dédain.
--Je me présente. Je m'appelle Sir Athel Random, élève et modeste
collaborateur de William Crookes, le président de la Société Royale
Scientifique de Londres... et si la chose pouvait vous intéresser, je
pourrais vous énumérer les titres et diplômes que m'ont conférés les
plus importantes Institutions scientifiques de la Grande-Bretagne:
peut-être même pourrez-vous vous souvenir de certain mémoire sur les
terres rares qui eut l'honneur de la lecture et dont votre regretté
collègue M. Berthelot voulut bien faire l'éloge en termes qui, je
l'avoue, eussent donné quelque orgueil à tout autre que moi.
--Mais oui, je me le rappelle fort bien! dit une voix cassée. Ce mémoire
a été inséré dans le _Journal des Savants_... il est fort remarquable.
--Je vous remercie, dit Sir Athel. Je reviens au fait qui nous
intéresse.
«Cet appareil est en réalité des plus simples; ce qui le différencie de
ceux qui ont été construits jusqu'ici, c'est qu'il comporte deux
hélices, l'une à la partie supérieure, l'autre à la partie inférieure;
elles sont mues par un arbre de couche, simple tige métallique, qui
obéit elle-même à un moteur de très petite dimension. La direction est
obtenue par un système d'inclinaison de l'une ou l'autre hélice, selon
la volonté de l'opérateur.
«Mon intention était de ne faire mon premier et définitif essai de cet
aviateur d'un genre nouveau qu'à la fin du présent mois; je serais
certainement passé par Paris, mais ce n'eût été qu'une étape, mon plan
bien arrêté comportant le tour du monde en passant par la Russie, la
Sibérie, la Chine et le Japon, avec retour par l'Amérique du Nord....
Il s'arrêta un instant: les membres de la commission commençant à donner
des signes non équivoques d'impatiente incrédulité.
Le ministre se demandait lui-même si on n'était pas victime d'un humbug
excessif ou de la monomanie d'un fou.
Mais le préfet qui avait mieux l'habitude de l'invraisemblable--et à
qui, il faut bien le dire, la physionomie de Sir Athel plaisait fort,
lui fit signe de continuer.
Sir Athel, toujours très froid et comme s'il eût disserté sur les
matières les plus simples du monde, reprit la parole:
--Je comprends, messieurs, que mes affirmations puissent, à première
audition, paraître entachées d'une certaine exagération.
«Je vous prie de croire que je n'ai pas dit un seul mot qui ne soit
l'expression de la plus absolue vérité, ainsi que d'ailleurs j'aurai
l'honneur de vous en donner la preuve décisive....
--Une seule observation, dit l'illustre Alavoine, vous parlez de
moteur... quel est-il? et de quelle substance l'approvisionnez-vous?
--C'est ce que je vous expliquerai tout à l'heure. Mais permettez-moi
de reprendre mon exposé selon le plan que je me suis tracé....
«La question qui vous intéresse le plus c'est de savoir comment cet
appareil qui, le 1er avril à une heure du matin, se trouvait dans la
cour de ma maison, Corsica-street, dans le faubourg d'Highbury, à
Londres, est venu s'échouer dans un terrain de votre capitale....
«Voilà ce qui s'est passé....
Et, très nettement, il raconta la scène que nous connaissons:
l'apparition subite d'un inconnu, son intrusion dans l'appareil, puis le
départ instantané, l'enlèvement, la disparition.
--Ce malheureux dont j'ai déploré le sort a été emporté avec une vitesse
vertigineuse; il a évidemment fait jouer inconsciemment le moteur, sans
aucune notion de la façon de le diriger, de le modérer. Il a été enlevé
à une hauteur que je puis évaluer à deux, ou peut-être trois mille
mètres. Le moteur était orienté à l'est. Il a piqué droit sur la France.
«Je suppose--car ici je suis réduit moi-même à une hypothèse--que, le
premier étourdissement passé, le malheureux s'est affolé, a essayé de
s'échapper de la cage dans laquelle il s'était si involontairement
séquestré... qu'a-t-il fait? à quel ressort s'est-il accroché? Je ne
pourrai le savoir que lorsque j'aurai moi-même très soigneusement
examiné l'appareil... je le soupçonne fort d'avoir fait jouer l'hélice
supérieure, auquel cas la descente a dû être foudroyante... l'homme,
perdant l'équilibre, est tombé d'abord au milieu de votre ville et son
cadavre, à ce que j'ai appris, a été retrouvé au pied d'un de vos
monuments publics....
