--Jamais de la vie. J'y suis, j'y reste et qui sait? peut être bien un

homme solide et de bon vouloir pourra-t-il vous être d'un utile

concours... on a souvent besoin d'un moins savant que soi... enfin,

dites tout ce que vous voudrez, je ne bouge pas... par exemple, je

serais bien d'avis de renvoyer l'ami Bobby, d'autant que peu habitué au

noctambulisme parisien, il doit avoir la tête un peu lourde.... Hé,

Bobby?

--Je suis là, dit le détective en s'approchant, et j'attends que vous

veuillez bien user de mes services....

--Mon cher Bobby, tu es beau, tu es vaillant, tu portes sur tes épaules

la gloire de la grande Angleterre... mais tu vas avoir la bonté de nous

ficher le camp....

--Ficher le camp? fit l'Anglais en regardant Labergère d'un air ahuri.

--Ça veut dire de te barrer, de cavaler, en un mot de t'en aller....

--Moi! m'en aller! s'écria Bobby en se campant sur ses jambes, les deux

poings en avant, comme prêt à boxer.... Sir Athel, j'ai votre parole!

j'ai le droit de demeurer ici et d'être témoin de tout ce qui va se

passer... il y a engagement pris et pour le faire respecter, je

n'hésiterais pas à recourir, le fallût-il, à l'ambassadeur de la

Grande-Bretagne....

--Là! Là! mon petit Bobby! ne te fâche pas! fit Labergère, qui le

traitait de plus en plus familièrement,--car le bonhomme lui

plaisait--tout ça, c'est parce qu'il nous ennuierait fort, pour Mrs.

Bobby, que tu te fasses démolir....

--Je suis aussi solide que vous deux... et si on doit être démoli, on le

sera ensemble... j'ai à réhabiliter la police de Sa Majesté... et je ne

faillirai pas à mon devoir....

Sir Athel haussa les épaules:

--Qu'il soit fait selon votre volonté, dit-il. Après tout, qui sait si

nous n'aurons pas à nous entr'aider les uns les autres. A l'oeuvre,

maintenant, car on pourrait croire que j'hésite.

Rappelons en quelques mots quelle était la situation.

Presque au milieu du terrain, une excavation en forme de cuvette, à demi

remplie de sable et de pierres, et émergeant au milieu le fameux

Vriliogire, enfoui jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, avec, au-dessus,

son toit métallique en forme de casque allemand et sa tige veuve de

l'hélice.

Le vriliogire était tétragonal, les parois étant faites de croisillons

de métal, et dans l'une d'elles une porte étant ménagée.

Aucune poignée, aucune saillie ne pouvait offrir de prise pour le

soulever: et la porte étant fermée, et maintenue dans son cadre par les

pierres et le sable qui pesaient sur elle, il semblait impossible qu'à

moins d'engins très solides, tels que grues ou vérins, on pût parvenir à

le faire sortir de l'étau qui l'enserrait.

Cependant, Sir Athel s'était approché, armé d'outils qui paraissaient de

cuivre et lui permettant de toucher l'appareil à distance. Il avait

passé sur ses mains et sur ses avant-bras des sortes de longs gants

faits d'un tissu métallique brillant et souple, qui rappelait celui des

brassards, à mailles d'acier, des anciens chevaliers.

Un peu pâle, mais ayant au visage le signe non équivoque d'une volonté

que rien ne saurait ébranler, Sir Athel, invitant du geste ses amis à

lui laisser le champ libre, était descendu sur la déclivité de la

cuvette, posant soigneusement ses pieds sur les parties qui offraient le

plus de résistance....

Alors, d'une de ses baguettes dont la forme était identique à celle des

crosses d'évêque, il commença à toucher légèrement les colonnettes,

soutenant les rebords du toit, des crépitements se faisaient entendre,

tandis que de courtes étincelles jaillissaient.

C'était exactement comme si un accumulateur se déchargeait au contact

d'un corps bon conducteur de l'électricité: mais les étincelles étaient

de couleur singulière, comme noires, avec un reflet de rouge brun.

A chacune de ces décharges, on voyait une désagrégation s'opérer entre

le toit et la partie qui le supportait. La calotte de métal se détachait

par saccades, laissant un intervalle de plus en plus large entre les

deux rebords.

