Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon
chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac
chinois.
En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une
belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents
convoitaient mes pièces d'or.
--Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi
encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un
panier d'oeufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il
me semble qu'elle vous plaît.
Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes
hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me
prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle
une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon,
sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur
malaise, et, dans mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette
mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en
Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être
ni une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le
lionceau, et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs
enfants libres, guidées sans doute dans leur conduite par la
supériorité d'un instinct naturel.
À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies
sous la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le
gouverneur de Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir
reçu mes dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me
faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces
achats devaient se faire, pour mon intérêt, avec la plus grande
promptitude, car il était fort dangereux de communiquer journellement
avec les habitants de l'île, sur lesquels le choléra-morbus sévissait
d'une manière horrible.
Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement
bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de
rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De
Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que
notre commodore avait en moi,--puisque, possesseur de sommes
considérables, je pouvais en disposer à ma guise,--produisait sur les
habitants de Java un effet presque magique.
Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un
excellent patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette
protection dans les endroits où nous étions connus. J'avais établi
depuis longtemps par mes actions une renommée particulière, et mon nom
seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance,
ou, pour mieux dire, la calomnie, a analysé ma conduite: elle a
prétendu que je méritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une
méchante, qu'une malicieuse envie.
J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel
Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec
calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le
mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants
excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une
inflexible politesse les offres hospitalières des négociants
hollandais. Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute
hâte ma petite cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le
monde, puisqu'elle abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de
caresses: notre affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos
mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes
tête à tête, nous régalant ensemble sur la même grappe de raisin,
buvant du café dans la même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot
résume tout! L'excès de l'amour était mon seul excès; j'étais robuste,
je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me
laissa dans la quiétude physique la plus parfaite.
Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le
préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus
était une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes.
La fièvre cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts
qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.
J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à
eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin
jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme
fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je
mangeai tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite
santé; tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions,
moururent comme des moutons atteints par la mortalité.
Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par
le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres,
tout frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux
vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre
de mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il
leur fut impossible de quitter le port.
Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la
nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon
équipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle
n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta
sa propre race, les enfants du soleil.