Nous parcourûmes le long de la côte de l'est afin de découvrir une
baie où, d'après ma carte maritime, se trouvait un ancrage; là, je
devais prendre de nouvelles provisions et de l'eau, et continuer
tranquillement ma course. Nous marchions aussi près que possible du
rivage, afin de profiter des vents de la terre; mais ils étaient si
faibles, que pendant plusieurs jours nous fûmes forcés de rester
stationnaires. Les eaux de la mer semblaient pétrifiées, tant elles
étaient unies et calmes; de plus, la chaleur était si étouffante, que
les Raipoots, qui adorent le soleil, se débattaient sur le pont pour
conquérir un pied carré de l'ombre de la banne. Le seul
rafraîchissement qui eût la puissance de calmer un peu mes douleurs de
corps et de tête était un bain pris d'heure en heure; malgré ce soin,
mes lèvres et ma peau étaient aussi gercées que l'écorce d'un
prunier. Il n'y a point de vaisseau qui soit si mal adapté pour un
climat chaud qu'un schooner; il lui faut beaucoup d'hommes pour la
manoeuvre, et, pour le contenir, il a beaucoup moins de place que tout
autre bâtiment.
Comme les calmes de la vie, les calmes de la mer sont passagers et
rares; il faut toujours qu'une brise, qu'une rafale ou une tempête
suive son repos. Bientôt, aussi tendres que la voix d'un amoureux, les
vents vinrent caresser les vagues endormies, et nous passâmes
doucement le long du rivage pour gagner notre ancrage près de
Balamhua, en dedans de l'île d'Abaran. Là, nous trouvâmes une rive
sablonneuse, une petite rivière et un bois si largement fourni, qu'on
eût pu croire que les arbres verdoyants étaient amoureux de l'écume
des eaux. Un petit village javanais se trouvait à l'embouchure de la
rivière, et, en échange d'une petite quantité d'eau-de-vie et de
poudre, le chef de ce village nous donna la permission de prendre sur
l'île toutes les choses dont nous aurions besoin. Nous débarquâmes nos
tonneaux d'eau vides, et mes hommes s'occupèrent, sous la direction du
charpentier, à abattre les plus beaux arbres.
Les calmes, l'excessive chaleur et le manque d'air avaient contribué à
propager la fièvre et la dyssenterie dans mon équipage, et pour remède
j'avais ordonné l'éther, l'opium et de bon vin pour les convalescents.
Désespéré de mon ignorance, je regrettais vivement de n'avoir apporté
aucune attention aux discours médicaux de Van Scolpvelt, je
regrettais encore d'avoir si bien négligé mes études. En dépit de
cette ignorance, je continuais mon rôle de docteur, et cependant je
n'avais, pour en dissimuler les fautes, ni perruque doctorale, ni
canne à pomme d'or, et je droguais les malades avec aussi peu de
contrition que les membres du collége royal des médecins.
En faisant mes préparatifs de départ, j'appris qu'une dispute avait eu
lieu entre quelques-uns de mes hommes et les Javanais. Deux natifs
avaient été blessés par un coup de fusil, et ces emportements
meurtriers étaient fréquents, parce que les matelots ne voulaient pas
comprendre que sur terre ils étaient sujets à des lois d'ordre et de
discipline.
--Sur le vaisseau, disaient-ils, nous sommes liés par des devoirs,
nous appartenons à la mer; mais, en revanche, il faut que sur terre
nous fassions notre volonté. Quand nous avons de l'argent, nous sommes
assez justes pour payer nos dépenses ou nos dégâts; mais quand nous
n'en avons pas, on doit nous donner les choses qui nous sont
nécessaires. Il n'est pas légal, ajoutaient-ils en forme de
péroraison, que les natifs gardent pour eux toutes les productions du
rivage, puisque, aussi bien que la mer, la terre appartient aux
hommes.
Ce raisonnement était l'invariable réponse que j'obtenais de mes
hommes lorsque je les sermonnais sur la brutalité avec laquelle ils
assaillaient, volaient et massacraient les natifs.
L'impossibilité dans laquelle j'étais de me faire tout à fait obéir
amenait de si grandes querelles, que je me vis contraint de
récompenser les plus cruellement battus, sans pouvoir punir les
tourmenteurs.
Un jour cependant il me fut rapporté que dans une nouvelle bataille le
tort était du côté des villageois; je ne pus connaître toute la
vérité, mais je craignis une revanche sanglante; pour l'éviter, je
pris sur un bateau quelques objets de valeur pour le chef et je me
dirigeai vers le village. Mon cadeau fut assez mal accueilli;
cependant, après une heure d'explications, je réussis à pallier les
torts de mes hommes, et nous nous quittâmes amis. Je tenais beaucoup à
cette réconciliation, car l'inimitié des natifs eût pu me causer de
grandes pertes de temps, d'hommes et de provisions.
Quand mes préparatifs de départ furent achevés, le chef javanais vint
à bord du schooner, et m'invita à l'accompagner dans une partie de
l'île où se trouvait une grande quantité de daims et de sangliers.
J'avais déjà manifesté le désir de faire une partie de chasse, mais le
chef en avait toujours différé la réalisation en disant qu'il était
bon d'attendre les jours pluvieux, parce que la pluie chasse les
animaux de la montagne vers la plaine. Comme un violent orage venait
d'inonder la terre, l'invitation du chef me parut le résultat d'une
promesse faite. Je lui donnai donc avec le plus grand plaisir l'heure
de notre départ pour cette vaillante promenade. D'un air affectueux et
sincère, le chef me supplia de ne pas faire naître parmi son peuple
des craintes jalouses en emmenant avec moi une grande quantité
d'hommes armés.
Je m'engageai à suivre ses conseils sur ce point, et nous nous
séparâmes en nous donnant rendez-vous pour le lendemain.