sonnaient à peine sur l’honnête sol français, de vrai terreau, pur de
tout alliage de cuivre ou d’or. Des aubiers centenaires jalonnaient par
toises et par coudées le cours des ruisseaux. Les corbeaux éternels
tournaient autour du clocher, contre le sens des aiguilles de l’horloge,
neutralisant le temps. Les pics verts faisaient leur chasse aux insectes
comme une tournée, de poteau à poteau télégraphique. A l’horizon,
rejetant les champs de cerisiers jusqu’aux marais de cette Brenne dont
les habitants ont le ventre jaune, flexible, la Creuse s’effilait sur
les collines de meulière. Avant le coucher du soleil, pour être prête à
son lever, la campagne déjà s’endormait, comme les coqs astucieux. Elle
s’endormait; elle ronflait un peu, la campagne. Pas de murmures ou de
cris, pas de fumées. Comme elle paraissait vaine, la légende qui veut
qu’il y ait des hommes. Il était si clair, ce soir, qu’il n’y en a
point, qu’il n’y en a qu’un, ou deux. Pas de chansons. Et, justement, il
était là-bas à la lisière des champs, l’unique homme, donnant à
l’univers sa véritable échelle. Etalon invariable, le jour n’avait
dilaté, le soir n’avait emporté que son ombre. Il suffisait de le mettre
en regard du ciel pour voir que c’était le ciel, peu à peu, qui
diminuait.
Le village était célébré par les géographes parce qu’il marquait à peu
près le milieu de la France. On ne savait à vrai dire si c’était
l’église ou le rond-point qui occupait le centre exact. Comme le pôle,
il devait varier, suivant les années, mais on se sentait presque, comme
au pôle, au faîte d’un demi-globe, plus exposé, plus assuré. Les rues,
les fleurs, les fossés s’évasaient sur cette terre convexe. Par quelle
vanité, par quelle peur Bernard la délaissait-il pour une ville, où l’on
doit loger dans les coins la nuit, le soleil? Par quelle ignorance
cherchait-il à étudier la vie là où elle s’amasse en une écluse
gigantesque, alors qu’elle était ici distribuée par maison, goutte par
goutte, et que sous chaque toit, comme sous un microscope, isolé, un
défaut ou une qualité s’épanouissait? Et Bernard, sans trop de
difficulté, peuplait son bourg de types balzaciens. Dans cette ferme
habitait Dron, l’avare, qui avait fait construire pour sa femme, au
cimetière de Bourges, une chapelle exigée par testament, et qui
déjeunait dans le caveau, les jours anniversaires, pour épargner les
frais de restaurant. Dans cette échoppe, Bottin torturait les animaux,
il teignait les serins en martin-pêcheurs, il plumait les coqs vivants
pour un chapelier; il avait crevé les yeux de son merle pour qu’il
chantât mieux: l’oiseau chantait de moins en moins, mais il engraissait.
Dans son café, Durandot le terrible, qui avait surpris deux fois sa
femme avec son ami Ermelin et ne s’était point senti capable de casser
la tête, prétendait-il, à un camarade de première communion. Et sur son
banc municipal, le père Dorat, le menteur, qui continuait à mentir, ses
quatre-vingt-cinq ans passés. Chaque après-midi, il s’échappait pour
errer à l’aventure dans la campagne et racontait au retour d’incroyables
aventures. Quelque coquassier le ramenait en carriole. On venait
justement de le débarquer, et il appela Bernard pour le mettre au
courant, fier de son équipée. Bernard volontiers s’arrêta. Rien ne
pressait. Le soleil avait battu dès six heures son record de la veille,
et terminait, doucement, sur sa lancée.
Le vieux Dorat était ce soir pour l’émotion. Il mentait avec sentiment.
--Où je suis allé, Bernard? Je ne sais pas au juste, mais je crois bien
que j’ai aperçu des bateaux.
--Des bateaux!
Il n’y avait ni canal ni fleuve à trente lieues à la ronde et jamais
Dorat n’avait dépassé les bornes de la commune.
--Je crois bien que ce sont des bâteaux. Ils étaient dans l’eau, des
matelots dessus; plus longs que larges et les cheminées à barre rouge.
J’ai de mauvais yeux, je ne peux rien certifier, mais c’était bel et
bien des bateaux.
