--Maintenant, mon cher monsieur Bobby, je vais avoir l'honneur de vous

attacher par les aisselles et de vous descendre auprès de votre ami, M.

Labergère. Vous n'y voyez pas d'objection?

--Dès maintenant, je me considère comme en service et je vous tiens pour

mon chef....

--_Perfectly well! Go on!_

En un instant, Bobby fut solidement amarré sous les bras: avec la

meilleure volonté du monde, tenant dans ses bras la caisse qui lui était

confiée, il se laissa glisser dans le trou en question, suffisamment

large pour qu'un corps en situation normale y passât tout entier, et la

descente commença.

Cinq mètres! Labergère avait calculé juste. L'affaire s'opéra sans

encombre:

--J'ai Bobby dans mes bras! cria Labergère. Mon coeur palpite. Ah ça, et

vous, comment diable allez-vous nous rejoindre....

--Comme ceci! dit Sir Athel, qui, se suspendant par les mains au rebord

de la voûte, se laissa tomber, souple et habile, et se trouva sur pied.

Bien vite, il ralluma la lampe un instant éteinte.

--Prenez vite chacun une pilule Berthelot, dit-il. Il nous faut toute

notre force.

--Ce n'est pas que ce soit mauvais, dit Labergère, mâchonnant l'aliment

chimique, mais ça ne vaut pas un bifteck....

--Nous n'en sommes pas à faire de la gourmandise. La caisse, monsieur

Bobby!

Il l'ouvrit et en tira deux tiges qu'il remit à ses compagnons, après en

avoir fait jaillir le fluide lumineux.

--Inspectons les lieux, dit-il.

Marchant l'un derrière l'autre, Sir Athel en avant, ils se mirent à

explorer l'énorme poche creuse dans laquelle ils étaient emprisonnés.

Et soudain Sir Athel poussa un cri de joie.

--Il y a une issue....

C'est-à-dire qu'il venait de découvrir une fente, très haute, étroite,

qui semblait avoir été tranchée dans le roc d'un coup de hache.

--Nous sommes sauvés! fit Bobby qui était d'humeur optimiste.

--A condition, rectifia Sir Athel, que ce couloir, qui me paraît fort

étroit, conduise quelque part.

--Ailleurs vaut mieux qu'ici!...

--Très vrai, approuva Labergère. Et dire qu'au-dessus de nous, il y a de

bons Parisiens qui vont, qui trottent, qui blaguent... peut-être dans

l'axe de ma tête se trouve-t-il juste une brasserie! Eh bien! où diable

est passé notre Anglais?...

En effet, Sir Athel venait de s'engager résolument dans la fente et

avait disparu.

--Attendez un peu, cria-t-il, à quoi bon nous risquer tous trois dans

cette exploration première?...

Il y eut un long silence; puis la voix reprit:

--Venez tous deux!... faites attention, il y a là une descente assez

rapide....

--Une descente! soupira le reporter. Ah! nous n'aspirons guère à

descendre, comme disait le vieux Corneille. Enfin, mon vieux Bobby, qui

sait, nous sortirons peut-être d'ici aux Antipodes, par quelque île

ignorée de l'océan Pacifique.... Ça ne me ferait rien! mais ça sera

long!... et moi qui avais un rendez-vous à deux heures rue Taitbout!...

Il s'engagea rapidement dans le souterrain dont les parois à pic

permettaient à peine à ses larges épaules de se déployer. Bobby,

toujours obéissant, le suivait en serre-file.

--Eh bien! demanda le reporter. Qu'est-ce que vous pensez de nos

affaires, monsieur du Vrilium?...

Sir Athel, arc-bouté sur ses deux pieds, promenait la lueur de sa torche

sur la hauteur de la paroi.

--Êtes-vous géologue? demanda-t-il à Labergère.

--Hum! j'ai quelques notions de ça, comme de tout. Un bon journaliste

doit être bon à n'importe quoi, fut-ce à faire au pied levé une

conférence à la Sorbonne, sur les Révolutions du Globe....

--Bon! vous me comprendrez, c'est tout ce qu'il faut. Je suis, je vous

l'avoue, profondément étonné. Ignorant aussi bien que vous à quelle

profondeur nous nous trouvons, pourtant, je ne puis m'imaginer comment

les sédiments sont composés, les roches qui nous enveloppent

appartiennent à la dernière période de l'ère tertiaire--ce que nous

appelons le miocène, au moment où commence le pliocène.... C'est à cette

époque que remonte la formation du terrain sur lequel aujourd'hui repose

Paris....

