Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis
chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais
fait des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins
remplis, je mis à la voile.
Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre
jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère.
Batavia est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont
des réceptacles de toutes les immondices qui découlent des
habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et
l'odeur nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies.
L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont
habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette
fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.
Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par
le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais
à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet
détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je
fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis,
dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les
impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des
lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs,
étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès.
Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un
demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.
J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le
schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis
de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces
hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient
ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois
mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant
j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter,
quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite
fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de
sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le
pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui
était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité
que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus
difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère
était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils
s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de
cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître
américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais
sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la
conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même
pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il
ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.
--Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.
À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.
Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le
rebelle, et j'enfonçai dans son coeur mon poignard malais.
--Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français
accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et
je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.
Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma
domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon
énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été
poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant
propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.