--Vous êtes né sous l’astre qui favorise les vastes entreprises. Vous

obtiendrez les décorations françaises et nombre d’ordres étrangers. Si

vous cherchiez autour de vous, vous auriez vu qu’une jeune fille était

souvent sur vos pas. Elle est brune. Le sentiment est son plaisir

préféré. Le jour où vous lirez dans ses yeux adorables, ne transigez

pas, demandez sa main. On pourrait proprement vous appeler l’enfant du

bonheur.

C’est ainsi que continuent à arriver, après le télégramme qui annonça la

mort d’un ami, à la fin d’une traversée, les cartes et les lettres où il

raconte ses escales. Bernard alla s’accouder à la fenêtre, sans appétit.

Les lumières, les constellations, les chats ne l’étonnaient plus.

C’était le jour, il se le rappelait maintenant, c’était le jour qu’il

n’avait jamais vu.

* * * * *

--Je vous intrigue, Dolorès?

Dolorès en effet aurait dû être frappée de ce que Bernard eût brisé les

ailes de sa petite victoire de Samothrace pour voir jusqu’où allait son

élan, de ce qu’il eût défendu avec acrimonie, depuis la première minute

de leur rencontre, la supériorité des sculpteurs, des généraux, des

coureurs pédestres français. Dolorès, étudiante en lettres, éprouvait en

face de tout événement l’impression qui y correspondait exactement.

Quand on lui annonçait une mort, elle en était toujours affectée, elle

n’oubliait pas de plaindre, comme il est naturel, ceux qui restent.

Quand elle apercevait un baptême, elle était joyeuse. Sa joie

d’ailleurs, comme son deuil, avait des délais précis. Et, auprès d’elle,

les gens n’étaient plus une confusion de défauts et de qualités. Ils

semblaient n’avoir qu’une caractéristique. Ils devenaient leur propre

personnification. Elle les pesait et les jugeait d’un regard, ainsi

qu’on pèse, dans les magazines, les nations alignées les unes auprès des

autres, selon leur production de maïs ou de cuivre, la première géante,

la dernière presque invisible. Si Bernard l’intriguait, c’est qu’il y

avait vraiment en lui quelque chose d’attirant, ou de mystérieux. Il en

doutait. Il attendait la réponse avec impatience.

--Vous pouvez parler franchement, Dolorès. Une vérité ne me blesse

point. Elle passe en moi sans que je m’en aperçoive, fût-ce par le cœur.

Je ressemble aux enfants qui ont avalé une aiguille. Elle fait son

chemin et sort toute seule.

Si Dolorès le blessait, il avait d’ailleurs le recours de savoir que les

jugements de Dolorès étaient plus nets que nuancés. La décision ne va

jamais sans quelque naïveté: Elle était naïve. Elle croyait avec

persévérance au sérieux de ses occupations. Elle était de ces mortels

consciencieux pour qui restent à l’ordre du jour les questions

séculaires, le canal des Deux Mers, la langue universelle. Le progrès

eût consisté, pour elle, à résoudre les problèmes historiques, celui de

l’existence dernière, celui du vers pindarique, celui de la Vénus sans

bras. Seule l’énigme du chevalier d’Eon la laissait indifférente parce

qu’elle éprouvait pour les travestis une aversion insurmontable... Mais

il s’agissait de savoir s’il y avait un problème Bernard.

Ils avaient porté leurs chaises jusqu’à la rampe de la fontaine Médicis.

Bernard allait victorieusement comparer à cette baignoire italienne les

vasques de Saint-Cloud. Mais pourquoi insulter un objet ami? Il se tut.

Les promeneurs habituels s’égrenaient. Un enfant laissait jouer le bâton

de son cerceau le long des grilles du jardin: Toutes avaient le même

son, celle qui contient une barre d’or, selon la légende, devait être

aux Tuileries, ou à Bagatelle. Une Anglaise s’était plantée au milieu

de l’allée, aussi maigre que son ombre. On n’aurait eu, comme sur un

levier d’aiguillage, qu’à appuyer sur elle pour que l’ombre se levât, et

quelque pensionnat, derrière, eût déraillé.

--J’ai vingt-trois ans, Dolorès. Et pas un roman, pas un article à mon

actif. Pas un crime!

--Quelque âgé que vous soyez, mon ami, vous trouverez toujours un homme

de génie qui attendît votre âge pour commencer.

--Mais on doit du moins, Dolorès, pendant la période d’attente, sentir

en soi une force, une puissance...

Elle prit les yeux impersonnels d’un médecin.

--Qu’y sentez-vous?