«Quant à l'appareil, il me paraît probable que, sous l'impulsion du
moteur inarrêté, il a fait un bond prodigieux; mais l'équilibre étant
rompu, il s'est abattu à l'endroit où il a été trouvé, ayant fouillé la
terre comme pour s'y frayer un passage....
«Je sais depuis hier que l'homme qui fut la malheureuse victime de son
imprudence, est un nommé John Coxward dont l'identité fut difficile à
établir, en raison de rapprochements de date qui rendaient
invraisemblable sa présence presque simultanée en deux endroits éloignés
l'un de l'autre....
«Du reste, à ce sujet M. Bobby pourra vous fournir des explications
précises qui seront appuyées par le témoignage de M. Labergère.»
Les membres de la commission se sentaient fort perplexes.
Toute cette histoire avait été débitée d'un ton grave et qui, en dépit
de leur partialité, excluait toute idée de mystification.
Mais, scientifiquement, cela ne tenait pas debout, et nos illustres
savants ne craignaient rien tant que d'être victimes d'une facétie qui
aurait déconsidéré les nobles Académies qu'ils représentaient.
On entendit Bobby et Labergère. Leur récit, très solennel de la part du
détective anglais, qui insista plus que de raison sur les avanies
imméritées que lui avait attirées l'affaire Coxward, plein de
désinvolture au contraire de la part du reporter, enchanté de
l'aventure, troublait la commission, mais sans la convaincre. La peur du
ridicule dominait.
Après s'être consulté avec ses collègues:
--Sir Athel Random, dit le président, loin de nous la pensée de mettre
votre parole en doute. Cependant il s'agit, vous le reconnaissez,
d'intérêts fort graves.
«Vous vous faites fort, nous avez-vous dit, d'enlever, de faire
disparaître ou tout au moins de neutraliser l'appareil dangereux qui
inquiète à bon droit la ville de Paris.
«Mais avant de vous autoriser à une tentative qui, remarquez-le, peut
mettre votre propre vie en péril en même temps que compromettre la
sécurité de tout un quartier de Paris, il nous semble que quelques
précisions sont nécessaires.
«Vous parlez d'un moteur de très petit volume, dont la force serait
telle qu'elle ferait agir un mécanisme pendant des journées, des
semaines, des mois peut-être....
--Vous pouvez dire des années, rectifia sir Athel.
--Sans être renouvelé?...
--Exactement.
--Vous avouerez vous-même que ce sont là des conditions tellement
exceptionnelles, si contraires à tout ce que jusqu'ici nous a révélé
l'expérience, qu'elles pourraient être qualifiées de miraculeuses....
--Il n'y a pas de miracle, interrompit encore sir Athel, sinon je n'en
connaîtrais pas de plus étrange que l'expérience banale qui s'opère dans
un ballon de verre, deux gaz invisibles, oxygène et hydrogène,
produisant de l'eau sous l'action d'une décharge électrique.
M. Alavoine toussa: ce diable d'homme avait réponse à tout.
--Quoiqu'il en soit, vous ne trouverez sans doute pas étonnant,
monsieur, que nous vous demandions quels sont--_grosso modo_--la nature,
le mécanisme de votre moteur, et quel est le produit qui l'actionne....
--Je redoute que mes explications vous paraissent un peu longues, dit
Sir Athel, d'autant que votre impatience dit être grande de mettre fin
aux angoisses de votre ville. Cependant il ne m'appartient pas de vous
refuser ce que vous me demandez.
«Mon moteur n'est alimenté par aucune substance, car il est la substance
elle-même, produisant le mouvement par sa propre action.
«Il est d'une force colossale, car un milligramme suffirait à pulvériser
la maison où nous sommes.
«Il est inépuisable, car sa déperdition par l'action peut se mesurer à
un dix millionième de gramme par vingt-quatre heures.
Malgré leur patience, les membres de la commission laissèrent échapper
quelques Ho! corsés de quelques Ha! d'incrédulité.
Sir Athel, pour la première fois, se prit à sourire.