--Ils avaient des voiles?... Oui, des voiles... des toiles enfin pour le
vent.
Le vieux réfléchissait en bourrant sa pipe, car il n’avait point prévu
la question et il veillait à ne point se couper dans ses récits. A court
d’imagination, prétextant que les allumettes de l’Etat, trop courtes,
s’éteignaient ou lui brûlaient les doigts avant que le tabac n’eût pris,
il rentra se remiser près du fourneau. C’est alors que Bernard remarqua
sa petite fille, à la fenêtre. Elle cousait silencieusement, et levait
vers le jeune homme, après chaque coup d’aiguille, deux yeux fidèles,
deux lèvres entr’ouvertes. Tous les signes qui poinçonnent la beauté,
chez les différents peuples, étaient réunis sur ce visage encore
insignifiant. Les prunelles étaient bleu marine, les cheveux noirs; les
sourcils se rejoignaient; le nez était droit; juste une fossette, juste
un grain de beauté; juste cette respiration ordonnée dont chaque haleine
semble durer un tout petit peu plus longtemps que l’haleine de tout à
l’heure, si bien que l’on imagine un jour pour lequel une seule
aspiration suffira... Il faisait déjà sombre. La seconde veille
commençait et les poules, sur leur perchoir, changeaient de patte pour
la première fois. Un seul rossignol suffisait à annoncer l’automne, la
nuit, la forêt, le silence.
Serait-ce enfin celle-là qui comprendrait son désir, son simple désir.
Ce qu’il voulait était pourtant bien facile; il voulait qu’une femme
rencontrée, sans qu’il eût à la solliciter ou à la contraindre, vînt se
placer d’elle-même à son côté, marchât en souriant, lui obéît; que la
voyageuse du coin, dans le wagon, s’approchât, se pelotonnât contre son
épaule, lût à son livre... Les Roumaines, les Russes, dit-on, saluent
ainsi le bonheur, s’arrêtant une minute à tout détail qui peut devenir
le premier souvenir d’une passion. Serait-ce enfin celle-là, avec ses
yeux qui louchaient à peine?
--Comment vous appelez-vous, Mademoiselle?
--Je m’appelle Renée Dorat.
Il tenta l’épreuve.
--Je m’appelle Bernard. Accompagnez-moi jusqu’à la forêt.
Soumise, elle posa son ouvrage et se rangea près de lui; ils partirent.
Ils avaient échangé leurs prénoms comme on échange des anneaux de
fiançailles, et chacun, dans son esprit, jouait avec celui de l’autre.
Il lui prit les mains. Elle les avait d’inégale grandeur; il fallait les
serrer avec une force inégale. Les six heures, une par une, tombaient du
clocher au compte-goutte. On s’était d’ailleurs trompé, il en tombait
sept. Les constellations étaient emmêlées et rigides comme des jonchets,
on n’aurait pu retirer l’une d’elles sans ébranler toutes les autres.
Pour le repas du château, le bassin argenté haussait un cygne tout paré.
Les chiens de luxe et de garde aboyaient alternativement.
--Prenez-moi contre vous, Renée!
Elle le pressa contre sa poitrine, obéissante, puis, toujours
silencieuse, reprit sa marche. Elle ressemblait au St. Sébastien de ce
peintre allemand. A qui ressemblait-elle donc?
--Embrassez-moi...
Elle l’embrassa.
--Embrassez-moi en laissant vos lèvres un peu ouvertes.
Toujours sereine, elle se prêta à son jeu. Ainsi les miroirs où des mots
délicieux sont cachés vous les révèlent quand vous soufflez sur eux,
vous les révèlent sans émoi. Avec tranquillité et conscience, elle
acceptait les baisers, les moindres regards. Ils étaient en sûreté en
elle comme dans une tirelire.
Ils s’asseyaient maintenant au bord de la source des Préférés. Ils la
contemplaient. Du centre partaient d’innombrables petits cercles,
immobiles et tendus. A compter son âge comme on compte celui des arbres,
c’était une source qui devait avoir plus de mille ans. On sentait qu’un
mouvement infini circulait dans l’espace. Mais, comme une file de billes
d’ivoire, les choses se le transmettaient en restant immobiles. Seul,
tout là-bas, un peuplier secouait ses feuilles, seule, si près, Renée
frissonnait quand c’était son tour. Jamais Bernard n’avait vu
frissonner ainsi. Quand il passait son bras autour de sa taille, un
tremblement mystérieux agitait des pieds à la tête sa compagne. Chaque
muscle craquait, chaque artère pétillait, les dents claquaient. Il en
éprouvait une vague inquiétude.