--Monsieur Labergère, dit alors Sir Athel, auriez-vous l'obligeance de

me passer l'outil en S qui se trouve à côté de la boîte; ne craignez

rien, il est inoffensif....

Mais il se trouva que l'objet était plus proche de Bobby que du

reporter. Tout content de prouver son bon vouloir, Bobby se précipita,

saisit l'outil et, se penchant sur le bord de la cuvette, le tendit à

Sir Athel... mais n'ayant pris aucune précaution pour assujettir ses

pieds sur le sable mouvant, il glissa....

Et dégringola jusqu'au fond de la cuvette, roulant comme une boule....

Il tomba juste entre les jambes de Sir Athel, qui, perdant l'équilibre,

fut projeté contre l'appareil qu'il frappa, sans le vouloir, de toute la

force de la baguette qu'il tenait à la main.

Labergère s'était élancé pour retenir Bobby et, arc-bouté sur ses

jambes, l'avait saisi par le fond de son pantalon, s'efforçant de le

tirer en arrière....

Que se passa-t-il alors?

Il se produisit un effet foudroyant: sans doute, sous l'action du choc

de la baguette de vrilium contre l'appareil, celui-ci se souleva,

s'arracha de la terre en tournoyant....

Puis il y eut au sommet du casque qui n'était pas tout à fait dégagé de

son support un éclatement bruyant, fulgurant d'étincelles longues de

près d'un mètre, véritables lames de feu qui coupaient l'air en dardant

vers le ciel....

Puis un craquement formidable....

Et, soudain, le sol s'effondra sur un périmètre de plus de dix mètres...

des vagues de sable et de pierre se soulevèrent pour retomber avec un

bruit sinistre....

On eût dit qu'un abîme s'ouvrait....

Et, dans cette perturbation effroyable, tout disparut, s'engloutit,

l'appareil et les trois hommes....

Un gouffre s'était tout à coup creusé, dans lequel s'éboulaient toutes

les terres, tout le sable, toutes les pierres d'alentour....

Et quand, attirés par le fracas de la catastrophe, le préfet, le

ministre, les agents accoururent, ils ne virent plus qu'un chaos de

pierres et de terres, à une profondeur de plus de dix mètres... et qui

s'était refermé sur les malheureux....

Il y eut une clameur de désespoir....

Le malheureux Sir Athel Random avait payé de sa vie l'effort héroïque

qu'il avait tenté pour sauver Paris... et avec lui avaient péri ses

deux courageux acolytes, Bobby, le détective, et Labergère, le

reporter....

Douloureuse tragédie....

II

ANGOISSES DU LENDEMAIN

L'effet produit dans Paris par cette catastrophe fut énorme.

Ce fut un déchaînement de malédictions contre l'administration, coupable

de n'avoir entouré l'opération d'aucune des précautions qu'indiquait la

plus vulgaire prudence....

En dépit de toutes les dénégations, la légende se formait que, par

raison d'économie, on s'était refusé à exécuter des travaux d'étayage et

de soutènement que le malheureux Sir Athel avait réclamés.

--C'est un véritable assassinat, criait le _Reporter_. Vit-on jamais

pareille incurie! Que faisait pendant ce temps le service de la voirie?

Pourquoi n'avait-on pas convoqué les sapeurs du génie? Comment, pour le

moindre incident sur la voie publique, on n'hésite pas à mobiliser les

pompiers, et cette fois, quand il s'agissait d'un travail énorme, dont

évidemment un seul homme ne pouvait se charger, on avait montré une

insouciance criminelle....

Puis, c'était la préfecture de la Seine qui était visée. Les sous-sols

de Paris lui étaient-ils donc inconnus? A quoi servaient des cartes et

des graphiques publiés à frais énormes aux dépens des contribuables! En

étions-nous réduits une fois de plus à devenir la risée de l'Europe?

Le _Nouvelliste_ paraissait, encadré d'un double filet noir.

Car si Labergère était un de ses rédacteurs--sa biographie occupait

trois colonnes de la première page!--Bobby ne lui appartenait-il pas

aussi, par le zèle avec lequel le journal l'avait défendu contre les

inqualifiables attaques d'une presse brutale et mensongère!...