--Vous ne pourriez pas mettre à ma disposition un bloc minéral
quelconque d'une seule pièce, pavé de grès, objet en marbre--je me
permettrais de vous démontrer, sans danger pour personne, bien entendu,
un des effets de la matière dont est composé mon moteur.
Il y eut un moment d'hésitation: l'offre était tentante. Les vieux comme
les jeunes aiment les expériences.... C'est toujours un peu du théâtre.
Justement, il y avait sur le milieu de la table verte un énorme encrier
de marbre, pesant au moins trois kilos et dont la spécialité était de ne
jamais contenir d'encre.
--Finissons-en, dit M. Alavoine, exercez votre puissance (le mot fut dit
avec un fort accent d'ironie) sur ce bloc de marbre....
Sir Athel s'approcha:
--Cet objet n'a aucune valeur artistique... c'est bien. Vous n'aurez
rien à regretter.
Il fouilla dans la poche de son gilet et en tira un objet qui
ressemblait à s'y méprendre à un porte-crayon d'or. C'était mince et
coquet. Il le mania, le mettant bien en vue pour toute la commission.
--Ceci est bien peu de chose, messieurs. La force renfermée dans ce
petit tube est cependant telle que les adjectifs les plus excessifs ne
pourraient la qualifier.
Et comme il lui semblait lire sur le visage de ses auditeurs des signes
évidents d'inquiétude:
--Soyez sans crainte aucune, messieurs. L'opération va s'accomplir sans
bruit appréciable et sans manifestation inquiétante.
En vérité, tous retenaient leur haleine et ceux qui faisaient meilleur
visage n'en avaient pas moins la poitrine quelque peu serrée.
Les yeux du préfet éclataient de curiosité: quant au ministre, dont le
devoir était d'être impassible, il s'était contenté de baisser
légèrement les paupières.
Sir Athel vint à table, attira l'encrier sur le bord, puis, s'étant
penché, avec l'attention d'un chirurgien qui cherche le point juste où
frappera son bistouri, il toucha le morceau de marbre de la pointe de
son porte-crayon....
Il y eut un léger, très léger craquement, comme d'un ressort de montre
qui se brise.
Et, à la place de l'encrier, il ne restait sur la table qu'un petit tas
de poudre, à peine de quoi remplir un coquetier.
Des cris éclatèrent, tous s'étaient levés et groupés autour de ce
résidu. Ils ne pouvaient plus douter, ils avaient vu, de leurs yeux
vu....
--Je crois, dit Sir Athel, qu'un de vos compatriotes, le docteur Lebon,
appelle cela la dissociation de la matière....
--Inouï! stupéfiant! renversant!... et c'est avec ce petit tube....
Des mains se tendaient vers l'objet que Sir Athel tenait entre le pouce
et l'index, comme une tige de fleur.
Il donna un léger tour à une virole et remit le tube dans sa poche,
simplement.
--Ne risquons pas d'accident, dit-il. L'objet est d'un maniement fort
délicat et son usage nécessite un apprentissage assez long... j'ai mis
dix ans, messieurs, à me rendre maître de cette force....
--De quoi est composée cette substance? Comment l'avez-vous obtenue?...
--Toutes questions qui nous mèneraient bien loin, répliqua Sir Athel.
--Mais, du moins, comment la nommez-vous?
--Je l'ai baptisée le vrilium....
--Vrilium? répétèrent les gens, cherchant une étymologie qu'ils ne
trouvaient pas, parce que ce n'était pas du grec.--Nom purement
fantaisiste, messieurs. Peut-être avez-vous lu cependant un livre fort
remarquable d'un de mes plus célèbres compatriotes--_La Race future_,
par Sir Henry Bulwer Lytton.
«Il s'agit dans ce roman, utopique, si l'on veut; mais où je vois, pour
ma part, une anticipation de l'avenir, d'un peuple que la science a armé
d'une force si puissante, si irrésistible,--et à la fois si
maniable,--qu'elle est à la disposition de tous: hommes, femmes ou
enfants; qu'il n'est pas d'obstacle qu'elle ne renverse, de résistance
qu'elle ne brise, si bien que les effets se neutralisent les uns par les
autres... sous peine de destruction mutuelle et d'anéantissement
réciproque, nul ne peut attaquer son prochain....
