Du jardin, à travers champs, Bernard descendit jusqu’au bourg. Ses pas

sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de

tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par

toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels

tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge,

neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes

comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon,

rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont

les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur

les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à

son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle

s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de

cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut

qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a

point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il

était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à

l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait

dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre

en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui

diminuait.

Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu

près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était

l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle,

il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme

au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues,

les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle

vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on

doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance

cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse

gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par

goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un

défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de

difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme

habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au

cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui

déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les

frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux,

il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants

pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il

chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait.

Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa

femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser

la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son

banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses

quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour

errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables

aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait

justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au

courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne

pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille,

et terminait, doucement, sur sa lancée.

Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.

--Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien

que j’ai aperçu des bateaux.

--Des bateaux!

Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais

Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.

--Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des

matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge.

J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et

bien des bateaux.

--Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le

vent.

Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu

la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court

d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes,

s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris,

il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua

sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait

vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles,

deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté,

chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore

insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les

sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste

un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine

semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à

l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule

aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille

commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour

la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la

nuit, la forêt, le silence.

Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir.

Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme

rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se

placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la

voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son

épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent

ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir

le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses

yeux qui louchaient à peine?

--Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?

--Je m’appelle Renée Dorat.

Il tenta l’épreuve.

--Je m’appelle Bernard. Accompagnez-moi jusqu’à la forêt.

Soumise, elle posa son ouvrage et se rangea près de lui; ils partirent.

Ils avaient échangé leurs prénoms comme on échange des anneaux de

fiançailles, et chacun, dans son esprit, jouait avec celui de l’autre.

Il lui prit les mains. Elle les avait d’inégale grandeur; il fallait les

serrer avec une force inégale. Les six heures, une par une, tombaient du

clocher au compte-goutte. On s’était d’ailleurs trompé, il en tombait

sept. Les constellations étaient emmêlées et rigides comme des jonchets,

on n’aurait pu retirer l’une d’elles sans ébranler toutes les autres.

Pour le repas du château, le bassin argenté haussait un cygne tout paré.

Les chiens de luxe et de garde aboyaient alternativement.

--Prenez-moi contre vous, Renée!

Elle le pressa contre sa poitrine, obéissante, puis, toujours

silencieuse, reprit sa marche. Elle ressemblait au St. Sébastien de ce

peintre allemand. A qui ressemblait-elle donc?

--Embrassez-moi...

Elle l’embrassa.

--Embrassez-moi en laissant vos lèvres un peu ouvertes.

Toujours sereine, elle se prêta à son jeu. Ainsi les miroirs où des mots

délicieux sont cachés vous les révèlent quand vous soufflez sur eux,

vous les révèlent sans émoi. Avec tranquillité et conscience, elle

acceptait les baisers, les moindres regards. Ils étaient en sûreté en

elle comme dans une tirelire.

Ils s’asseyaient maintenant au bord de la source des Préférés. Ils la

contemplaient. Du centre partaient d’innombrables petits cercles,

immobiles et tendus. A compter son âge comme on compte celui des arbres,

c’était une source qui devait avoir plus de mille ans. On sentait qu’un

mouvement infini circulait dans l’espace. Mais, comme une file de billes

d’ivoire, les choses se le transmettaient en restant immobiles. Seul,

tout là-bas, un peuplier secouait ses feuilles, seule, si près, Renée

frissonnait quand c’était son tour. Jamais Bernard n’avait vu

frissonner ainsi. Quand il passait son bras autour de sa taille, un

tremblement mystérieux agitait des pieds à la tête sa compagne. Chaque

muscle craquait, chaque artère pétillait, les dents claquaient. Il en

éprouvait une vague inquiétude.

--Vous me pressez contre vous, Renée Dorat, vous m’embrassez en laissant

les lèvres un peu ouvertes. Vous m’aimez donc?

Elle ne répondait point.

--Regardez-moi.

Ignorante, elle ne regarda pas seulement ses yeux; elle crut qu’elle

devait l’examiner en détail, elle considéra ses cheveux, sa cravate.

Lui-même d’ailleurs était distrait. D’habitude, il regardait dans les

prunelles de ses amies comme dans les porte-plumes qu’on rapporte de

Lourdes ou des Sables d’Olonne. Il les étudiait vraiment, il y cherchait

des plages, des châteaux rouillés, de la mousse. Mais cette soumission

l’inquiétait qui l’avait d’abord flatté. Il se soupçonnait maintenant

d’en être la victime. Peut-être Renée était-elle réputée dans le bourg

pour sa facilité, pour sa naïveté.

--Parlez moi.

--De quoi?

--De ce qui vous plaira. De tout.

--Je ne parle jamais.

