourrée du jungle, Adoa me dit:
--Malek, je vois des cavaliers qui viennent au-devant de nous.
L'odeur de la mer parvint jusqu'à nous, et cette odeur âcre me donna
une sensation plus délicieuse que celle apportée journellement par les
parfums du tabac ou le fumet d'un verre de vin de Tokay.
--Courage, mes garçons, criai-je à mes hommes, courage! La mer est en
avant.
Mes hommes coururent vers le banc de sable du haut duquel je les
appelais avec plus d'empressement et d'allégresse qu'ils n'en
témoignaient en montant sur les agrès pour voir la terre après un long
et ennuyeux voyage. Quand nous vîmes les joyeuses girouettes aux
queues d'aronde briller sur les mâts de notre schooner, lui-même
encore invisible, nous jetâmes de concert un triomphant hourra,
croyant un peu trop vite que nos dangers étaient passés.
Sur la large plaine sablonneuse qui bordait la mer se trouvait une
masse noire et confuse. À cette vue, les natifs poussèrent un sauvage
cri de joie, et ce cri me donna la preuve que les yeux de faucon
d'Adoa n'avaient point commis d'erreur en découvrant une bande de
cavaliers.
Ces cavaliers devinrent bientôt tout à fait visibles.
Un corps d'hommes du pays, à peu près nus, nous approcha rapidement;
ils étaient montés sur de petits chevaux aux allures vives, souples et
légères. Le nombre de ces hommes n'était pas grand; mais, unis à ceux
qui nous suivaient de près, ils avaient assez de force pour détruire
les espérances des plus sages et contraindre les âmes pieuses à songer
au ciel.
Au milieu de la rivière que nous venions de traverser se trouvait un
banc de sable; de vieux troncs d'arbres et des canots naufragés
étaient fermement plantés dans ce banc. À notre gauche se trouvaient
une surface plane, sablonneuse et une lande déserte; à notre droite,
trois blocs de rochers informes qui nous cachaient la vue du schooner.
Je pris rapidement possession du banc de la rivière, et, les pieds
bien affermis sur un terrain solide, nous attendîmes l'attaque.
J'avais toujours mes quatorze hommes, et, quoique à la tête d'une bien
petite troupe, j'eus l'espérance, grâce à la grande quantité de
munitions qui remplissait nos poches, que nous arriverions, sinon à
détruire, du moins à mettre en fuite nos sauvages ennemis.