hommes, qui ne l'avaient suivi que par intérêt pour lui...; il aurait
dû, c'était son devoir d'honnête homme, les repousser, rejeter
impitoyablement leur requête.
Et Sir Athel se demandait en rougissant s'il n'avait pas obéi à un
ridicule instinct de vanité en les acceptant pour proches témoins de ce
qu'il croyait être une victoire.
Il se dit qu'après tout il avait expié ce crime: car quel espoir de
sortir du gouffre où il était enlisé! Eh bien, qu'il mourût, ce n'était
après tout que le châtiment qui lui était dû!
Sous le poids de ces pensées douloureuses, Sir Athel se sentait faiblir.
Toute son énergie l'abandonnait. Était-ce manque d'air ou simplement
l'effet de la tension morale, ses nerfs se brisaient, son cerveau
s'embrumait, un voile s'étendait sur ses yeux. Il éprouvait la sensation
épouvantable de l'inhumation prématurée, et ses deux mains, en un geste
désespéré, se crispèrent contre sa poitrine, secouée par un spasme
convulsif.
Ce geste inconscient le sauva.
Sous ses doigts, il sentit des objets durs qu'il connaissait bien:
c'étaient de petites boîtes plates, pareilles à des bonbonnières, dans
lesquelles il avait enfermé des parcelles de vrilium!
Le vrilium! Quoi! Il était en possession de ce produit étonnant, de ce
moteur universel, de cette panacée à laquelle rien ne résistait! Et il
se laissait aller au découragement!
A quoi donc eût servi de s'être rendu maître d'un des plus puissants
secrets de la nature, si cette découverte ne lui eût pas apporté le
salut dans les circonstances les plus désespérées....
Après tout, puisqu'il n'était pas mort, pourquoi ses deux compagnons
eussent-ils nécessairement succombé?
Rien que pour avoir touché une des boîtes qui renfermaient le vrilium,
déjà sir Athel se sentait réconforté! Non, non, il ne s'abandonnerait
pas, il lutterait, il vaincrait!...
Et il lui sembla voir, dans une vague pénombre, le doux visage de Mary
Redmore qui l'encourageait.
--Je suis dans le Vriliogire, se dit-il. Mais où se trouve l'appareil?
C'est là ce qu'il faut savoir, et pour cela il faut de la lumière. Le
vrilium va m'en procurer.
Il y avait encore un danger, c'était de hasarder un faux mouvement qui
agît sur quelqu'un des ressorts de la machinerie et déchaînât encore
quelque décharge. Car Sir Athel qui, avant le 1er avril, ne songeait
pas encore à utiliser son avion, s'en servait volontairement pour
emmagasiner les parties de vrilium qu'il obtenait dans son laboratoire.
Avec d'infinies précautions, il tira de la poche de son gilet le menu
porte-crayon qui lui avait servi naguère à dissocier l'encrier de
marbre. Il le palpa, fit jouer délicatement une virole, destinée à
modifier les effets à obtenir, puis poussa un ressort. Il y eut un léger
déclic et une languette de feu jaillit, assez semblable à la flamme de
l'acétylène.
Une clarté éblouissante envahit la cabine disposée comme celle d'un
poste téléphonique; et sur toutes les parois, étaient installées des
petites caisses, munies de poignées ou de boutons, le tout formant,
pourrait-on dire, une sorte de clavier dont les touches agissaient sur
les diverses parties du mécanisme. Un faisceau de fils reliait ce
système à une sphère, de très petite dimension, fixée sur une tige
métallique qui traversait la cabine de haut en bas, et qui, nous le
savons déjà, commandait les deux hélices, aux deux extrémités verticales
de l'appareil.
Au premier coup d'oeil, Sir Athel comprit ce qui s'était passé. Dans le
choc brutal qu'avait produit sa chute, un des ressorts de l'intérieur
s'était déclanché, et le moteur se mettant en marche avec une rapidité
énorme avait fait agir l'arbre des hélices.
A son extrémité supérieure, l'hélice qui avait été brisée n'existait
plus; mais, à la partie inférieure, elle subsistait dans son entier, et
tournant avec une vélocité vertigineuse, elle s'était enfoncée dans le
sol friable, faisant en quelque sorte office de tire-bouchon--ou mieux
de vis d'Archimède. Et elle avait creusé un puits dans lequel l'appareil
tout entier était descendu, comme dans une gaine où il s'était frayé sa
voie, ralenti cependant par le frottement.