«Par le développement de la force, la vertu, la patience, la bonté,
règnent sur la terre--mais, entendez-le bien, parce que cette force
n'est pas aux mains de quelques-uns; mais au pouvoir de tous, des plus
faibles comme des plus vigoureux. Elle rétablit l'égalité et par
conséquent la liberté....
«Cette force, notre Bulwer l'a appelée le Vril, d'où le nom de Vrilium
que j'ai donné à la substance que j'ai découverte....
«Quant à cette substance elle-même, un mot suffira à vous en faire
comprendre la nature. Elle est analogue au Gallium que découvrit jadis
votre grand compatriote Lecoq de Boisbaudran, et surtout au radium de
votre immortel Curie. Elle prend rang à la tête des terres dites rares,
dont je vous cite les noms pour mémoire: l'yttrium, le palladium,
l'osmium, le ruthénium, le vanadium, et enfin le polonium, révélé tout
récemment par Mme Curie... m'aidant des travaux de mes prédécesseurs,
de Sir Arthur Ramsay, de Lord Raleigh, de Norman Lockyer, de MM.
Berthelot, Becquerel, Le Bon et tant d'autres, j'ai découvert, moi, le
vrilium dont j'ai tenté une première utilisation pratique en le
domestiquant pour l'aviation....
«Le moteur de mon appareil est donc le vrilium, émanant la force de
lui-même, comme le radium émane de la lumière et de la chaleur; mais en
proportions telles, qu'adapté à un mécanisme approprié, il détermine des
rotations de vingt mille tours par minute....
«Le petit appareil que j'ai sorti de ma poche est muni d'une
imperceptible tarière, faite d'une pointe de diamant: c'est pourquoi en
une seconde elle désagrège, sous une rotation que lui imprime le
vrilium, les blocs les plus durs--à condition bien entendu qu'on
l'applique à ce que la science hindoue appelle le centre de laya, je me
réserve d'expliquer cela plus tard--c'est-à-dire le point où en toute
masse concrète toutes les molécules s'appuient et se soutiennent les
unes les autres....
«Mais j'en ai trop dit, messieurs, et craindrais d'abuser de votre
patience..., si vous voulez bien me faire confiance, je me livrerai sans
plus tarder aux opérations nécessaires pour neutraliser l'effet de mon
vriliogire... et délivrer votre beau Paris des angoisses que je lui ai
bien involontairement causées.»
Il y eut une acclamation approbative: le jeune Anglais avait eu enfin
raison des défiances et des jalousies inavouées des savants
officiels.... Certes, plus tard, quand ils se ressaisiraient, ils
traiteraient toutes ces affirmations de chimères sinon de mensonges...
mais devant le petit tas de poussière de marbre, ils se sentaient
désarçonnés et ne cachaient pas leur enthousiasme.
Le ministre et le préfet s'étaient emparés de Sir Athel et s'entendaient
avec lui pour les mesures à prendre en vue de l'opération qui aurait
lieu le lendemain à dix heures du matin.
La seule inquiétude que témoignât Sir Athel, c'était que la qualité du
vrilium dont était chargé l'appareil enfoui, ne produisît d'énormes
étincelles qui pourraient effrayer le voisinage: il importait de
prévenir toute panique.
Sir Athel répondait de tout, «autant du moins, ajoutait-il, que les
prévisions humaines le peuvent permettre». Et encore «le danger, à
supposer qu'il existât, n'existerait que pour lui-même».
Et comme le ministre se récriait, l'adjurant de prendre toutes les
précautions nécessaires, lui offrant même de reculer l'opération pour
lui laisser le temps de mettre toutes choses au point:
--Monsieur le ministre, dit simplement Sir Athel, le plus humble
chimiste, dans son laboratoire, risque sa vie vingt fois par jour. Et la
statistique prouve, conclut-il en souriant, que c'est une des fonctions
qui mènent leur homme à l'âge le plus avancé.
Rendez-vous fut pris pour le lendemain, neuf heures et demie, au terrain
de la rue des Carrières-d'Amérique. Un cordon de troupes tiendrait le
public à distance suffisante.... Sir Athel entendait agir seul, il
n'admettait auprès de lui que les autorités supérieures, le préfet de
police....
--Et le reporter du _Nouvelliste_! fit une voix mâle qui n'était autre
que celle de Labergère.