On ne pouvait avoir une voix plus émue et plus raisonnable. Plein de

remords déjà, il se penchait sur elle, il l’étreignait. Il tressaillit

en la voyant pleurer. Elle pleurait les yeux fermés, modestement, de

même que tout à l’heure, pour rire, elle avait caché ses lèvres de sa

main. Et à nouveau elle ressemblait à une femme illustre. Quelles femmes

illustres avait-il donc déjà vu sourire, aimer, pleurer?

Ils revenaient vers le bourg. Des ombres d’oiseaux voletaient sans

bruit. La lune invisible éclairait la nuit par en dessous. Bernard, pour

la première fois, comprenait qu’il était né pour la campagne et pour la

médiocrité. Toutes ses qualités ne lui serviraient jamais. Il était

prodigue, mais il était pauvre. Il était complaisant, mais il n’aurait

jamais qu’à l’être pour des supérieurs. Il était modeste, mais il

n’avait point de talents. Quelles fées s’étaient trompées, au bord de

son berceau, et lui avaient octroyé les mérites nécessaires aux rois?

Voilà qu’il rejetait maintenant sur son ambition, comme le fils pieux

sur le père enivré, un manteau impénétrable. Il renonçait à son projet

de club où les jeunes bourgeois, inscrits par professions, s’offriraient

à la République en cas de grèves ou de guerre. Il renonçait à

reconstruire les vieilles maisons sur le Pont Notre Dame, les cahutes

sur le parvis; à planter de pins les hauteurs de Montmartre, à flanquer

Paris, les fortifications une fois démolies, de vingt palais qui

seraient les pavillons d’été de chaque arrondissement, avec des théâtres

pour ballets, avec des bains. Les conseillers municipaux pouvaient, s’il

leur semblait bon, aliéner la pointe de la Cité, peindre en jaune clair

la Tour Eiffel. Il abandonnait Paris, il abandonnait le monde à

lui-même. Il n’y retournerait jamais plus. Il avait subitement le dégoût

d’un voyage aux Indes, à Tahiti. Il lui semblait vain et prétentieux de

descendre le Gange sur un radeau sacré, à la même vitesse que les

crocodiles endormis; de regarder, sur un rivage de corail cannelé, un

poirier de France fleurir, un colibri s’y poser. Et cette Anglaise

splendide qu’il avait vu au cinématographe sortir d’une villa de

Delhi--il avait pu lire le nom de la rue--ajuster son châle, disparaître

après mille tournants dans une voiture qu’on avait longtemps suivie, il

l’abandonnait à son mari, à son cousin, au premier champion de polo; il

renonçait à la retrouver jamais. Dans le sable, du bout de sa canne, il

signait son abdication.

Soufflant dans la trompette qui le matin annonçait les légumes, le

marchand de journaux passait. Bernard, surpris par la manchette, acheta

un numéro: Le Louvre était en feu. A part les Poussin et les Claude

Gellée, intacts, à part un modeste Lesueur, tout était consumé. La

Joconde, l’Olympia avaient brûlé les premières. On avait vu scintiller

le Régent, inabordable, pendant une minute, puis il avait filé comme une

étoile: Le voilà disparu pour un couple de siècles. Les statues

bouillantes qu’on avait cru sauver et qui étaient rangées par files sur

le carrousel, éclataient maintenant d’elles-mêmes, s’effondraient,

perdaient un bras. On eût dit une cohorte de soldats antiques fusillés

sans gloire par une société de tireurs. De Londres, coïncidence étrange,

on annonçait que la Galerie Nationale brûlait également... On n’avait

point encore de nouvelles de Dresde, de Munich, de Madrid.

Deux jours auparavant cette nouvelle eût consterné Bernard. Il en fut à

peine effleuré. Depuis ce matin, depuis tout à l’heure, il n’admettait

plus la gloire, ni ses enfants, les chefs-d’œuvre. Il se sentait

seulement libéré de n’être pas à Paris témoin de ce malheur, comme on

l’est d’échapper à la corvée d’un enterrement. D’ailleurs il ne

s’agissait plus de courir les musées, il s’agissait de vivre.

D’ailleurs la Joconde était près de lui. C’est à elle que Renée

ressemblait. Elle avait le même visage irrégulier sous le masque rigide

et transparent de la beauté. Elle avait ses épaules arrondies, à douter

qu’elle pût lever les bras, cueillir des cerises, et elle avait

maintenant, comme elle, le privilège de ressembler à une merveille

disparue. Déjà Bernard s’habituait à l’idée de vivre à son côté. Que lui

dirait-il demain, à l’heure officielle? Assuré par avance du succès, la

demanderait-il pour sœur, pour femme, ou pour maîtresse? Prouverait-il

enfin qu’il n’était point sans énergie et sans esprit de suite en

l’épousant, en ayant d’elle de beaux fils; en l’accompagnant chaque

après-midi à la promenade, tandis que les peintres célèbres, attirés par

cette ressemblance inouïe, s’inclineraient sur son passage, et

s’étonneraient de la voir, de sa marche silencieuse, dévider à chaque

pas l’écheveau qui attache pour toujours les autres femmes?