Ce qui expliquait comment la descente, au lieu de présenter le caractère
d'une chute dans laquelle tout se fût fracassé, avait pris celui d'un
glissement.
Mais pourquoi l'arrêt?
Ayant allumé une lampe attachée à la paroi, Athel, libre de ses
mouvements et complètement maître de lui-même, chercha. La charge de
vrilium qui actionnait le moteur et les diverses parties du mécanisme
était presque épuisée, et pourtant suffisante encore pour produire de
très réels effets. Il était évident qu'un obstacle puissant s'était
opposé à la continuation du mouvement, et bientôt Athel en reconnut la
cause.
Après avoir perforé les diverses couches de terre, de sable, de pierres
désagrégées qui ne lui avaient opposé qu'une résistance relative,
l'hélice inférieure s'était trouvée subitement arrêtée. L'énorme foret
dont elle était garnie à son centre s'était engagé dans une matière dont
la dureté était telle qu'il n'avait pu la percer; son mouvement de
rotation s'était arrêté et l'appareil se trouvait, par le fait même,
immobilisé par l'obstacle.
Cependant Athel savait qu'à la force du vrilium pas une substance connue
ne pouvait résister: cet arrêt devait donc provenir d'une cause spéciale
qu'il ne tarda pas à découvrir. Par un accident dû à la rupture d'un des
ressorts métalliques, la communication se trouvait interrompue entre
l'arbre de couche et le moteur, ce qui était facile à réparer.
En somme, et grâce à un hasard incroyable, mais qui prouvait
l'excellente qualité des matériaux employés à la construction de
l'armature, le vriliogire était pour ainsi dire intact et Athel ne
doutait pas qu'il pût facilement le remettre en activité.
Mais ici se posait la question la plus grave.
Y avait-il lieu de provoquer un nouveau déplacement? Dans quel sens
devait-il être dirigé? En un mot, où se trouvait-on? A quelle
profondeur?
Le savant anglais avait la sensation très nette qu'il avait perdu
connaissance... pendant combien de temps? Était-il à dix, vingt, trente,
cent mètres au-dessous du sol? La descente s'était-elle opérée en ligne
droite ou inclinée? Toutes interrogations qui restaient nécessairement
sans réponse.
Athel regarda sa montre. Elle marquait une heure. C'est-à-dire que
depuis le moment où il avait commencé l'opération--dix heures du
matin--trois heures s'étaient écoulées. Et encore où était la preuve que
ce fût trois heures plutôt que quinze heures. Ceci pouvait se vérifier
mécaniquement.
Il fit jouer soigneusement le remontoir. Le nombre de tours lui démontra
que c'était bien une heure de l'après-midi. Mais pendant combien de
temps était-il resté inerte et inconscient?
Les termes du problème ne se simplifiaient pas.
Enfin de quoi était enveloppé le vriliogire? Dans quelle sorte de
matière se trouvait-il encastré, enchâssé?... Comment le savoir?...
Pour se donner de la force, Athel ouvrit une petite boîte qui contenait
des pilules Berthelot. On sait que notre grand chimiste avait émis cette
hypothèse qu'un jour viendrait où la nourriture de l'homme par les
substances organiques serait remplacée par les éléments chimiques qui
les composaient.
Si bien que l'alimentation en serait assurée par des condensés de
l'essence même des choses, des éléments, azote, carbone, phosphore dont
sont formés les viandes, les légumes, le lait, etc., tablettes ou
pilules qui sous un très petit volume serviraient à la réparation des
forces.
Sir Athel avait étudié cette question depuis longtemps et l'avait en
partie résolue.
Dans une boîte d'un décimètre carré, Athel était en possession de
provisions suffisantes pour assurer son alimentation pendant des mois
entiers.
Craignant donc une nouvelle défaillance physique, il prit deux pilules
riches en azote et y ajouta même, afin d'éclaircir son cerveau, une
tasse de café (en pilule).
Il se sentit rasséréné, alerte! et éprouva cette sensation qu'il était
vraiment trop vivant pour mourir. Il savait enfin, qu'en dernier
ressort, il lui restait une suprême ressource: l'injection sous-cutanée
du vrilium, qui, tant que les organes étaient intacts, rendait à l'être
toute sa vitalité.
La confiance en soi est la première condition du succès.