--Je ne puis rien vous refuser, répondit courtoisement Sir Athel.
--Eh bien! et à moi? hasarda Bobby. Si je n'avais pas fait tout mon
tapage autour de Coxward, est-ce que les journaux s'en seraient
occupés!... Est-ce que ce ne sont pas les injures dont on m'a accablé
qui ont donné l'éveil!... Sir Athel, vous ne pousserez pas l'ingratitude
jusqu'à me repousser....
--Vous serez des nôtres, mon cher monsieur Bobby, dit l'Anglais.
Les dernières salutations furent échangées. Sir Athel se fit conduire au
Carlton où, dès le lendemain matin, Labergère viendrait le chercher.
Et quand ils se furent serré les mains sur le seuil de l'hôtel Beauvau,
Labergère resté seul avec Bobby lui prit familièrement le bras:
--Toi, mon vieux Bobby, tu vas venir avec moi au _Nouvelliste_.... Il
faut qu'on te voie...; on te photographiera, et ta binette paraîtra
demain, en première page.... Nous ferons mon article ensemble, et après
ça, nous irons casser une croûte à l'Américain.... Hein! brave Bobby,
des truffes, du champagne et des petites femmes. Hé! Hé!
Bobby se laissa entraîner!...
Hélas! tous ces gens croyaient toucher à un dénouement!...
Pouvaient-ils deviner les horribles traîtrises du destin qui les
guettait!
TROISIÈME PARTIE
PARIS AVANT LA CRÉATION DE L'HOMME
I
CATASTROPHE QUI N'EST QU'UN DÉBUT
Le lendemain, à l'heure dite, tout le monde fut exact au rendez-vous.
Sans parler de cent mille Parisiens qui, alléchés par l'article
étincelant de Labergère, s'étaient dirigés vers les Buttes-Chaumont et
les rues avoisinantes dans l'espoir de voir l'inventeur du vrilium et
d'assister à l'intéressante opération promise.
Du reste, avec la versatilité qui est la caractéristique de notre esprit
national, déjà, sur la simple assurance d'un article de journal, toutes
les craintes avaient disparu. On ne voyait, dans ce petit voyage au fond
de Belleville, qu'une excursion de plaisir.
Il est vrai que Labergère, tout en transcrivant fidèlement les
explications données par Sir Athel, avait, pourrait-on dire, optimisé
l'affaire de telle sorte que l'opération qui allait être tentée était
présentée comme un simple jeu pour le génial inventeur: et nul ne
songeait à le lui reprocher, car il était de première utilité de
modifier dans un sens d'accalmie la mentalité des Parisiens, si prompts
à s'affoler.
Seulement toute cette foule--dans laquelle on comptait des représentants
de toutes les classes sociales, se montra quelque peu désappointée,
quand elle se heurta à un déploiement de troupes qui la reléguait à
quelque cinq cents mètres du lieu intéressant.
Il y eut quelques bagarres, d'autant que de nombreuses gens prétendaient
se targuer de titres ou de fonctions pour enfreindre la consigne:
sénateurs, députés, porteurs de coupe-files, qui le prenaient de très
haut. Mais la règle resta impitoyable. On ne passait pas.
D'autant que le matin même deux incidents s'étaient produits qui
n'avaient pas peu contribué à réveiller les inquiétudes de M. Lépine.
D'abord, c'était un pauvre ivrogne qui, dans la nuit, avait trouvé le
moyen de s'introduire dans l'enclos, imprudence qu'il avait payée très
cher. Car, s'étant évidemment approché de l'appareil, il avait été
trouvé à quelques pas, inerte, comme mort.
On avait dû le transporter d'urgence à l'hôpital voisin, mais malgré
tous les soins qui lui avaient été prodigués, il restait plongé dans un
coma qui faisait craindre pour sa vie.
--Ah çà! lui dit M. Lépine, est-ce que votre Vrilium aurait la
prétention de ressusciter les morts!
--Pas tout à fait, répliqua Sir Athel en souriant; mais je crois bien
que tant qu'il existe, dans un corps organisé, une étincelle de vie, si
petite soit-elle, le Vrilium la galvanise et lui rend toute sa vigueur.
Ainsi, je l'ai essayé sur des animaux qui paraissaient morts de froid,
ayant été enfermés dans des caisses de glace. Ils ne donnaient plus
aucun signe de vie. Le Vrilium les a ranimés et les animaux ont
ressuscité sans même donner signe de malaise.