En fait, tout le monde n'avait-il pas sa part de responsabilité, depuis

le ministre qui avait autorisé, avec quelle facilité! la téméraire

tentative d'un homme dont la compétence n'était affirmée que par

lui-même!

Et que dire de ces prétendus savants qui avaient accueilli, avec une

légèreté coupable, les affirmations les plus chimériques et avaient

permis qu'un homme risquât sa vie, sans les avoir soumises à aucune

épreuve préalable!...

Ah! ils avaient cru à la toute-puissance du vrilium! Ces libres-penseurs

avaient eu la foi! Cette fois, c'était bien la faillite de la science:

il était évident que ce malheureux Random n'était qu'un fou qui, par

quelque tour de passe-passe, avait su leur en imposer. La prétendue

dissociation du bloc de marbre n'était qu'un truc de prestidigitation

auquel tous s'étaient laissé prendre, jusqu'au préfet de police, qui

pourtant n'était pas un naïf.

Ce désastre avait eu son contre-coup à la Chambre des députés: le leader

de l'extrême-gauche avait, pour ainsi dire,--bondi sur le cabinet,

enveloppant dans la même réprobation tous les services, y compris la

Guerre, la Marine et les Travaux publics.

Qu'attendre de gouvernants qui ne savaient même pas défendre le sol d'un

quartier de Paris. Aujourd'hui c'était une parcelle du dix-neuvième

arrondissement qui disparaissait dans l'abîme, demain ce serait la

France tout entière! (_Applaudissements à l'extrême-gauche et sur les

bancs de la droite. L'orateur, revenant à son banc, est vivement

félicité._)

Il ne fallut rien moins que toute la souplesse, toute l'onction,

assaisonnée d'ironie, du chef du cabinet pour résister à l'attaque.

Reprenant la célèbre métaphore du bloc, il le montra se dressant,

robuste et sans fissures, pour soutenir l'édifice superbe de notre pays.

--Qu'importent, s'écria-t-il, des paroles amères à nous adressées,

qu'importent ces attaques injustes auxquelles nous n'opposons que

l'impassibilité des consciences fortes et sûres d'elles-mêmes! Sont-ce

donc des mots qui sauveront les malheureux engloutis! Est-ce parce que

nous aurons laissé échapper de nos mains ces portefeuilles dont certains

sont si friands que le sol s'entr'ouvrira pour rendre ses victimes! Nous

acceptons toutes les responsabilités, sans hésiter, d'un coeur ferme,

parce que nous sommes prêts à en assumer d'autres... c'est-à-dire toutes

les mesures déjà prises et à prendre pour l'oeuvre difficile du salut

des trois hommes, des trois martyrs de la Science! (_Acclamations sur

les bancs de la gauche et du centre. L'orateur, revenant à sa place, est

vivement félicité._)

L'ordre du jour de confiance fut voté à une majorité de 293 voix.

Mais pendant ce temps-là, on travaillait.

Toute la cohorte des ingénieurs parisiens avait été mobilisée, des

puisatiers, des égoutiers, des maçons, des terrassiers avaient été

appelés sur les lieux.

Car, bien qu'on ne conservât plus aucun espoir de sauver les engloutis,

il fallait bien, pour satisfaire l'opinion, accumuler toutes les preuves

possibles de bon vouloir.

Voici quel était maintenant l'aspect du terrain:

Un trou, un large trou, un immense trou ayant une profondeur de douze

mètres, un pourtour de terre et de caillasses, presque à pic et semblant

en équilibre plus qu'instable. Au fond du trou, un amas de débris sans

forme et sans consistance qui semblait s'affaisser de moment en moment.

Ensevelis sous cette masse, les malheureux n'avaient pas même dû

souffrir. L'écrasement--et c'était un véritable bonheur!--devait avoir

été immédiat, instantané.

Restait-il une chance quelconque de les arracher à leur sort, très

probablement accompli depuis la première minute; pas un des ingénieurs

ne se fût hasardé à répondre par l'affirmative.

Bien plus, étant donnée la nature du terrain, il était certain que tout

travail tenté ne pouvait que déterminer de nouveaux éboulements, et par

conséquent augmenter la masse des matériaux sous laquelle les victimes

n'agonisaient même plus.

On décida que l'impossible serait tenté.

Un étayage solide serait établi pour contenir les parois du gouffre;

puis on installerait une sorte de drague avec laquelle on enlèverait la

plus grande quantité possible de sables et de gravats.

