XCVI

Le docteur remonta sur le pont, et, au bout de quelques heures, je fus

obligé de comprendre que son conseil était bon à suivre. La

décomposition du corps était si rapide, que l'atmosphère du vaisseau

devenait de minute en minute plus lourde et plus épaisse, et je

sentais qu'un danger réel planait autour de nous. Je donnai l'ordre à

deux matelots de coudre un hamac (ce cercueil des marins) et d'y

enfermer les restes du pauvre Louis; de plus, ils devaient attacher

aux pieds du mort deux lourds sacs de plomb.

Après avoir fait descendre le cadavre dans un bateau, je le couvris

d'un drapeau hollandais en guise de drap mortuaire, et nous nous

dirigeâmes en dehors du havre pour le faire couler à fond, car il

était expressément défendu d'ensevelir les pestiférés près du port. Si

j'avais pu trouver sur le schooner un livre de prières, je me serais

fait un devoir de lire la messe des morts sur le corps de Louis.

Malheureusement, nous étions fort peu religieux, et nos intentions

seules étaient bonnes. Je fus donc obligé de me contenter des honneurs

qu'on rend aux marins. En conséquence, on tira trois volées de

mousquets sur le cadavre de mon pauvre ami, et, le coeur serré par

l'étreinte d'une vive douleur, je vis s'enfoncer lentement dans

l'abîme de la mer ce bon et loyal serviteur.

Tout à coup mes hommes s'écrièrent, et d'une voix visiblement

effrayée:

--Ne ramons plus, il est là, il revient!

En effet, l'eau un instant troublée avait repris son calme, et le

cadavre reparaissait à la surface, flottant auprès de nous aussi

légèrement qu'aurait pu le faire une branche d'arbre mort.

Les superstitieux marins étaient tellement émus, qu'ils ne cherchaient

point à découvrir une cause naturelle à l'apparition de Louis, et

cette cause était bien certainement la faiblesse ou la chute des

balles de plomb que nous avions mises dans le canevas. Nous fîmes

virer le bateau, et je crois, en vérité, que mes hommes apportèrent à

se rapprocher de Louis le même empressement qu'ils auraient mis à

sauver un de leurs frères en péril. Lorsque j'eus découvert que le

ballast s'était échappé, je cherchai autour de moi un objet assez

lourd pour en réparer la perte. Notre grappin seul était à ma

disposition: je m'en servis, et le corps s'enfonça une seconde fois.

--Que je sois damné! s'écria un vieux marin, si toutes les ancres de

la marine royale de Portsmouth ont assez de force pour amarrer ce

dogre hollandais sous l'eau. Jamais, au grand jamais, le pauvre Louis

n'a mis dans ses dalots autre chose que du skédam ou du kirsch, et il

n'est ni juste ni naturel qu'il se plaise dans un linceul d'eau de

mer.

J'avais amarré le schooner aussi loin du port qu'avaient pu le

permettre notre sécurité et notre bien-être. Malgré cette précaution,

les ravages exercés par le choléra se propagèrent à bord, et je perdis

plusieurs hommes aussi rapidement que j'avais perdu le pauvre Louis.

Je passais les nuits au chevet des malades, et les quelques heures de

repos que le soin personnel de ma santé me contraignait à prendre

s'écoulaient pour moi dans des inquiétudes mortelles. Je ne savais

quel remède il fallait employer pour dompter le mal, ou du moins pour

en éviter moi-même les atteintes; car mon ivrogne de docteur avait

déserté, et, malgré mes recherches, je n'avais pu lui donner un

successeur.

Après avoir longuement causé avec mes deux contremaîtres, je pris la

décision, peut-être dangereuse, de lever l'ancre et de fuir le

lendemain au premier rayon du soleil.

Vers quatre heures du matin, un homme descendit dans ma cabine et me

dit précipitamment:

--Capitaine, il est encore à flot, il marche côte à côte du schooner;

faut-il qu'il vienne tout à fait à bord, monsieur?

--Oui, dis-je à moitié endormi, oui, laissez-le venir à bord; mais qui

est-ce? de quelle nation?

--Comment, monsieur, de quelle nation? C'est lui, vous dis-je, lui!

--Qui, lui?

--Le munitionnaire, monsieur.

--Le munitionnaire! Quel munitionnaire?

--Le vieux Louis, capitaine. Ne l'avais-je pas dit? il ne veut pas

rester amarré sous l'eau.

Je montai rapidement sur le pont, et je vis le corps du défunt couché

sur l'eau, à travers la proue et dans une position qui pouvait faire

croire qu'il était soutenu par le câble. Tous les marins se pressaient

à l'avant du schooner; ils étaient stupéfaits, et je dois dire que mon

étonnement était aussi grand que le leur, tant l'apparition de Louis

était miraculeuse. Le grappin avait été parfaitement attaché, et sa

force était suffisante pour amarrer un bateau pendant une houle. Je ne

comprenais rien à la muette résistance de cet inerte cadavre; mais en

examinant le canevas qui l'enveloppait, le mystère fut bientôt

éclairci. Les requins de terre avaient coupé le hamac afin d'arriver

au corps, qui était horriblement déchiré. N'osant pas porter les mains

sur ces restes informes, nous les touâmes jusqu'au rivage: là, je fis

faire un grand trou dans le sable, et après y avoir enseveli le

munitionnaire, je plaçai sur sa tombe le fond d'un bateau naufragé. Ce

double soin le préservait à jamais du contact de l'eau.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 11 / 52 题