Ce qu’il y sentait?... S’il baissait les paupières, il y sentait un

vide, un vide qui aspirait vers le centre pommettes, lèvres, poitrine;

un vide qui déroulait son cerveau par bandes d’ouate; il y sentait un

cœur battre, un cœur s’arrêter. En somme, il n’y sentait rien. Ce

domaine était ouvert à tout venant. Le chant des oiseaux y résonnait;

une phrase banale de Dolorès faisait tout onduler. Il se sentait

impuissant, il lui manquait une tête, des bras: le problème Bernard se

posait.

Dolorès le résolut sans l’ombre d’une hésitation.

--Ce que vous avez, Bernard, c’est le péché de l’esprit.

--Le péché de quoi?

--Chacun de vos sentiments contient, pour le ronger, un ver. Vous êtes

de la race des sombres. Vous tenez ce vice du grand-père dont vous me

parliez hier, ce capitaine de louveterie qui se tua dans les bras même

de sa maîtresse. Toute chose vous montre d’elle-même son néant.

Regardez-moi bien en face, ami. Dites-vous que je suis une femme, avec

ses maux, avec ses faiblesses. Dites-vous que je deviendrai vieille. Je

suis certaine que vous voyez déjà sur mon visage quelque masque, quelque

vernis malsain?

Il regarda. Il ne voyait ni masque, ni auréole; à peine quelques

couperoses. Il voyait des traits agiles et aimables. Et il s’en

trouvait humilié, car ce n’était pas la première fois qu’il essayait de

se surprendre un cœur amer et compliqué. Que de fois, auprès de son

ancienne amie, il avait cherché à éprouver le malaise, le dégoût

qu’annonçait Dolorès. Toujours sans succès. Au début de la liaison, il

se méfiait, comme un passager novice se méfie du mal de mer, le

redoutant mais le taquinant. Chaque jour, à mesure que l’amour et

l’habitude l’attiraient avec plus d’ardeur vers Georgette, il croyait

découvrir en lui les indices d’une irrésistible répulsion. En vain. Et

pourtant Georgette était à égale distance de la perfection et de la

laideur. Georgette ressemblerait un jour à sa mère, qui était hideuse.

Georgette avait la manie d’envoyer à Bernard des cartes postales où elle

médisait de la concierge de son ami. Elle appelait les hommes des

boulangers. Nue, elle avait toutes les apparences, grâces et défauts,

d’un jeune animal. Elle sautait en voltige sur les fauteuils, s’étendait

le ventre au tapis. La fatigue et le sommeil tombaient sur elle à

l’improviste, la marbrant, la craquelant. En vain. Le jour où il lui

découvrit des rides, Bernard se surprit à les embrasser, comme on

embrasse une égratignure.

Il prit la main de Dolorès, lentement, affectant de la prendre à regret.

Méfiante et compatissante, elle la donna avec l’appréhension de

l’infirmière qui tend son miroir à un homme défiguré. Il s’y regarda

longuement.

--Je me rappelle, commença-t-il...

Il mentait. En réalité, il ne se rappelait jamais rien. Il était même

effrayé parfois de se sentir dénué de passé, de souvenirs. Son enfance

s’était écoulée sans particularités. Ou du moins, alors qu’à tout ses

camarades étaient arrivées des aventures, alors que les détails d’une

période de leur vie se groupaient naturellement, sa vie à lui n’avait

pas d’épisodes. Pourtant il avait passé ses dix premières années au

milieu de cinquante ouvrières bavardes, dans l’atelier de son oncle. A

elles cinquante, suivant un illustre exemple, elles n’avaient pu remplir

un seul recoin de sa mémoire. Il ne se rappelait pas d’avantage un

événement de lycée qui pût devenir une anecdote. Il inventait donc son

passé quand il en avait besoin; il y logeait les aventures que son

imagination bâtissait sans répit; et il défaisait ses souvenirs

d’occasion après chaque récit ainsi qu’un prote, le cliché une fois

inutile, remet en place ses caractères.

--Je me souviens qu’un jour, vers mes sept ans, voisins et parents se

mirent à me considérer avec curiosité. Ils chuchotaient à mon approche;

je distinguai dans leurs murmures tous les prénoms de mes cousines; on

m’annonça que nous partions pour la Provence, où elles habitaient, et

l’idée me vint que l’on voulait me marier. D’angoisse je dormais à

peine. Je pleurais en cachette chaque matin et chaque soir.

Il s’arrêta une minute. Il aimait à parler en versets. Et depuis

longtemps il tenait prête une description du midi.

--Le jour du départ arriva... C’était l’automne, comme aujourd’hui.

Jusque-là, je ne l’avais vu que dans notre petit jardin carré, qu’en

hauteur. Le train perçait maintenant pendant des lieues entières l’air

le plus coloré et le plus inerte. Les vendangeuses, Dolorès, étaient

penchées sur les vignes comme les laitières de mon pays sur la vache

qu’elles vont traire. Des petits chevaux aux fers étincelants

disparaissaient dans le crépuscule, supportés par quatre croissants.

