XCV

Comme si la contagion se fût proposé de résoudre la question relative

à la nourriture, elle frappa à la tête le principal organe du système

de l'abus des liqueurs, et le vaincu fut le pauvre munitionnaire. Si

l'abondance de la nourriture, si l'excès des boissons avaient la

puissance de préserver de la mort, Louis existerait encore. Il

mangeait comme un vautour, et, bien certainement, le foie d'une

baleine n'aurait pu produire autant d'huile que le corps de ce

gastronome en contenait. En outre, il buvait d'une manière effrayante,

et il faut que sa gorge ait été doublée d'un métal aussi insensible

que l'asbeste, à l'épreuve du feu, pour qu'elle ait pu supporter le

passage brûlant de l'alcool qu'il buvait sans cesse.

Depuis que le choléra-morbus avait commencé ses ravages à bord du

schooner, Louis faisait toutes les heures sonner une cloche en criant:

--Garçon, ne savez-vous pas que le cadran vient de tourner? Ne

savez-vous pas que la fièvre est arrivée à bord? Apportez lestement la

bouteille de grès, afin que je chasse cette importune visiteuse.

Une fois la bouteille dans ses mains, Louis se versait une ample

rasade de skédam et l'avalait d'un trait.

Le chronomètre d'Arnold, qui se trouvait dans la cabine, ne marquait

pas l'heure avec plus de justesse que Louis avec sa bouteille. Son

palais était si infaillible, qu'à la plus petite négligence du garçon

chargé de lui donner à boire, il s'écriait d'un ton furieux:

--Garçon, la bouteille, la bouteille, paresseux, veau marin que vous

êtes!

Un matin, Louis vociféra après avoir bu:

--Ah! jeune scorpion, qu'avez-vous fait? Vous avez vidé ma bouteille,

et vous l'avez remplie d'eau de mer?

--Monsieur, je vous assure...

--Taisez-vous; le skédam que vous dites me donner n'est qu'une drogue

dégoûtante; elle ferait bondir le coeur d'un cheval marin.

Quand le garçon voulut essayer de prouver à Louis que la liqueur qu'il

venait d'absorber était bien du skédam, Louis se mit en fureur, jeta

la bouteille à la tête du garçon, et sa rage était si grande, que je

fus obligé d'intervenir.

--Voyons, voyons, mon cher Louis, lui dis-je en me plaçant devant le

garçon, donnez-moi la bouteille, je veux savoir si vous avez tort ou

raison. Vous avez tort, mon brave, cette bouteille contient du skédam

pur.

--Comment! capitaine, me prenez-vous pour un niais? Croyez-vous que je

sois devenu assez stupide pour ne plus reconnaître le goût de ma

liqueur favorite? Mais le diable lui-même serait incapable de m'y

faire tromper. Je bois du genièvre depuis l'âge de cinq ans, et Van

Sülphe, le grand marchand de liqueurs d'Amsterdam, a déclaré qu'après

lui j'étais le meilleur connaisseur de toute la Hollande; je dirai

mieux, de toute l'Europe. D'ailleurs, ayant avalé depuis que je suis

au monde liqueur sur liqueur, assez de quoi suffire à mettre le

schooner à flot, je dois me connaître en saveur, goût et parfum. Ceci

est une drogue, une médecine; ce garçon m'a trompé, volé: il a bu mon

genièvre. L'as-tu bu? dis! Hein, monsieur, le savez-vous?

Un silence de quelques minutes suivit cette interrogation. Les regards

de Louis erraient vaguement sur le pont, et ses lèvres balbutiaient de

sourdes menaces.

--Damné garçon! reprit-il d'une voix haletante, fils du diable! tu as

vidé ma pauvre bouteille et tu l'as remplie avec une composition du

vieux Van; tu sais pourtant, tout le monde sait, que je déteste les

docteurs, les drogues, et toutes les piètres choses dont on régale les

malades. Allons, allons, alerte! Démarre, voleur; alerte! va me

chercher une autre bouteille.

Le garçon obéit. Louis porta le skédam à ses lèvres; mais pour lui le

fluide vivifique avait perdu toute saveur: le pauvre munitionnaire

bredouilla, toussa, repoussa le verre, ôta de sa bouche une pipe

nouvellement allumée et baissa la tête.

--Vous souffrez, mon bon Louis? lui demandai-je d'un ton amical.

Il ne répondit pas.

J'examinai attentivement la figure du munitionnaire. La vivacité

lumineuse de ses petits yeux noirs était obscurcie; ses lèvres

blanches se couvraient d'écume, et sa mâchoire inférieure tremblait

légèrement.

--Holà! vieux Louis, répondez; qu'avez-vous? êtes-vous malade?

--Malade, capitaine? Non, je ne suis pas malade: j'ai mal au coeur, et

rien de plus. Cette damnée drogue m'a empoisonné; mais, du reste, je

vais bien, très-bien.