On était à la porte du père Dorat. Bernard prit congé.

--Dormez bien, Renée.

Elle lui obéit précipitamment. Elle entra chez elle au galop. Elle dut

se mettre au lit, tout de suite, sans souper...

C’est ainsi que Bernard s’ingéniait à styliser chaque acte de sa

journée, chaque paysage, chaque émotion. C’est ainsi que certaines

abeilles se construisent des gâteaux dont les logettes sont plus

finement sculptées. Mais aucun miel ne les baigne.

* * * * *

Je cherchais en vain, mon amie, à saisir sur vos traits ou dans mes

paroles l’ombre d’un désir. C’était un de ces jours de semaine dont

l’aménité des gardiens et des contrôleurs fait un dimanche et où la

hauteur des jets d’eau n’est plus calculée sur le diamètre du bassin ou

du ciel. Une loueuse bègue essayait en vain de nous expliquer qu’on paye

pour les chaises; nous nous refusions à croire qu’il y eût entre les

hommes des affaires d’argent; vous alliez lui donner des fleurs, ou une

bague, ou un de ces enfants assemblés autour de votre loulou à longs

poils, résolus à fuir de pied ferme au premier grondement, qui se

demandaient s’il était debout ou couché. Les marronniers étaient tout

roussis sur leur droite; il ne restait plus qu’à les retourner. Nous

étions tout engourdis du côté gauche. Nous causions de l’amour comme on

cause du temps, pour être banal et ne nous engager à rien. Je vous pris

les mains et vous assurai que je vous aime, que je vous adore. Vous

étiez tout à fait de mon avis...

Bernard cependant, dans sa province, renonçait à épouser Renée. Il

flânait de porte à porte. Il n’essayait même pas de trouver à sa

résolution une cause précise. Il savait trop bien que chacun de ses

prétextes plongeait une racine dans ses défauts et l’autre dans ses

qualités. Il ne voulait avoir pour lui, par ce beau matin, ni mépris, ni

surestime. Il n’eût pas menti en se disant:--C’est que Renée est trop

pauvre, c’est que je n’épouse point sans dot. Il eût menti en ne se

disant pas:--C’est que ma mère en serait malheureuse. Il ne l’épousait

pas, et voilà tout. Elle était pour lui, désormais, un de ces souvenirs

qui s’endorment soudain, et qu’on réveille, au tournant du siècle, avec

leur jeunesse. Dans vingt ans, il la rencontrerait à nouveau, il la

saluerait, ils se souriraient. Elle pouvait en attendant épouser

Mortonne, le jeune ébéniste. Elle lui était destinée.

Arrêté justement près de la boutique, il s’étonnait de n’avoir jamais

eu, comme devant ce menuisier, le sentiment de sa roture. Mortonne était

grand, svelte. Il avait des mains effilées, des cheveux châtain soyeux

et courts, des yeux bleus voilés et francs. Il travaillait avec soin et

indifférence. Les poules piétinaient les copeaux: il les chassait sans

juron et sans geste. Une automobile lui demandait la route: il répondait

sans dédain et sans condescendance, alors que Bernard déjà s’agitait; il

n’avait pas de sourire entendu en mettant le chauffeur en garde contre

le carrefour de la Semble-Vierge. Bernard était consterné et jaloux. Il

ne savait dans quel esprit de flatterie, il s’ingéniait, lui, à

plaisanter et à égayer ses camarades. Il interrompait les discussions

sérieuses par des boutades, et donnait pour excuse son humour, qu’il

disait anglais. Il feignait, au café, avec la main qui battait l’air,

d’atteindre au goulot la carafe, qu’il retenait de la main placée à la

base. Il glissait sur des pelures d’orange imaginaires. Il imitait le

chien qu’on écrase, la lime, l’omnibus Panthéon sur le pont de la

Concorde. Et cependant dès qu’un camarade le traitait de pitre ou de

clown, il se sentait atteint en plein cœur. Il devenait brusquement

rageur et mélancolique. Comme si l’humour anglais empêchait de

comprendre la gravité, le poids de l’existence! Bernard se faisait fort

d’être, s’il le voulait, plus triste qu’aucun d’eux, et avec plus de

raison. Il n’y avait d’ailleurs pas tant de motifs d’être gai, dans la

vie.