--Décidément vous êtes un magicien....
--Oubliez-vous que l'on affubla de ce nom les alchimistes d'autrefois
qui, votre Berthelot l'a démontré, n'étaient que des précurseurs, ayant
eu le seul tort d'arriver trop tôt....
Le second fait qui avait attiré l'attention du préfet avait une certaine
gravité. Un des principaux fonctionnaires de la Préfecture de la Seine,
M. Gérards, auteur d'études très intéressantes sur le Paris souterrain,
était venu le trouver de grand matin et, plaçant des graphiques sous ses
yeux, lui avait démontré que le sol, le tuf sur lequel reposait le
terrain de la rue des Carrières-d'Amérique, avait été reconnu, à la
suite d'explorations malheureusement restées incomplètes, comme offrant
des caractères tout particuliers d'instabilité.
Déjà, on en avait acquis la preuve par les précédents éboulements, assez
fréquents dans cette région. Il était grandement à craindre que les
opérations qu'on se proposait en amenassent de nouveaux.
--Nous devons avouer, avait ajouté M. Gérards, que nous ignorons
absolument quelle est la nature des terrains sous-jacents, et, de
quelques observations qui me sont personnelles, je crois pouvoir déduire
qu'ils reposent sur des couches absolument anciennes, quaternaires et
peut-être même tertiaires, ainsi qu'en témoigne la découverte de
certains ossements fossiles.
«Je serais enclin à supposer, concluait le savant géologue, que cette
partie de Paris fut, il y a des milliers d'années, secouée par un
cataclysme de nature volcanique ou autre, et que le tassement définitif
n'est pas encore accompli. D'où la possibilité d'écroulements
dangereux.»
M. Lépine, frappé de ces communications, avait cru devoir les
transmettre à Sir Athel.
Pour la première fois, le savant anglais avait paru légèrement troublé;
mais il avait bien vite ressaisi son sang-froid:
--Ce ne sont là que des hypothèses, avait-il dit. Tout homme qui agit
sait qu'il doit compter avec l'imprévu. Vous avez vu vous-même, monsieur
le préfet, que la présence de l'appareil constitue un danger continuel.
Je ne veux pas avoir à me reprocher de nouvelles morts d'homme. Si
indigne d'intérêt que fût ce pauvre Coxward, l'épouvantable accident
dont il a été victime me laissera un perpétuel remords. Je dois tout
tenter pour éviter le retour de pareille catastrophe; et d'ailleurs, je
vous le répète, il n'y a ici que moi qui risquerai quelque chose. Je
réponds de tout....
Et il ajouta avec un geste vague:
--Sauf de l'insupposable....
--Allez donc, monsieur, lui dit le préfet d'un ton grave. Puisse
l'événement donner raison à vos espérances. Permettez-moi de vous serrer
la main comme à un homme de coeur, digne de toute notre estime.
Labergère et Bobby, forts de l'autorisation toute personnelle qui leur
avait été donnée, avaient pu seuls pénétrer dans l'enclos.
Sir Athel prit Labergère à part:
--Monsieur, lui dit-il: je n'ai eu qu'à me louer de vos procédés et je
vous remercie de la confiance que vous m'avez témoignée. Malgré mon
intime certitude du succès, je dois tenir compte de toutes les
éventualités. Si prévoyant qu'il soit, l'homme est toujours soumis aux
caprices du hasard.
«Au cas où quelque accident m'atteindrait, voulez-vous être assez bon
pour vous charger d'une lettre que j'ai préparée et l'adresser à celle à
qui elle est destinée, Mlle Mary Redmore, ma fiancée.
--Ce sont là services qui ne se refusent pas, répondit Labergère, mais
je compte bien ne pas avoir à vous le rendre, d'abord parce que nous
sortirons sains et saufs de l'aventure et encore parce que, s'il vous
arrive quelque malheur, j'en aurai ma large part, étant absolument
décidé à ne pas vous lâcher d'une semelle....
--Je n'y consens pas, s'écria vivement Sir Athel. J'ai le droit de
disposer de ma vie, mais non pas de celle des autres... je vous remercie
d'être venu ici ce matin, mais maintenant je vous prie de vous retirer.