Quant à la durée des travaux, qui aurait pu les prévoir?

Il était peu probable qu'on pût, avant quarante-huit heures au plus,

commencer le labeur de déblaiement.

Ne satisfaisant personne, ces mesures étaient cependant les seules

auxquelles on pût songer. On ne se faisait plus d'illusions, mais on

essayait d'en éveiller chez autrui....

Du reste, le deuil public se manifestait avec son intensité habituelle:

le temps étant très beau, les terrasses de café regorgeaient et le soir,

les salles de théâtre furent combles.

On eut volontiers préparé une fête, représentation ou bal de gala, au

profit des victimes. Mais puisqu'elles étaient mortes!...

Le _Reporter_ eut une idée de génie--pour diminuer la triste victoire du

_Nouvelliste_.

Un de ses rédacteurs fut dépêché à Londres avec mission d'avertir la

veuve de M. Bobby et de la ramener à Paris.

Ce qui fut fait: et la malheureuse femme--véritablement désespérée de la

mort de son brave détective de mari, dut parader sur les boulevards en

une voiture sur laquelle planait un étendard noir, avec, en lettres

d'or, cette inscription:

_Le «Reporter» à la veuve du Martyr._

Une souscription était en même temps ouverte dans ses colonnes, afin de

mettre madame Bobby à l'abri du besoin. Le journal s'inscrivait pour

mille francs.

En même temps, le _Nouvelliste_, qui n'entendait plus se laisser

distancer, faisait appel à tous les journalistes, à tous les

intellectuels, pour que fût élevé à la mémoire de Labergère, le héros du

reportage, un monument dont l'exécution fut confiée au grand Rodin. On

rêvait une statue rappelant le Moïse de Michel-Ange, dont les cornes

électriques symboliseraient la nature de l'accident où il avait péri.

Il n'était que Sir Athel Random dont nul ne se préoccupât. Après tout,

il était le véritable auteur responsable de la catastrophe. Déjà, de ses

prétendues inventions, John Coxward avait été la première victime; et

voici que ses fantaisies pseudo-scientifiques avaient encore causé la

mort de trois personnes.

Seul, Emile Gautier--le chroniqueur scientifique--élevait la voix en sa

faveur et, dans un article sérieusement documenté, exposait la théorie

des terres rares et du Vrilium. L'avenir réhabilitera Sir Athel, victime

irresponsable d'un accident, tout à fait indépendant de sa volonté, et

dû seulement à l'incurie de l'édilité parisienne. Suivait une charge à

fond de train sur les hauts fonctionnaires de la Préfecture de la Seine.

Vingt-quatre heures s'étaient déjà écoulées, quand on signala l'arrivée

à Paris de miss Mary Redmore, la fiancée--hélas, déjà veuve--de Sir

Athel Random.

La malheureuse jeune fille--qui portait à Sir Athel une profonde

affection--avait voulu apporter l'hommage de son inconsolable douleur

sur cette tombe effrayante où nul vestige ne rappelait plus le souvenir

de celui qu'elle avait aimé.

Elle était accompagnée de son père, l'énergique M. Redmore qui, ayant

pris définitivement le parti de sa fille et n'admettant pas

l'irresponsabilité des Français dans cette horrible catastrophe, se mit

immédiatement en rapport avec nos plus éminents avocats d'affaires. Il

était décidé à intenter un procès à la Ville de Paris et à lui réclamer,

au nom de la famille de Sir Athel, dont il s'était fait confier les

pouvoirs--des dommages-intérêts qu'il évaluait à vingt mille livres

sterling, c'est-à-dire à cinq cent mille francs.

Une complainte se vendait sur les boulevards:

Français, écoutez l'histoire

Qu'on ne pourrait pas y croire

D'un Anglais qu'un triste sort

Précipita dans la mort...

A Blériot faisant la pige,

Armé d'une simple tige,

Il s'imaginait, pauvre homme...

A l'aide du Vrilium,

Voler à travers l'espace...,

Voir le soleil face à face;

Il est tombé dans un trou,

Ous qu'on ne voit rien du tout!...

L'éditeur de cette oeuvre--qui se chantait sur l'air de Fualdès--fit une

fortune rapide....