--Vous me pressez contre vous, Renée Dorat, vous m’embrassez en laissant
les lèvres un peu ouvertes. Vous m’aimez donc?
Elle ne répondait point.
--Regardez-moi.
Ignorante, elle ne regarda pas seulement ses yeux; elle crut qu’elle
devait l’examiner en détail, elle considéra ses cheveux, sa cravate.
Lui-même d’ailleurs était distrait. D’habitude, il regardait dans les
prunelles de ses amies comme dans les porte-plumes qu’on rapporte de
Lourdes ou des Sables d’Olonne. Il les étudiait vraiment, il y cherchait
des plages, des châteaux rouillés, de la mousse. Mais cette soumission
l’inquiétait qui l’avait d’abord flatté. Il se soupçonnait maintenant
d’en être la victime. Peut-être Renée était-elle réputée dans le bourg
pour sa facilité, pour sa naïveté.
--Parlez moi.
--De quoi?
--De ce qui vous plaira. De tout.
--Je ne parle jamais.
On ne pouvait avoir une voix plus émue et plus raisonnable. Plein de
remords déjà, il se penchait sur elle, il l’étreignait. Il tressaillit
en la voyant pleurer. Elle pleurait les yeux fermés, modestement, de
même que tout à l’heure, pour rire, elle avait caché ses lèvres de sa
main. Et à nouveau elle ressemblait à une femme illustre. Quelles femmes
illustres avait-il donc déjà vu sourire, aimer, pleurer?
Ils revenaient vers le bourg. Des ombres d’oiseaux voletaient sans
bruit. La lune invisible éclairait la nuit par en dessous. Bernard, pour
la première fois, comprenait qu’il était né pour la campagne et pour la
médiocrité. Toutes ses qualités ne lui serviraient jamais. Il était
prodigue, mais il était pauvre. Il était complaisant, mais il n’aurait
jamais qu’à l’être pour des supérieurs. Il était modeste, mais il
n’avait point de talents. Quelles fées s’étaient trompées, au bord de
son berceau, et lui avaient octroyé les mérites nécessaires aux rois?
Voilà qu’il rejetait maintenant sur son ambition, comme le fils pieux
sur le père enivré, un manteau impénétrable. Il renonçait à son projet
de club où les jeunes bourgeois, inscrits par professions, s’offriraient
à la République en cas de grèves ou de guerre. Il renonçait à
reconstruire les vieilles maisons sur le Pont Notre Dame, les cahutes
sur le parvis; à planter de pins les hauteurs de Montmartre, à flanquer
Paris, les fortifications une fois démolies, de vingt palais qui
seraient les pavillons d’été de chaque arrondissement, avec des théâtres
pour ballets, avec des bains. Les conseillers municipaux pouvaient, s’il
leur semblait bon, aliéner la pointe de la Cité, peindre en jaune clair
la Tour Eiffel. Il abandonnait Paris, il abandonnait le monde à
lui-même. Il n’y retournerait jamais plus. Il avait subitement le dégoût
d’un voyage aux Indes, à Tahiti. Il lui semblait vain et prétentieux de
descendre le Gange sur un radeau sacré, à la même vitesse que les
crocodiles endormis; de regarder, sur un rivage de corail cannelé, un
poirier de France fleurir, un colibri s’y poser. Et cette Anglaise
splendide qu’il avait vu au cinématographe sortir d’une villa de
Delhi--il avait pu lire le nom de la rue--ajuster son châle, disparaître
après mille tournants dans une voiture qu’on avait longtemps suivie, il
l’abandonnait à son mari, à son cousin, au premier champion de polo; il
renonçait à la retrouver jamais. Dans le sable, du bout de sa canne, il
signait son abdication.
