XCVII

Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis

chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais

fait des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins

remplis, je mis à la voile.

Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre

jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère.

Batavia est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont

des réceptacles de toutes les immondices qui découlent des

habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et

l'odeur nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies.

L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont

habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette

fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.

Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par

le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais

à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet

détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je

fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis,

dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les

impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des

lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs,

étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès.

Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un

demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.

J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le

schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis

de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces

hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient

ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois

mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant

j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter,

quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite

fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de

sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le

pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui

était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité

que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus

difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère

était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils

s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de

cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître

américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais

sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la

conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même

pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il

ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.

--Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.

À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.

Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le

rebelle, et j'enfonçai dans son coeur mon poignard malais.

--Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français

accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et

je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.

Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma

domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon

énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été

poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant

propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 12 / 52 题