--Alors, fit Labergère, en allumant une cigarette--hélas! la dernière

qu'il avait tenue en réserve, c'était avant 1830....

--Il doit y avoir de cela quelques centaines de mille ans....

--La pierre est bien conservée... elle ne paraît pas son âge....

--Et cependant, que de secousses, que de perturbations le sol subit à

cette époque! s'écria Sir Athel. Des phénomènes puissants, dont nous

pouvons à peine nous former une idée, modifiaient continuellement et

avec une brusquerie stupéfiante, les conditions climatériques, qui

passaient d'une excessive chaleur à un froid glacial... aux effluves du

soleil dont les ardeurs tropicales peuvent à peine nous donner une idée,

succédaient presque instantanément des rafales de neige et de pluie, que

des vents furieux et desséchants figeaient en glaciers--c'était le

temps des éruptions volcaniques de l'Auvergne et les roches

microlithiques....

--Cher monsieur, interrompit doucement le reporter, excusez-moi de vous

couper la parole: mais ne pourriez-vous pas remettre ces explications à

plus tard... le temps passe et (il regarda sa montre) il est bientôt

l'heure de l'apéritif....

--Vous avez raison! fit Sir Athel en riant. Quand le démon scientifique

s'empare de vous, on oublie tout le reste....

--Au moins, cette science,--aux noms rébarbatifs--nous indique-t-elle un

moyen de salut?...

--Hélas! en aucune façon! Cependant les bouleversements qui eurent lieu

à cette époque furent si énormes qu'ils permettent toutes les

hypothèses... qui sait si, au moment où nous nous y attendrons le moins,

nous ne trouverons pas une issue....

--A moins que nous n'en trouvions pas! Parfaitement, c'est compris.

Enfin, je prends des notes pour le plus beau reportage qui ait jamais

été perpétré... j'ai mon titre:--Voyage à travers le Miocène!... mais je

vous avoue que je voudrais bien en être à l'heure où je toucherai mes

droits d'auteur....

Ils s'étaient remis en marche: la faille s'était subitement élargie,

puis le sol était devenu de plus en plus difficile, avec des saillies et

des creux qui les faisaient trébucher....

Soudain, une triple exclamation--faite de surprise et de

désappointement--s'échappa de leurs poitrines....

Devant eux, fermant complètement le chemin, une muraille se dressait,

haute, lisse, jointoyée avec autant de perfection que si elle eût été

faite de ciment, sans une fissure, sans un interstice. Le long couloir

dans lequel ils marchaient depuis si longtemps était coupé....

Labergère avait laissé échapper un juron aussi énergique que peu

parlementaire, le brave Bobby lui-même, malgré la correction de sa tenue

et de son langage, avait lâché un équivalent dans sa langue.

Seul, Sir Athel était resté muet, comme suffoqué: seulement, de grosses

gouttes de sueur mouillaient son front.

Cette fois, c'était bien la fin, la désespérance, la mort....

En admettant qu'ils revinssent sur leurs pas, ils se retrouveraient dans

la caverne qu'ils avaient quittée, il y avait déjà plus de deux heures,

et déjà ils savaient que, de là, nulle évasion n'était possible.

Ils étaient cernés, enterrés, séquestrés....

--Nous sommes f..., dit laconiquement Labergère.

--Adieu, Mrs. Bobby, murmura douloureusement le détective.

--Et tout cela est mon oeuvre! s'écria Sir Athel. Que la mort vienne

donc pour me délivrer d'un immortel remords!...

--Voyons, mon vieux, dit Labergère, d'un ton conciliant, ne vous frappez

pas comme ça!... il est vrai que notre belle carrière est achevée, et je

sais que ma mort est une vraie catastrophe pour le monde entier.... Bah!

il s'en consolera!... il ne nous reste qu'à prendre notre parti; ce qui

me taquine, c'est que j'avais toujours rêvé de mourir en beauté... et

c'est laid, c'est sale, de crever dans une cave... fût-elle pliocène!...

Si encore on pouvait s'offrir un bon frichti avec Champagne, café et

liqueurs variées... sherry-brandy ou Fernet Branca!...