Dans le très petit espace où Athel pouvait se mouvoir, il examina un à
un tous les divers mécanismes de sa machine, interrompit les contacts
qui pouvaient encore développer l'action du vrilium. Il ne laissa rien
au hasard et comme un général qui a inspecté toutes les parties de son
champ de bataille, il se décida à agir.
Ce fut alors que, levant les yeux pour la première fois jusqu'au plafond
du kiosque, il s'aperçut que la partie supérieure était soulevée.
N'avait-il pas été pratiqué en effet une sorte d'arrachement du casque
prussien qui le couronnait. Dans la chute, ce couvercle--il n'est pas
de terme plus clair--avait basculé et par l'orifice ainsi pratiqué, il
était possible de jeter un regard au dehors.
Il se hissa sur un escabeau, et grâce à sa haute taille, il atteignit le
sommet et passa sa tête par l'orifice. L'obscurité était noire, mais une
tiédeur lui monta au visage. On eût dit qu'un certain espace s'étendait
alentour.
Il prit le fameux porte-crayon--bon à tout faire--et ayant passé le
bras, fit jaillir la lueur claire et blanche. Il eut une exclamation de
surprise. Le vriliogire n'était pas engainé, comme il l'avait cru
d'abord. Au-dessus de lui, l'espace était libre; et aussi, devant l'une
des parois, celle justement où se trouvait la porte, qu'il n'avait pas
jugé prudent d'ouvrir jusqu'ici, dans la crainte d'un éboulement à
l'intérieur.
Il lui parut que ce qui l'entourait fût de pierres dures, de roc même.
Alors il n'hésita plus: il fit jouer les ressorts de la porte et se
pencha sur le seuil, avançant dans les ténèbres la torche minuscule qui
répandit des flots de lumière.
Athel avait devant lui une caverne, une grotte très spacieuse, dont
l'ossature était faite de pierres énormes, tassées, encastrées les unes
dans les autres, donnant la sensation d'une solidité inébranlable.
Il ne voyait pas distinctement le sol: regardant prudemment à ses pieds,
avant de franchir le seuil, il s'aperçut qu'entre le vriliogire et le
terrain de la caverne, s'étendait un espace vide, large de plus d'un
mètre.
Il pencha le jet de lumière, et il lui sembla qu'il y avait là un abîme
très profond, dans lequel ses regards ne distinguaient rien. Au delà de
cet intervalle était le sol de la caverne qui lui parut fait d'une voûte
peu épaisse, comme d'une croûte de ciment qui aurait recouvert un espace
creux au-dessous.
Cependant cette sorte de carapace était d'apparence solide. Décidé à
tout, Athel prit son élan, franchit l'espace vide et se trouva debout,
sain et sauf, sous la haute voûte de la caverne.
L'air y était épais, lourd, presque suffocant, avec un relent de
moisissure qui écoeurait.
Mais on n'en était pas à s'émouvoir de ces détails. Athel éprouvait
comme une sensation de libération. N'avait-il pas ressenti cette
crainte, inavouée à lui-même, qu'il resterait séquestré, inhumé dans le
vriliogire transformé en cercueil! La mort lente, horrible, dans
l'immobilité et l'asphyxie.
Jamais touriste en face de l'espace, du ciel, des bouquets d'arbres, des
vastes paysages, n'éprouva joie plus intense que celle de notre bon
savant, enveloppé de tous côtés d'une calotte de pierre, avec, sous les
pieds, un abîme sans fond? Preuve nouvelle de la relativité des
jouissances humaines!...
Et Sir Athel, emporté par son enthousiasme, s'écria:
--Vive la vie!... Vive la science!
--Qui est-ce qui piaille là-haut? répondit une voix qui semblait sortir
des profondeurs de la terre.
IV
LE TOUT POUR LE TOUT
Sir Athel s'attendait si peu à entendre une voix humaine répondant à la
sienne, qu'il était resté un instant interdit, comme suffoqué.
Mais, se ressaisissant aussitôt, il plaça ses deux mains en porte-voix
devant ses lèvres et cria à pleins poumons:
--Qui a parlé?...
Voilée, paraissant lointaine, la voix répliqua:
--Moi, Eusèbe Labergère, rédacteur au _Nouvelliste_.
--Et moi, je suis Sir Athel Random....
--N. de D.! (pardon de l'exclamation! mais avouons qu'elle était dans la
note). Vous pouvez vous vanter d'être un joli coco et de nous avoir
fourrés dans un beau pétrin!...