Mais peut-être est-il nécessaire de dire maintenant ce qu'il était

advenu des trois protagonistes de cette tragédie....

III

SOUS PARIS

Pour tout homme de sens rassis, se défendant contre les suggestions

d'une imagination fantaisiste, il n'est pas douteux que, si un kiosque à

journaux et trois hommes sont entraînés dans la débâcle de centaines de

mètres cubes de matériaux divers, les probabilités militant en faveur de

leur écrasement se peuvent chiffrer par--sur mille--999 à une chance

pour leur salut.

Cependant étudiez les faits divers que nous apportent les journaux, et

vous serez surpris de voir le rôle qu'en les cas les plus effrayants,

joue cette force que nous nommons--sans la comprendre--le hasard.

Sans qu'il y ait miracle, sans qu'aucune des lois connues et vérifiées

soit violée, ce couvreur tombe du sixième étage, rebondit sur un balcon

et vient s'étaler sur une voiture d'ordures ménagères, qui lui fait un

lit moelleux et sauveur.

Sur deux automobilistes emportés par la même voiture, mis en péril par

la même rupture de frein, culbutant sur le même obstacle, sous la même

voiture qui capote, l'un d'eux est tué raide, l'autre en est quitte pour

quelques douleurs internes et provisoires, dont le seul intérêt sera de

servir de justification pour réclamer une indemnité au célèbre Qui de

droit, anonyme auteur de tous nos maux.

Sous les rafales de la tempête, sur dix navires, neuf parviennent à fuir

devant le vent et atteignent l'accalmie. Le dixième, le plus solide, le

plus neuf, le mieux commandé disparaît, happé par la mer et des

passagers, un seul survit, un boiteux qui n'avait jamais navigué et,

bien entendu, ignorait les plus élémentaires principes de la natation.

Il y a, sur mon trottoir, une pelure d'orange: depuis le matin cent

personnes ont déambulé, au pas, au trot, au galop, sans même y prendre

garde. Je sors, je vois la pelure et, d'un coup de pied, l'envoie dans

le ruisseau. Je tombe et me casse la jambe.

La vie et la mort sont à la merci de milliers de circonstances, les unes

visibles et dont nous croyons pouvoir nous écarter, les autres

invisibles et sournoises qui règlent notre compte, sans que nous ayons

supposé qu'il y avait un calcul à faire.

Il n'est rien de moins vraisemblable que le vrai, rien de plus vrai que

l'invraisemblable.

C'est pourquoi, si étrange, si stupéfiant que paraisse la suite de ce

récit, l'incrédulité du lecteur ne serait qu'une preuve d'inexpérience.

Le mot--impossible--a dit Arago, n'existe pas, sinon dans les

mathématiques pures... et encore!

C'est pourquoi ce serait faire preuve d'une fâcheuse étroitesse d'esprit

que de s'étonner quand nous retrouvons, à une profondeur que nous

n'avons pas encore eu le temps d'évaluer numériquement....

Sir Athel Random, assis, le front dans la main et réfléchissant

profondément....

Assis? où? sur quoi?

Très simplement sur le plancher de son kiosque, de sa guérite, de

quelque nom qu'on veuille la nommer.

Brisé? Ou tout au moins étourdi? Point. Très calme, très valide et en

possession de toutes ses facultés.

Seulement un peu étonné: 1° de se trouver à l'intérieur de son appareil

d'aviation, 2° de n'entendre aucun bruit, et de se sentir en pleine et

lourde solitude, 3° d'avoir la sensation d'une descente plutôt que d'une

chute, sans heurt violent.

Naturellement l'obscurité était profonde et ce n'était qu'à tâtons que

sir Athel avait reconnu le plancher et les parois.

Encore n'avait-il hasardé ces gestes qu'avec une infinie précaution; il

savait trop, par expérience, quels périls pouvait présenter une

brusquerie de geste dans un local muni de tous côtés d'une machinerie

aussi délicate que dangereuse.

Donc il avait pris le parti le plus sage, qui était de se tenir aussi

immobile que possible et de réfléchir, aussi nettement et aussi

froidement que les circonstances le permettaient.

Sir Athel--on l'a deviné du reste--était un esprit précis, méthodique,

sériant les questions.