La voix de Bobby s'éleva, pleurarde comme celle d'un enfant:

--Moi ça me fait tout de même de la peine de mourir.... Voyons, Sir

Athel, essayez quelque chose... vous êtes savant... vous avez le

Vrilium....

A ce mot, Sir Athel releva la tête. Mais oui, Bobby avait raison!...

Cette force énorme dont il disposait, avait-il le droit de ne la point

employer, fut-ce même imprudemment, follement! Puisque tout espoir

semblait perdu, le moment n'était-il pas venu de tout risquer!...

--Écoutez, amis, dit-il d'une voix résolue. M. Bobby dit vrai, j'ai le

Vrilium: grâce aux appareils que j'ai placés dans la caisse qui est là,

je peux tenter de percer, de renverser la muraille qui nous fait

obstacle et au delà de laquelle, qui sait? nous pouvons trouver le

salut....

--Parfaitement, fit Labergère. Allez-y....

--Sachez bien ce que nous risquons... peut-être cette muraille fait-elle

partie de l'assise sur laquelle repose la voûte qui nous couvre.... Cet

appui lui manquant, elle peut s'écrouler... alors c'est l'écrasement, la

mort immédiate....

--Eh bien, on mourra, voilà tout. Il est certain que, si nous restions

là à nous tourner les pouces, nous n'en viendrions pas moins au couic

final, et peut-être très laid... nous serions capables de nous

disputer, de nous battre... même de nous manger les uns les autres!...

--Haô! fit Bobby.

--Mais oui, mon petit!... Quand tu auras perdu la tête, tu es

parfaitement capable de vouloir me grignoter un bras... donc, M. Random,

vous avez ma pleine autorisation... que votre aimable Vrilium tape là

dedans, coupe, tranche, démolisse... quoi qu'il arrive, ça fera le

compte... et puis, dites-vous bien, avant de commencer, que, moi,

Labergère, je ne vous en veux pas le moins du monde.... Ça n'est pas

votre faute si cet imbécile de Coxward est venu s'affaler dans votre

avion, et je reconnais que vous avez tout tenté pour réparer le mal

qu'il avait causé et sauver nos braves Parigotes de la plus intense

frousse qu'ils aient jamais éprouvée... vous avez risqué votre peau...

ça a mal tourné...; moi et Bobby, nous sommes ici en amateurs, c'est

notre affaire...: donc voilà ma main, mettez-y la vôtre, et c'est un bon

shake-hand d'amis qui aimeraient évidemment mieux trinquer avec un

vermouth exportation, à la terrasse du café Cardinal... ou Véron au

choix; mais qui, au moins, prennent la chose philosophiquement, en

braves garçons qu'ils sont, et qu'ils regrettent seulement de n'être

pas plus longtemps....

Labergère, qui pourtant n'était pas sentimental, avait débité cette

petite tirade d'une voix légèrement rauque, qui, venant du coeur, lui

grattait le gosier.

Sir Athel prit la main qui lui était tendue.

--Eh bien! et moi, fit Bobby en avançant la sienne, je ne vous en veux

pas non plus... ça m'ennuie, voilà tout.

Les trois hommes se serrèrent vigoureusement les mains.

--Le serment des Horaces... dessus de pendule! ricana l'incorrigible

Labergère.

Sir Athel ne proféra pas une parole: pâle, mais très calme et de parfait

sang-froid, il s'était agenouillé, avait ouvert la caisse que Bobby

avait déposée sur le sol et s'était emparé de divers instruments qu'il

adaptait soigneusement.

Quand il se redressa, il rayonnait.

Malgré les épouvantables risques qui le menaçaient, lui et ses amis, la

passion de la science le ressaisissait... car il allait procéder à l'une

des plus intéressantes expériences auxquelles le Vrilium peut se

prêter....

--Restez à quelques mètres de moi, dit-il, il se peut que des éclats de

pierre soient projetés qui pourraient vous blesser... mettons au moins

toutes les chances de notre côté....

Armé alors d'une sorte de tarière, emmanchée au bout d'une forte tige de

métal à laquelle était adaptée une petite sphère contenant évidemment le

Vrilium, il l'appliqua contre la muraille....

Il fit jouer un ressort: une étincelle jaillit, on entendit un

grincement, comme d'un mouvement rotatoire d'une vitesse énorme... la

tarière désagrégeait la roche de gypse et une poussière infinitésimale

tourbillonnait et retombait....

--Victoire! cria Athel. Cette muraille n'a pas plus de trente pouces

d'épaisseur. J'en aurai raison.