--Où êtes-vous?
--Je n'en sais rien... là ou ailleurs, quelque part ou nulle part, à
deux ou trois cents pieds sous terre!...
--Êtes-vous blessé?
--Je n'en sais rien... mais moulu, démoli, ne pouvant remuer ni pieds ni
pattes!... Oh! ce que je donnerais pour prendre un distingué au café de
Boubouroche!
--Ne vous découragez pas! On en sortira.... C'est déjà beaucoup de
n'être pas mort!... Voyons, écoutez-moi!... (il agita la flamme autour
de lui). Voyez-vous une lueur, un reflet....
--Je ne vois rien... je suis trop abruti....
--Bon! tenez-vous tranquille et attendez!...
Labergère gronda encore quelques mots qu'on n'entendit pas. Athel, qui
avait recouvré toutes ses facultés de logique, se disait très justement
que la grotte où il se trouvait communiquait certainement avec quelque
autre poche ou caverne, sans doute celle dont le plancher de celle-ci
formait le plafond.
Armé de sa lampe, il se mit donc à explorer soigneusement la caverne,
se rapprochant peu à peu du vriliogire qui occupait l'une de ses
extrémités.
Déjà il en avait fait deux fois le tour, très surpris de ne trouver
aucune ouverture par laquelle Labergère eût pu être précipité dans les
sous-sols, si cette expression peut être employée à cette profondeur.
Soudain, il s'arrêta devant une masse noirâtre qu'il avait déjà frôlée
en passant et qui lui avait produit l'impression d'être un bloc de
pierre de nuance plus foncée que les autres.
Mais cette fois, la heurtant volontairement du pied, il eut une
surprise.
Cela n'avait pas la rigidité de la pierre, c'était mou et élastique.
Il se pencha vivement et tâta de sa main large ouverte.
--Mais c'est un tas d'étoffes, murmura-t-il. A moins que....
Il palpa cette fois plus vigoureusement: sous l'étoffe, il y avait de la
chair. C'était un corps organique!...
Mais en vain, il s'efforçait--à la lueur de sa lampe--de reconnaître la
forme, la nature de l'objet. Il ne voyait qu'une sorte de rotondité,
sur laquelle était tendue comme une gaine de drap noir.
Tout à coup, il poussa un cri: c'était un corps humain, mais si
étroitement encastré dans un cadre de pierre qu'il semblait impossible
de l'en arracher.
Vivant? Mort? il ne bougeait pas, n'avait pas un frisson, pas un
tressaillement... pourtant posant sa main bien à plat sur l'étoffe,
Athel constatait que la chaleur animale n'avait pas disparu. Il
s'agenouilla, posa son oreille sur la partie qui saillait et écouta
attentivement.
Cela respirait. Cela vivait!... le drap était celui d'une redingote,
d'une redingote anglaise... d'où en conclusion ce nom qui jaillit des
lèvres d'Athel Random: Bobby!
Et quand il l'eut crié, il se fit dans le dos en question comme un léger
remous. Donc quelque part, sous ce dos, il y avait une tête, avec des
oreilles.
Pourtant Athel considérait cette chose avec inquiétude: certes, il
semblait fort simple d'empoigner ce dos, à pleine main, par l'étoffe, et
de l'enlever, en attirant avec lui le reste du corps.
Mais la pierre formait autour de lui une bordure si étroitement adaptée
qu'il semblait impossible que ce reste suivit l'impulsion. Heureusement,
Sir Athel n'était pas homme à abandonner la partie. A force d'efforts,
il parvint à introduire ses deux mains entre la bordure de pierre et le
cadre, et les jambes écartées, tirant en haut de toute sa vigueur, il
arriva à desserrer l'étau qui comprimait le thorax du malheureux.
Il eut alors une autre crainte: il sentit que le corps, dégagé de
l'étreinte qui le retenait, tendait à tomber dans l'espace vide qui
s'étendait au-dessous de lui. Il fallut que Sir Athel fit appel à toute
sa vigueur, très supérieure à la moyenne d'ailleurs, pour que, soutenant
le corps d'une seule main, il pût user de l'autre pour le redresser....
Enfin le corps bascula légèrement, et les épaules, puis la tête
sortirent. Un dernier sursaut et Bobby, oui Bobby, émergeait de ce trou
où il s'était encadré si maladroitement.