Le fait de se trouver à de nombreux mètres sous terre, enfermé dans une

caisse d'explosifs, n'était pas, à premier examen, de ceux que l'on

choisirait bénévolement pour occuper ses loisirs.

Mais, d'autre part, c'était satisfaction réelle que de sentir son coeur

battre, que de faire jouer ses muscles, que de constater l'activité de

son cerveau; en un mot, de se retrouver, après pareille alerte,

parfaitement vivant.

Sir Athel monologua, à la muette, bien entendu.

--Je me rappelle fort bien, se disait-il, que je touchais au succès.

J'allais en quelques minutes--et par la seule force du vrilium,

convenablement adaptée, soulever lentement le Vriliogire.

«Mon but était, aussitôt que j'aurais dégagé la porte, de m'introduire à

l'intérieur, avec les précautions convenables, d'atteindre l'isolateur

central et ainsi de neutraliser l'effet du vrilium, redevenu

provisoirement inerte. Et alors on aurait achevé le sauvetage de

l'appareil par les moyens ordinaires. Quelques cordes solides et de

vigoureux bras auraient achevé l'oeuvre.

«Que s'est-il alors passé? Je me souviens que j'avais déjà déchargé

certaines parties des condensateurs... encore quelques instants et je

touchais au but. Seulement j'eus besoin--ma mémoire est très

fidèle--d'une des tiges que j'avais préparées et qui, par sa forme

recourbée, me permettait de la faire pénétrer à l'intérieur.

J'atteignais ainsi le ressort supérieur de la porte dont une partie se

repliait et livrait passage à ma main qui achevait l'oeuvre....

«J'eus le tort, je le reconnais maintenant, de faire appel à autrui--à

M. Labergère, si je ne me trompe--pour obtenir l'outil désiré... ce fut

alors qu'un corps lourd se précipita sur moi... détermina le choc de ma

baguette à vrilium contre une partie de la paroi...»

Il se donna à lui-même quelques explications dont le résultat fut qu'il

ignorait comment la porte avait pu s'ouvrir et se refermer sur lui...,

en même temps que les charges de vrilium contenues dans des baguettes,

et soudain libérées, déterminaient un éboulement et la chute de

l'appareil.

Mais la science constate nombre de faits dont les modalités lui

échappent.

Le phénomène actuel les augmentait d'une unité. C'était tout.

Ce qui était évident, c'est que, par les chocs subis, tels

déclanchements s'étaient produits dans les ressorts moteurs qui avaient

opéré la neutralisation du vrilium. Car au moment actuel il semblait en

vérité que l'appareil fût pour ainsi dire mort, ne produisant plus ni

force, ni chaleur, ni lumière. Question à étudier de plus près, si

jamais on avait encore le loisir de l'étude.

--Tout ceci, pensa Sir Athel, ne me renseigne que très médiocrement sur

les moyens qui me restent de sortir de la position plus que précaire

dans laquelle je me trouve.

Et tout à coup il eut un frisson.

Une pensée--un instant écartée--lui sautait au cerveau.

Il n'était pas la seule victime de cette catastrophe. Il avait deux

compagnons! Labergère, Bobby, le reporter génial, le détective si

fortement britannique. Les... deux malheureux avaient-ils péri, soit

qu'ils eussent été foudroyés par les décharges vriliennes qui avaient

déterminé et accompagné l'effondrement; soit, ce qui était plus horrible

encore, qu'ils eussent été écrasés par les décombres....

Sir Athel avait le coeur essentiellement bon. Toutes ses recherches

scientifiques n'avaient d'autre objet que d'augmenter, si possible, la

somme de bien-être dont disposait l'humanité.

Qu'importait sa vie à lui! Dès longtemps, il en avait fait le sacrifice.

Mais avait-il le droit de disposer de celle d'autrui? Or ici sa

responsabilité était entière, indéniable. Pourquoi, connaissant les

périls de l'opération, sachant que lui seul pouvait les conjurer;

comment, pourquoi, avait-il été assez faible pour autoriser ces deux

hommes à l'accompagner?

Encore pour le cas de Coxward, pouvait-il alléguer pour sa défense

personnelle que c'était par la propre imprudence du boxeur que

l'accident s'était produit. Sir Athel en avait été témoin sans y

participer en quoi que ce fût.

L'effrayante aventure · 第 7 / 11 段