Il retira sa tarière qui laissa un large trou: puis, patiemment, il

recommença l'opération à côté. Ainsi font les cambrioleurs qui veulent

détacher la porte blindée d'un coffre-fort. En quelques minutes, un

cadre était formé, ne laissant plus entre les trous qu'un très petit

intervalle.

Sir Athel alors modifia son appareil et à la tarière, substitua une

sorte de masse, de marteau, et de nouveau un ressort joua. Cette fois,

les étincelles furent plus fortes, crépitantes comme des coups de

revolver. Et le panneau de pierre se fendit, se brisa, tomba... une

ouverture était pratiquée, d'un mètre carré... permettant largement le

passage d'un homme.

La route, les murailles, rien n'avait bougé.

Saisissant la torche, sir Athel se pencha à mi-corps par le panneau

ouvert, et cria:

--Amis!... un prodige!... une grotte de diamants!...

V

UNE MÉNAGERIE COMME ON EN VOIT PEU

De diamants! Non. Mais de glace!

Éclatement de facettes, tourbillonnement d'étoiles, flamboiement

d'astres.

Sous l'irradiation avivée par le geste des trois torches vriliennes, des

girandoles éclataient, avec des fulgurations mouvantes, des couleurs de

feu qui fusaient en poussière de cristal....

Ivres de la vie retrouvée dans cette apothéose de féerie, ils secouaient

follement leurs flambeaux dont les éclairs, pareils à ceux du lycopode,

provoquaient des ripostes de météores, des lancées d'aurores boréales,

des girations de rayons, tantôt se brisant sur un plan sombre, comme un

espace sans fond, tantôt jaillissant dans le vide comme des balles de

plomb en fusion.

Sir Athel, enthousiaste, avait sauté le premier par l'issue ouverte et

était tombé sur une plate-forme, sommet d'un vaste pylône d'où la grotte

dominée semblait étendre à l'infini ses richesses de reflets et ses

queues de comète.

Les deux autres l'avaient suivi.

Éblouis, les pupilles dilatées, ils regardaient, jouissant de cette

ivresse de beauté, jouant comme des enfants avec ce kaléidoscope de

splendeur, ayant tout oublié: les fatigues, les affres de la mort qui

étaient passées sur leurs têtes, s'enveloppant dans cette magnificence

qui les pénétrait, rallumant en eux la volonté de vivre!

Sir Athel, le premier, s'était ressaisi; s'arrachant à l'étourdissement

physique qu'il avait subi, il cherchait à se rendre compte des

dimensions de la grotte, de son origine, de son orientation.

Il n'en pouvait douter, cette excavation glaciaire datait de périodes si

lointaines que, jusqu'ici, la science n'a pu les calculer; elle était

l'oeuvre d'un de ces bouleversements telluriques qui ont accompagné,

déterminé la formation de notre sol.

Cette grotte était immense: cherchant à diriger la lumière de sa torche,

il n'apercevait au-dessus de lui que des pics aux formes hétéroclites,

aiguilles aux arêtes tranchantes, tours carrées comme des castels du

moyen âge, plates-formes et balustres suspendus en dehors de toutes les

règles de la statique....

En bas, des mamelons, des collines, des blocs d'où des pointes

dardaient, comme s'élançant à la rencontre des stalactites qui pendaient

des hauteurs.

Aussi des creux profonds, sombres, presque noirs.

Là-bas, aux dernières limites de sa vision, une énorme tache se plaquait

sur la blancheur des névés, et une autre, sur le sommet d'un des pics,

cachant sa crête et qui lui inspira le souvenir d'une chauve-souris

gigantesque.

Alors il s'aperçut que le froid était intense, surtout en comparaison de

la température lourde dans laquelle ils étaient si longtemps restés

immergés.... Et se tournant du côté de l'issue qui lui avait donné

passage, il sentit que de là venait un courant tiède qui, vivement,

filait dans la grotte.

Tirant de sa trousse un petit thermomètre, il constata que l'ambiance

était de six degrés au-dessous de zéro, température sans danger pour

l'organisme humain.

Alors il s'adressa à ses compagnons:

--Eh bien! mes amis, que pensez-vous de ce spectacle?...

--Inouï! _beautiful_! magnifique! _splendid_!

Les exclamations se heurtaient aux adjectifs, débauche d'épithètes.