Mais dans quel état, hélas! livide, les yeux clos, avec une éraflure au
front d'où perlaient des gouttes de sang?... Sir Athel, rapidement, le
palpa, l'ausculta. Rien de cassé. C'était miracle. Seulement un
évanouissement, suite d'une chute. Le vrilium n'était-il pas là! Le
portefeuille du savant était une véritable trousse, un arsenal
médical... la petite seringue fit son apparition et, ayant mis le mollet
à nu, Sir Athel fit une toute petite injection.
Puis, en attendant l'effet, il revint du côté où il avait entendu la
voix de Labergère. Chose fort curieuse, il lui était impossible de
trouver une nouvelle fissure dans la pierre qui formait le plancher.
Mais alors! était-il d'aventure passé tout entier par le trou à
l'orifice duquel Bobby s'était si malencontreusement arrêté?
C'était réel: il en eut la preuve immédiate, car le reporter qui
s'impatientait là-dessous, se mit à crier:
--Hé! là-haut! est-ce que vous auriez la prétention de me laisser moisir
dans ces catacombes....
Cette fois, sa voix, tout à l'heure arrêtée par le corps de Bobby qui
faisait tampon, arriva claire et vibrante. Cela explique aussi comment
la lumière du vrilium ne pouvait parvenir jusqu'à lui. Maintenant, il la
voyait, au-dessus de lui.
--Écoutez-moi, lui cria Athel. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous
nous trouvons dans une situation plus que critique. Apprenez d'abord que
Bobby est vivant, là, près de moi, et que dans quelques minutes il sera
parfaitement valide....
--Chouette! clama Labergère d'un accent gamin. Il m'aurait manqué.
--Donc nous serons trois à unir nos efforts pour sortir d'ici. Il s'agit
de conserver notre sang-froid, de faire appel à toute notre ingéniosité.
Commencez-vous à secouer votre accablement?...
--Oui, oui!... si j'y voyais plus clair, je me remettrais tout à
fait...; mais vous savez, dans le noir d'une cave qu'on ne connaît pas,
on n'en mène pas très large....
--Je vais vous éclairer aussi largement que possible et vous répondrez à
mes questions....
--Allez-y!
Sir Athel s'étendit sur le sol et, par le trou que l'extraction de Bobby
avait laissé libre, il passa son tube à lumière.
--Parfait! cria Labergère. Gaz à tous les étages! Y a du mieux!
--Pouvez-vous vous dresser, regarder où vous êtes!
--- Je suis sur pied. L'endroit n'est pas gai. Une cave, une grotte, ce
qu'on voudra, mais énorme.
--Quelle est à votre avis la hauteur du plafond?...
--Hum! Je n'ai pas l'oeil très juste en ce moment... dans les cinq à six
mètres....
--Voyez-vous quelque moyen de vous hisser jusqu'à l'orifice où est la
lumière....
--Aucun! pas la plus petite échelle! des murs qui semblent d'un seul
morceau, sans aspérité où poser le bout du pied ni accrocher un ongle.
--Si bien que vous ne pourriez remonter ici....
--C'est de toute impossibilité... il faudrait au moins trois hommes se
faisant la courte échelle....
--Question à étudier!... vous allez pour un instant retomber dans le
noir, il faut que je m'occupe de Bobby....
--Faites donc, je vous prie. Je ne suis que patience!...
Sir Athel avait entendu Bobby bouger derrière lui: il se retourna. Bobby
était maintenant assis par terre, les yeux écarquillés et l'air
parfaitement ahuri. Il faisait des gestes incohérents comme s'il eût
adressé un monologue muet à une personne invisible.
Évidemment, la terrible secousse qu'il avait éprouvée avait quelque peu
déséquilibré ses méninges; et quand Sir Athel s'approcha de lui, il eut
un mouvement de recul.
Le jeune Anglais lui parla lentement, doucement, cherchant à imprimer
dans son esprit la conviction qu'il était sauvé--affirmation dont,
hélas! à part lui, il contestait l'absolue vérité. Mais à mesure qu'il
le rassurait, Bobby, peu à peu, reprenait sa physionomie normale.
Enfin il reconnut son interlocuteur et s'écria;
--_By God_!... Vive l'Angleterre!... Vive sa Majesté l'Empereur et
Roi!...
Cette effusion de loyalisme acheva de le remettre d'aplomb.