Soufflant dans la trompette qui le matin annonçait les légumes, le
marchand de journaux passait. Bernard, surpris par la manchette, acheta
un numéro: Le Louvre était en feu. A part les Poussin et les Claude
Gellée, intacts, à part un modeste Lesueur, tout était consumé. La
Joconde, l’Olympia avaient brûlé les premières. On avait vu scintiller
le Régent, inabordable, pendant une minute, puis il avait filé comme une
étoile: Le voilà disparu pour un couple de siècles. Les statues
bouillantes qu’on avait cru sauver et qui étaient rangées par files sur
le carrousel, éclataient maintenant d’elles-mêmes, s’effondraient,
perdaient un bras. On eût dit une cohorte de soldats antiques fusillés
sans gloire par une société de tireurs. De Londres, coïncidence étrange,
on annonçait que la Galerie Nationale brûlait également... On n’avait
point encore de nouvelles de Dresde, de Munich, de Madrid.
Deux jours auparavant cette nouvelle eût consterné Bernard. Il en fut à
peine effleuré. Depuis ce matin, depuis tout à l’heure, il n’admettait
plus la gloire, ni ses enfants, les chefs-d’œuvre. Il se sentait
seulement libéré de n’être pas à Paris témoin de ce malheur, comme on
l’est d’échapper à la corvée d’un enterrement. D’ailleurs il ne
s’agissait plus de courir les musées, il s’agissait de vivre.
D’ailleurs la Joconde était près de lui. C’est à elle que Renée
ressemblait. Elle avait le même visage irrégulier sous le masque rigide
et transparent de la beauté. Elle avait ses épaules arrondies, à douter
qu’elle pût lever les bras, cueillir des cerises, et elle avait
maintenant, comme elle, le privilège de ressembler à une merveille
disparue. Déjà Bernard s’habituait à l’idée de vivre à son côté. Que lui
dirait-il demain, à l’heure officielle? Assuré par avance du succès, la
demanderait-il pour sœur, pour femme, ou pour maîtresse? Prouverait-il
enfin qu’il n’était point sans énergie et sans esprit de suite en
l’épousant, en ayant d’elle de beaux fils; en l’accompagnant chaque
après-midi à la promenade, tandis que les peintres célèbres, attirés par
cette ressemblance inouïe, s’inclineraient sur son passage, et
s’étonneraient de la voir, de sa marche silencieuse, dévider à chaque
pas l’écheveau qui attache pour toujours les autres femmes?
On était à la porte du père Dorat. Bernard prit congé.
--Dormez bien, Renée.
Elle lui obéit précipitamment. Elle entra chez elle au galop. Elle dut
se mettre au lit, tout de suite, sans souper...
C’est ainsi que Bernard s’ingéniait à styliser chaque acte de sa
journée, chaque paysage, chaque émotion. C’est ainsi que certaines
abeilles se construisent des gâteaux dont les logettes sont plus
finement sculptées. Mais aucun miel ne les baigne.
* * * * *
Je cherchais en vain, mon amie, à saisir sur vos traits ou dans mes
paroles l’ombre d’un désir. C’était un de ces jours de semaine dont
l’aménité des gardiens et des contrôleurs fait un dimanche et où la
hauteur des jets d’eau n’est plus calculée sur le diamètre du bassin ou
du ciel. Une loueuse bègue essayait en vain de nous expliquer qu’on paye
pour les chaises; nous nous refusions à croire qu’il y eût entre les
hommes des affaires d’argent; vous alliez lui donner des fleurs, ou une
bague, ou un de ces enfants assemblés autour de votre loulou à longs
poils, résolus à fuir de pied ferme au premier grondement, qui se
demandaient s’il était debout ou couché. Les marronniers étaient tout
roussis sur leur droite; il ne restait plus qu’à les retourner. Nous
étions tout engourdis du côté gauche. Nous causions de l’amour comme on
cause du temps, pour être banal et ne nous engager à rien. Je vous pris
les mains et vous assurai que je vous aime, que je vous adore. Vous
étiez tout à fait de mon avis...
Bernard cependant, dans sa province, renonçait à épouser Renée. Il
flânait de porte à porte. Il n’essayait même pas de trouver à sa
résolution une cause précise. Il savait trop bien que chacun de ses
prétextes plongeait une racine dans ses défauts et l’autre dans ses
qualités. Il ne voulait avoir pour lui, par ce beau matin, ni mépris, ni
surestime. Il n’eût pas menti en se disant:--C’est que Renée est trop
pauvre, c’est que je n’épouse point sans dot. Il eût menti en ne se
disant pas:--C’est que ma mère en serait malheureuse. Il ne l’épousait
pas, et voilà tout. Elle était pour lui, désormais, un de ces souvenirs
qui s’endorment soudain, et qu’on réveille, au tournant du siècle, avec
leur jeunesse. Dans vingt ans, il la rencontrerait à nouveau, il la
saluerait, ils se souriraient. Elle pouvait en attendant épouser
Mortonne, le jeune ébéniste. Elle lui était destinée.