--Comme mise en scène, dit Labergère, ça fait la pige au Châtelet!... il

n'y manque que des figurantes en maillot!...

--Quel décor pour une féerie de Christmas! compléta Bobby.

--Donc, vous admirez, reprit Athel. Moi aussi. Mais si vous m'en croyez,

nous ferons trêve à notre enthousiasme. D'abord il fait froid....

--C'est vrai, j'ai l'onglée....

--Et il nous sera bon de prendre un peu d'exercice....

--Je ne m'y refuse pas.... Ah çà! où sommes-nous?

--Sur le sommet d'un pic de roche et de glace, répondit Athel. Et je

dois ajouter, pour vous arracher au rêve et vous ramener à la réalité,

que sauf examen ultérieur, nous n'en sommes guère plus avancés que tout

à l'heure: nous savons comment nous sommes entrés ici, mais nous

ignorons absolument comment nous en sortirons....

--Diable! je n'y pensais plus, fit Labergère. Comme quoi on ne peut

jamais être un instant tranquille, même à cent pieds sous terre... ça ne

fait rien, j'ai eu dix minutes de bon temps! Maintenant, ô vous qui êtes

le dieu de la sagesse, racontez votre petite affaire....

--D'abord, avons-nous tous nos outils... la caisse?...

--Sous mon bras, dit Bobby. Je ne connais que la consigne....

--C'est bien.... Le vrilium nous a rendu service, il nous aidera

encore.... Tout d'abord il nous faudra descendre....

--De notre perchoir, dit Labergère, mais ça ne me paraît guère

facile....

--Ce n'est qu'un jeu... je vois des aspérités qui nous serviront

d'échelons et en cas d'interruption, le vrilium nous taillera des

marches d'escalier...; mais, vous, monsieur Labergère, regardez donc

autour de vous et dites-moi donc quelle idée vous vous faites de la

grotte....

--Je la vois énorme... une vraie cathédrale.... Mais, qu'est-ce qu'il y

a donc, tout au fond, entre deux pics de glace... une chose colossale,

toute noire... une forme arrondie... et luisante....

--Je la vois aussi. Tout à fait immobile, n'est-ce pas?

--Absolument... mais ce n'est pas la seule... on dirait d'énormes blocs

de pierre noire... basalte, granit? Peut-être quelque chose comme les

moraines, ces roches charriées par la fonte des neiges et qu'on retrouve

aux bords des glaciers....

--C'est possible! fit évasivement Sir Athel. J'irai examiner cela....

--Nous irons ensemble....

--J'irai, si vous me le permettez, j'irai seul....

Le ton péremptoire, presque autoritaire de Sir Athel étonna quelque peu

Labergère; mais il commençait à le respecter profondément et ne répliqua

pas.

--Occupons-nous d'abord de reprendre des forces, reprit Sir Athel, de

son ton redevenu naturel. Nous avons besoin de sommeil et il nous

faudrait trouver un coin où nous n'eussions pas trop froid....

--Nous pouvons rentrer chez nous, hasarda Bobby, désignant de la main

l'ouverture par laquelle ils avaient pénétré dans la grotte....

--Je crois que ce nous serait impossible, répondit Athel.

--Pourquoi?

--Regardez vous-même; l'aiguille sur laquelle nous sommes est revêtue

d'une couche de neige durcie.... Examinez bien, et vous verrez que le

courant d'air chaud qui vient de l'ouverture a déjà désagrégé la partie

glacée qui le reçoit directement... elle ne serait pas assez dure pour

nous servir de point d'appui... elle se déroberait sous nos pieds et

nous nous briserions dans le vide....

--C'est pardieu vrai! dit Labergère. Mais alors, peut-être en déblayant

la place avec le vrilium--car décidément il est bon à tout--nous

pourrions, profitant de ce peu de calorique, installer ici notre chambre

à coucher....

--Essayons! dit Sir Athel.

La flamme de vrilium fit merveille cette fois encore. Sur un périmètre

de quatre mètres, la glace et la neige furent écartées, puis la roche

fut séchée et les trois hommes s'installèrent, sans grand souci de

l'heure future.

Labergère et Bobby, épuisés, s'endormirent profondément.

Mais Sir Athel veillait.

Certes, il savait bien que, sur cette plate-forme qui les isolait, lui

et ses camarades ne couraient aucun danger immédiat. Mais une idée

vague, obscure, le hantait et lui inspirait la crainte de complications

nouvelles, plus terribles encore que celles qu'ils avaient

surmontées....