--Tiens! nous sommes vivants! fit-il. Ah! c'est Mrs. Bobby qui sera
contente. Je vais lui télégraphier tout de suite.
--Hum! dit Sir Athel, dites-vous bien, cher monsieur Bobby, qu'il nous
fout d'abord sortir d'ici....
Bobby promena autour de lui des regards légèrement hagards:
--Ah ça! où sommes nous?...
--A quelques centaines de pieds sous terre, tout simplement....
--Haô! fit le détective. C'est beaucoup!... alors nous sommes perdus!...
--Tant que le sang circule dans nos veines, répliqua Sir Athel, tant que
la tête est saine et les muscles élastiques, il ne faut jamais
désespérer. Vous n'avez rien de cassé?
--Rien!
--La tête est nette?
--A peu près!...
--Eh bien, je vous dis, moi, Sir Athel, que nous ne devons nous avouer
vaincus qu'après tout avoir tenté pour nous tirer d'affaire.... Allons!
Bobby!... vous êtes citoyen anglais... il faut que vous et moi nous
fassions honneur à notre pays... n'oubliez pas qu'il y a là-dessous un
Français qui nous jugera.
--Un Français! Qui cela?
--Mais votre ami Labergère....
--Tiens! c'est vrai!... Comment! il n'est pas plus démoli que nous!...
--Penchez-vous sur ce trou et parlez lui.
--Hé! M. Labergère, how do you do?...
--_Quite well, much obliged_! répondit le reporter avec un bon rire.
--Où êtes-vous?
--Je vous raconterai ça quand je le saurai. Pour le moment, je voudrais
bien que Sir Athel nous dise s'il a une idée quelconque pour sauver nos
carcasses.
--Écoutez-moi tous les deux, dit l'Anglais. Nous avons été précipités
dans une espèce de gouffre dont nous ne pouvons, malheureusement,
connaître la profondeur. Par on ne sait quel miracle, le vriliogire a
résisté au choc et nous a frayé la voie dans une sorte de puits au fond
duquel nous avons glissé. Comme vous étiez au-dessus de lui, peut-être
soutenu par le toit, vous êtes arrivés jusqu'à l'endroit où, dans une
des parois du puits, une solution de continuité existait. Vous avez
roulé dans la poche où nous nous retrouvons M. Bobby et moi: là était
une ouverture dans la paroi inférieure. Vous, monsieur Labergère, vous y
êtes tombé et c'est chose surprenante que vous ne vous soyez pas brisé
les os.... M. Bobby s'est mal présenté et a été arrêté par les contours
de l'orifice où il était enchâssé comme un diamant dans l'or qui le
sertit....
«Je l'ai tiré d'affaire. Je voudrais faire mieux. Raisonnons donc. Il
n'est aucun moyen humain de remonter dans le puits qui d'ailleurs doit
être obstrué. Pour une pareille ascension, nous ne disposons d'aucun
moyen, et le vrilium lui-même ne peut pas nous être d'utile secours.
«Conclusion, il nous faut trouver une autre issue.
«Nous sommes parés pour certaines éventualités, contre l'obscurité,
contre la faim et contre des obstacles matériels que le vrilium peut
renverser. Nous nous fraierons notre chemin, et, la science aidant, nous
parviendrons peut-être à remonter à la surface de la terre....
--Oh! Paris! les boulevards! gémit comiquement Labergère. Et un bock...
bien tiré!
--Enfin, comme vous, Labergère, ne pouvez venir à nous, il faut que nous
descendions jusqu'à vous, et c'est de l'endroit où vous êtes que nous
commencerons notre exploration.... Monsieur Bobby, avez-vous quelque
objection à présenter contre ce plan?
--Aucune! fit Bobby, bombant le torse. Avec le vrilium, j'irais au bout
du monde!
--Par malheur, pour le moment, le monde pour nous n'est pas très
spacieux et le bout n'en est pas éloigné.... Agissons. Monsieur Bobby,
ne bougez pas. Je rentre dans le vriliogire, pauvre épave que je me
vois forcé d'abandonner... je prends divers objets dont nous pouvons
avoir besoin.... Monsieur Bobby, tenez la tige éclairante à bout de bras
et laissez-moi faire....
D'un bond léger, Sir Athel rentra dans la cabine. Cinq minutes après, il
en ressortait muni d'une petite caisse et d'un rouleau de cordelettes
grosses comme le petit doigt.