Arrêté justement près de la boutique, il s’étonnait de n’avoir jamais
eu, comme devant ce menuisier, le sentiment de sa roture. Mortonne était
grand, svelte. Il avait des mains effilées, des cheveux châtain soyeux
et courts, des yeux bleus voilés et francs. Il travaillait avec soin et
indifférence. Les poules piétinaient les copeaux: il les chassait sans
juron et sans geste. Une automobile lui demandait la route: il répondait
sans dédain et sans condescendance, alors que Bernard déjà s’agitait; il
n’avait pas de sourire entendu en mettant le chauffeur en garde contre
le carrefour de la Semble-Vierge. Bernard était consterné et jaloux. Il
ne savait dans quel esprit de flatterie, il s’ingéniait, lui, à
plaisanter et à égayer ses camarades. Il interrompait les discussions
sérieuses par des boutades, et donnait pour excuse son humour, qu’il
disait anglais. Il feignait, au café, avec la main qui battait l’air,
d’atteindre au goulot la carafe, qu’il retenait de la main placée à la
base. Il glissait sur des pelures d’orange imaginaires. Il imitait le
chien qu’on écrase, la lime, l’omnibus Panthéon sur le pont de la
Concorde. Et cependant dès qu’un camarade le traitait de pitre ou de
clown, il se sentait atteint en plein cœur. Il devenait brusquement
rageur et mélancolique. Comme si l’humour anglais empêchait de
comprendre la gravité, le poids de l’existence! Bernard se faisait fort
d’être, s’il le voulait, plus triste qu’aucun d’eux, et avec plus de
raison. Il n’y avait d’ailleurs pas tant de motifs d’être gai, dans la
vie.
Il passait devant la maison de son oncle. Il entra. Le capitaine Golaud
habitait une petite rue qui portait son nom: la municipalité l’avait
baptisée alors que lieutenant il avait enlevé à lui seul une batterie
chinoise. Dans la salle à manger, il découpait la bordure noire de
quelques lettres de faire-part; il les conservait, ainsi inoffensives,
pour connaître le détail des familles. Les volets étaient fermés; un
rayon était pris dans une des fentes transversales; il semblait avoir
été mis là par le facteur. Au mur, des cartes de navigation, semées
d’îles si minuscules qu’on y devait, au lieu d’enterrer les morts, les
jeter à l’eau comme d’un navire. Une étoile de mer était accrochée à un
ruban. Un sabre pendait à une écharpe. Tout devenait une médaille chez
l’oncle Golaud, chevalier de la Légion d’Honneur.
Bernard l’embrassa.
--Mon oncle, je viens te demander un conseil, un ordre.
Hypocritement, il donnait de l’importance à cette visite faite par
hasard. Par compassion sans doute, pour que le vieux soldat ne finît
point par se croire inutile et méprisé.
L’oncle ferma la fenêtre qui donnait sur la rue Golaud.
--Tu ne m’en as guère demandé pour tes palmes. Que deviens-tu? Bonjour.
Bernard s’était vanté, dans une lettre à ses parents, d’avoir refusé le
titre d’officier d’Académie. Le capitaine trouvait de mauvais ton cette
répugnance.
--J’aime une jeune fille.
L’oncle sourit.
--L’amour est le grand chef. Épouse-la. Tu l’aimes?
--Infiniment.
Il sembla hésiter.
--Mais c’est une ouvrière.
--Tant mieux. Tu vas l’épouser. Je me charge de décider tes parents. Tu
l’aimes, n’est-ce pas?
Il se frottait les mains. Il concluait:
--L’amour est le roi du monde.