Il attendit patiemment. Labergère ronfla, Bobby susurra. Ils dormaient

profondément... il était libre d'agir.

Avec des précautions infinies, il se glissa vers la partie déclive de la

plate-forme: ayant attaché à son front un bandeau métallique auquel

était fixée une lampe vrilienne, il se mit à descendre.

Rompu comme tous les Anglais aux exercices du corps, à tous les jeux

d'agilité et d'adresse, et de plus exceptionnellement robuste, Sir Athel

utilisa à merveille les moindres anfractuosités du roc et de la glace.

Bientôt, il atteignit une sorte de corniche qui lui permit de prendre

quelques instants de repos: il aspira largement l'air frais qui donnait

à ses poumons une nouvelle activité. Bien qu'il ne pût se flatter d'être

sorti, avec ses amis, de la passe effroyable où la fatalité les avait

engagés, pourtant il ne s'était jamais senti l'esprit plus libre ni de

vaillance plus active. Il avait accepté la lutte, il était certain de ne

pas faiblir.

Il reprit la descente. Maintenant, il commençait à apercevoir le fond de

la grotte, fait de strates congelées qui se chevauchaient les unes les

autres, comme si le flot d'une rivière s'était tout à coup figé, en une

brusque congélation qui avait arrêté ses mouvements pendant qu'ils

s'accomplissaient encore.

Au pied de l'aiguille qu'il abandonnait, un large espace s'étendait,

formant une sorte de mamelon, de teinte noire, comme les taches qu'il

avait aperçues d'en haut avec Labergère. Cependant une couronne de glace

entourait la base de toute cette partie, d'une blancheur éclatante, ne

faisant que mieux ressortir la noirceur du bloc qui gisait au-dessous.

Sir Athel posa enfin ses pieds sur cette galerie: il avait accompli la

plus dure partie de sa tâche. Mais c'était maintenant surtout qu'il se

sentait saisi par une curiosité si intense que son coeur battait à lui

rompre la poitrine.

Avec une prudence que doublait la crainte de compromettre le succès de

l'enquête qui s'imposait à lui, le jeune Anglais fit d'abord le tour de

la couronne de glace, projetant la lumière aussi loin qu'il lui était

possible.

Il aperçut encore des taches noires, mais de dimensions plus petites que

celles déjà remarquées. Il sentit quelque chose craquer sous ses pieds:

il détacha sa lampe, se pencha, regarda: il venait de marcher sur un

objet qu'il avait écrasé à moitié et, l'ayant ramassé, il eut un cri de

surprise.

Très versé dans la science paléontologique, il venait de reconnaître les

os d'une aile qu'il reconnut aussitôt pour avoir appartenu à un

Ptérodactyle, cet animal à jamais disparu, et dont le crâne avait

suggéré au grand anatomiste Richard Owen cette pensée, que jamais organe

de vertébré n'avait été construit avec plus d'économie de matériaux,

pour allier la légèreté à la force.

Alors, comme si cette découverte avait corroboré certaine pensée qu'il

n'osait pas, dans sa modestie de savant, s'avouer à lui-même, il

descendit résolument de l'îlot de glace et marcha vers l'énorme tache

noire qui avait attiré son attention.

Et bien vite il reconnut que ce n'était là ni un bloc de basalte, ni une

masse de granit, mais bien le corps entier d'un animal gigantesque, le

Mammouth, disparu depuis des centaines de siècles, et qui ne nous est

connu que par des squelettes ou parties de squelettes trouvés dans les

profondeurs des couches paléozoïques.

Oui, c'était bien cette masse gigantesque, lourde, véritable ébauche de

la nature dont l'éléphant actuel est la descendante réduite au tiers.

Et, avec une fièvre passionnée, Sir Athel voyait, reproduit sous ses

yeux, le prodige naguère déjà constaté en Sibérie: la conservation

entière, absolue, par le froid, d'un animal colossal, avec sa peau, sa

chair. Il se hissa sur les épaules du monstre pour considérer de plus

près cette tête énorme avec ses deux défenses recourbées sur

elles-mêmes; il tâta de ses mains le poil raidi par le froid, il

descendit jusqu'à ses pieds immenses qui semblaient taillés dans un

bloc de marbre.

L'effrayante aventure · 第 9 / 11 段