Cette menteuse affirmation fut suivie d'un tremblement convulsif.

--Vous êtes malade, mon ami; il ne faut pas rester au soleil. Allez

vous reposer à l'arrière du vaisseau.

--Vous vous trompez, capitaine, je ne souffre pas: je n'ai point la

sottise de me croire malade. Cependant, je n'ai jamais eu le coeur

aussi faible qu'aujourd'hui. Si cependant, une fois, dans la mer du

Sud, à l'île d'Otahiti, quand les missionnaires vinrent à bord...

Comme un grand sot, je les suivis sur terre, et ils me donnèrent du

gin à boire. Ce n'était point du gin, capitaine, mais une infernale

drogue. Ces bonnes gens me dirent qu'ils avaient établi dans l'île une

distillerie de gin; les croyant sur parole, je les jugeai bons,

intelligents, utiles. Leur gin était mauvais, détestable; il me fit

souffrir un mal pareil à celui que je ressens aujourd'hui.

En achevant ces mots, Louis pressa ses deux mains l'une contre l'autre

en disant:

--Ma tête est en feu; j'ai un incendie dans le corps.

J'aimais sincèrement Louis, et je suivais avec une peine profonde

l'altération rapide qui se manifestait sur sa bonne et loyale figure.

Je lui pris le bras, et, sans résistance de sa part, je parvins à le

conduire dans ma cabine, chargeant la douce Zéla de lui donner des

soins.

--Lady Zéla n'est point une femme, me dit Louis en se jetant sur ma

couche, c'est un ange de bonté, un ange descendu du ciel.

Louis tomba bientôt dans un sommeil fiévreux, agité, presque

convulsif, puis enfin dans une insensible torpeur dont les instants

lucides étaient remplis par l'indistinct murmure d'incohérentes

paroles. Au point du jour, par une habitude qui survivait à

l'égarement de l'esprit et à la faiblesse du corps, Louis se souleva

sur un de ses coudes et dit d'une voix distincte:

--Garçon, apportez-moi la bouteille.

Fatigué et à moitié endormi, le garçon se traîna vers l'armoire

consacrée, et y prit une bouteille remplie de genièvre.

--Comment vous trouvez-vous, Louis? demandai-je.

--J'ai chaud, j'ai très-chaud, capitaine; je meurs de soif, et mon

corps, aussi sec qu'un morceau de bois calciné, n'a pas la moindre

moiteur. Je suis dans un four, je brûle; garçon, la bouteille, la

bouteille!

Je n'eus pas le courage de résister au suppliant regard que Louis jeta

sur le skédam, ni celui de regarder longtemps l'avide joie de ses

mains tremblantes lorsqu'elles prirent le verre plein de liqueur. Mais

au moment où l'esprit de la vie (suivant Louis) toucha ses lèvres

blanches et glutineuses, il jeta le verre loin de lui en s'écriant

d'un ton désespéré:

--Mon Dieu! mon Dieu! je demande une mer d'eau, et ce démon m'apporte

du feu; mais je brûle, misérable, je brûle; je suis dans un gouffre de

flammes!

Jusqu'au milieu du jour, Louis passa de minute en minute de

l'agitation la plus furieuse à l'abattement le plus profond.

Vers une heure de l'après-midi, le garçon vint me dire que le

munitionnaire dormait.

Je descendis dans la cabine, et ce fut en frissonnant que je

contemplai le cruel ravage opéré par la maladie. La figure de Louis

était livide, la peau du cou pâle et rayée; de larges rides bleuâtres

indiquaient que le pauvre voyageur avait baissé son pavillon devant

le terrible roi des pirates. La bannière grise de la mort planait

au-dessus de lui. Je plaçai un miroir devant les lèvres serrées du

pauvre Louis, et aucun souffle ne vint en ternir la limpidité. Comme

si la destruction avait été impatiente de commencer son oeuvre

d'anéantissement, elle s'emparait du corps avant même que l'étincelle

vitale se fût entièrement éteinte. J'avais à peine essuyé les larmes

qui remplissaient mes yeux, que le docteur, penché auprès de moi, me

dit impatiemment:

--Êtes-vous sourd, capitaine? Je vous dis que, si vous ne voulez pas

jeter ce corps dans la mer, nous périrons tous.

--Comment! m'écriai-je, le sincère, l'honnête, le bon et jovial Louis,

Louis, la vie de l'équipage, va être la proie des chiens de mer? il

sera jeté hors du vaisseau comme un mouton pourri, avant que nous

soyons bien certains que la vie l'a tout à fait abandonné? Non, non,

touchez-le, docteur, il est encore chaud, et je ne veux pas qu'il soit

jeté dans la mer.

Un Cadet de Famille, v. 3/3 · 第 10 / 52 题