Bernard regardait avec pitié le front exsangue, les joues gonflées du
vieillard. Ce visage de cire, en plein midi, semblait toujours éclairé
par le dernier rayon du soleil. C’était donc là l’homme qui s’était cru
toute sa vie un modèle de volonté, et qui passait pour l’être. Pauvre
volonté, que Bernard l’inconstant, d’un simple mot, faisait tourner d’un
bloc! Pauvre volonté impitoyable qui durait juste un jour, juste une
heure, comme une consigne, et qui s’anéantissait à la relève. Cet
homme--on admirait au régiment ces coïncidences extraordinaires--avait
rajeuni à son insu les plus célèbres exploits antiques. Il avait
traversé le Niger à la nage, dans la nuit, malgré les crocodiles, pour
rejoindre Mama Batyli, qui haussait sur l’autre rive une torche allumée.
A demi réveillé, dans sa case, il avait étouffé deux serpents
gigantesques, de son lit, en étendant les bras, comme s’il prenait
seulement un point d’appui pour s’étirer, et s’était rendormi sans les
lâcher. Traversé par une flèche, il l’avait arrachée malgré le médecin,
pour mourir plus tôt, devant sa compagnie et face au fanion: cela
l’avait sauvé. Cet homme, pour le marier à Renée, était déjà disposé à
se brouiller avec sa famille entière, à lui donner en dot la moitié de
sa pension. Il se préparait avec enthousiasme à l’assaut. Bernard sonna
la retraite: Il obéit avec énergie.
--Ma mère en mourrait, mon oncle. Elle qui veut voir notre famille peu à
peu s’élever; elle qui est si fière de toi.
--Ta mère est une sainte.
--Il faut tâcher d’oublier, n’est-ce pas? Accompagne-moi jusqu’à la
maison. Je finis ma malle. Ne me lâche pas une minute. Pourquoi ma mère
n’est-elle pas-ici?
--C’est une sainte.
Il prit son chapeau, le neuf.
--Tu partiras demain matin, à sept heures. J’avais un permis de première
pour Paris. Le voici. Promets-moi de ne pas manquer le train.
--Il fait si beau ici! Tout est calme...
--Tu partiras. Voici vingt francs.
C’est ainsi qu’un faux malade se laisse avec remords soigner par un
vieux médecin que toute la ville sait perdu. Ils allèrent prévenir
l’omnibus. L’oncle Golaud commanda une place d’intérieur: on s’échappe
si facilement d’une impériale. Il tint toute la journée son neveu par le
bras. Il lui fit cadeau d’une boîte en peau d’onagre avec un grelot
grigri qu’il suffisait de faire sonner pour écarter les souvenirs
d’amour. Il montra comment l’agitait Mama Batyli, et comment Eve
Kirchmann, sa maîtresse de Singapour, l’avait percé d’un trou pour
l’envoûter.
* * * * *
C’était le jour où j’avais vingt-huit ans, mon amie. Je vous embrassai
enfin sur les cheveux, je rentrai chez moi au galop, je chantai face à
votre portrait, je recousis avec joie mon parapluie, je voulais vous
envoyer, par télégramme, les plus beaux vers, les plus belles phrases
d’amour:--Jour pas plus pur que fond cœur... Ne lurent pas plus avant...
Visages réunis dans fontaine... Hélas! Heureux passé! J’ai vingt-huit
ans et un jour.
Or Bernard, emprisonné par le capitaine avec son dernier repas, errait
sans appétit dans les chambres. Il ne se consolait point, ce soir, à se
regarder dans la glace, comme l’oiseau en cage dont l’amie est morte.
L’ombre d’ailleurs brouillait son visage. C’était le crépuscule: tous
ses dieux pâlissaient.
Il croyait avoir trouvé à tous ses actes une clef qu’il essayait avec
conscience. Il croyait comprendre enfin qu’il n’était pas intelligent.
Il remarquait chez lui pour la première fois ces plis tombants des
paupières auxquels il avait cru depuis des années reconnaître les sots.
Il avait en effet leurs amusements superficiels: il trouvait spirituel
de dire en Alger au lieu de dire en Algérie; il appelait un précepteur
un régent, un journal le pamphlet du jour. Il avait leurs enthousiasmes;
le matin où une revue avait exposé le radium à sa devanture, il avait
respectueusement, avec sa petite amie, défilé devant le tube, se
découvrant. Il saluait aussi, au Louvre, les tableaux des grands
maîtres, quand ils étaient vraiment trop beaux. Il croyait à l’Art pour
l’Art, à la Vie pour la Vie.