Il passait devant la maison de son oncle. Il entra. Le capitaine Golaud

habitait une petite rue qui portait son nom: la municipalité l’avait

baptisée alors que lieutenant il avait enlevé à lui seul une batterie

chinoise. Dans la salle à manger, il découpait la bordure noire de

quelques lettres de faire-part; il les conservait, ainsi inoffensives,

pour connaître le détail des familles. Les volets étaient fermés; un

rayon était pris dans une des fentes transversales; il semblait avoir

été mis là par le facteur. Au mur, des cartes de navigation, semées

d’îles si minuscules qu’on y devait, au lieu d’enterrer les morts, les

jeter à l’eau comme d’un navire. Une étoile de mer était accrochée à un

ruban. Un sabre pendait à une écharpe. Tout devenait une médaille chez

l’oncle Golaud, chevalier de la Légion d’Honneur.

Bernard l’embrassa.

--Mon oncle, je viens te demander un conseil, un ordre.

Hypocritement, il donnait de l’importance à cette visite faite par

hasard. Par compassion sans doute, pour que le vieux soldat ne finît

point par se croire inutile et méprisé.

L’oncle ferma la fenêtre qui donnait sur la rue Golaud.

--Tu ne m’en as guère demandé pour tes palmes. Que deviens-tu? Bonjour.

Bernard s’était vanté, dans une lettre à ses parents, d’avoir refusé le

titre d’officier d’Académie. Le capitaine trouvait de mauvais ton cette

répugnance.

--J’aime une jeune fille.

L’oncle sourit.

--L’amour est le grand chef. Épouse-la. Tu l’aimes?

--Infiniment.

Il sembla hésiter.

--Mais c’est une ouvrière.

--Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu

l’aimes, n’est-ce pas?

Il se frottait les mains. Il concluait:

--L’amour est le roi du monde.

Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du

vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé

par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru

toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre

volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un

bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une

heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet

homme--on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires--avait

rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait

traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour

rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée.

A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents

gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait

seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les

lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin,

pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela

l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à

se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de

sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna

la retraite: Il obéit avec énergie.

--Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à

peu s’élever; elle qui est si fière de toi.

--Ta mère est une sainte.

--Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la

maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère

n’est-elle pas-ici?

--C’est une sainte.

Il prit son chapeau, le neuf.

--Tu partiras demain matin, à sept heures. J’avais un permis de première

pour Paris. Le voici. Promets-moi de ne pas manquer le train.

--Il fait si beau ici! Tout est calme...

--Tu partiras. Voici vingt francs.

C’est ainsi qu’un faux malade se laisse avec remords soigner par un

vieux médecin que toute la ville sait perdu. Ils allèrent prévenir

l’omnibus. L’oncle Golaud commanda une place d’intérieur: on s’échappe

si facilement d’une impériale. Il tint toute la journée son neveu par le

bras. Il lui fit cadeau d’une boîte en peau d’onagre avec un grelot

grigri qu’il suffisait de faire sonner pour écarter les souvenirs

d’amour. Il montra comment l’agitait Mama Batyli, et comment Eve

Kirchmann, sa maîtresse de Singapour, l’avait percé d’un trou pour

l’envoûter.

* * * * *

C’était le jour où j’avais vingt-huit ans, mon amie. Je vous embrassai

enfin sur les cheveux, je rentrai chez moi au galop, je chantai face à

votre portrait, je recousis avec joie mon parapluie, je voulais vous

envoyer, par télégramme, les plus beaux vers, les plus belles phrases

d’amour:--Jour pas plus pur que fond cœur... Ne lurent pas plus avant...

Visages réunis dans fontaine... Hélas! Heureux passé! J’ai vingt-huit

ans et un jour.

Or Bernard, emprisonné par le capitaine avec son dernier repas, errait

sans appétit dans les chambres. Il ne se consolait point, ce soir, à se

regarder dans la glace, comme l’oiseau en cage dont l’amie est morte.

L’ombre d’ailleurs brouillait son visage. C’était le crépuscule: tous

ses dieux pâlissaient.

Il croyait avoir trouvé à tous ses actes une clef qu’il essayait avec

conscience. Il croyait comprendre enfin qu’il n’était pas intelligent.

Il remarquait chez lui pour la première fois ces plis tombants des

paupières auxquels il avait cru depuis des années reconnaître les sots.

Il avait en effet leurs amusements superficiels: il trouvait spirituel

de dire en Alger au lieu de dire en Algérie; il appelait un précepteur

un régent, un journal le pamphlet du jour. Il avait leurs enthousiasmes;

le matin où une revue avait exposé le radium à sa devanture, il avait

respectueusement, avec sa petite amie, défilé devant le tube, se

découvrant. Il saluait aussi, au Louvre, les tableaux des grands

maîtres, quand ils étaient vraiment trop beaux. Il croyait à l’Art pour

l’Art, à la Vie pour la Vie.

L'École des indifférents · 第 7 / 8 段