Venaient des pays nouveaux où l’accent plissait les mots comme une

ruche. Il faisait chaud. On était plus près du soleil de toute une

longueur de bras.

Il s’attardait à ces détails. Il feignait de n’aborder qu’avec

répugnance le moment du récit où paraissaient les femmes.

--Et vos cousines?

--Je vécus avec le cocher, loin d’elles. J’échappai comme je pus à leurs

caresses. Il me semblait que les femmes forment sur le monde une masse

qui se confond, respirant à la même cadence, tandis que les hommes

vivent isolés, solitaires. Un jour, mon arrière-grande-tante Céline, qui

avait connu André Chénier, voulut me faire des papillotes. Je m’échappai

et brisai un vitrail. On comprit qu’il n’y avait rien à tirer de moi. On

renonça à me marier... Dolorès, je vous aime.

Il était fier de sa conclusion. On pensait à toute la fatalité.

--Mon pauvre Bernard, essayez, du moins.

Il y avait encore dans le jardin quelques erreurs d’éclairage. Les

taches de soleil maladroitement projetées à travers les arbres ne

recouvraient pas exactement les massifs. Mais quelle harmonie, quel

timbre délicieux avaient ce soir l’air et le zéphir! Les fils de la

Vierge pendaient tout droits. C’était peut-être eux, comme les fils

suspendus dans les halls du Conservatoire, qui donnaient au ciel cette

acoustique divine. Bernard, pour essayer sa voix, voulut appeler une

gamine qui vendait du mimosa.

--Laissez, dit Dolorès, cela sent la pharmacie. Je n’aime pas les fleurs

en pilule.

Il se tut. Les bouquets coûtaient d’ailleurs un franc. Mais aussi ce

simple mot l’avait humilié et déconcerté. Toute réponse heureuse--et il

jugeait heureuse la phrase de Dolorès--lui semblait volée, à lui volée.

C’était justement, il s’en rendait compte après coup, la seule qu’il

aurait pu imaginer. Que dire maintenant du mimosa? Talleyrand avait

ainsi prononcé sur la mort du duc d’Enghien, Aurelien Scholl sur les

femmes rouges l’unique boutade qu’aurait pu trouver Bernard. Après

chaque plaisanterie, il avait ainsi l’impression qu’on venait de faire

le dernier mot d’esprit. Mais surtout il enviait Dolorès, il enviait ses

camarades, il enviait paysans et citadins de parler nettement, de

prononcer, sans avoir eu à la chercher, la seule demande ou la seule

réponse naturelle. Une nécessité implacable les écartait de la

fantaisie, dictait leurs réponses et leurs gestes. Ils ne semblaient pas

s’apercevoir qu’on peut raconter les mœurs des hippopotames à celui qui

demande s’il fait beau temps. Il avait l’impression, à les entendre,

d’entendre un gramophone, à les voir, de suivre un cinématographe. Seul

dans ce monde, lorsqu’il allait parler, il avait à faire le choix entre

une phrase stupide, une phrase poncive, une phrase élégante. Il ne

réussissait à avoir sur un sujet l’idée originale qu’en se demandant:

--Et un homme intelligent, Sainte-Beuve par exemple, que penserait-il de

cela?

Il ne réussissait ses conférences que s’il les avait commencées en se

répétant:

--Je prends un orateur, élève de Bossuet, sobre, incisif, un peu

grandiloquent. Que leur dirait-il?

Ainsi l’université ne lui avait appris que le pastiche, avait déboîté,

au lieu de les mélanger en un Bernard composite, tous les mérites qui

somnolaient en lui comme les poupées dans une poupée russe. Il était

bon, il était modeste, il était romantique ou arriviste par journées. En

ce moment même, pour parler avec émotion à Dolorès, il n’était pas sûr

de ne pas penser à Fromentin--quand Dominique rêve, rêve--ou plutôt à

Montozat, son camarade de régiment, qui gémissait auprès des femmes avec

une telle fougue qu’elles résistaient rarement.

--Dolorès, consolez-moi. J’ai perdu toute confiance. Je ne trouve rien

dans la vie de ce que mes maîtres ou mes bonnes m’ont annoncé. La force?

l’habileté? A part les clowns dans les cirques et les hercules sur les

places, qui donc peut briser une barre de métal, ou porter son ami à

bras tendus, ou lancer au ciel la première assiette venue et la

rattraper sans émotion? Et il en est de l’esprit comme du corps. Le

génie? le sublime? Cela existe-t-il? En avez-vous jamais eu

l’impression? Quand je lis un chef-d’œuvre, il me semble, en effet, que

c’est très beau, très habile, mais c’est justement, à une ligne ou à une

césure près, ce que j’étais capable d’écrire. Il n’y a pas un vers dans

Racine qui par nature dépasse, non pas mon intelligence, mais mon

adresse. J’aime comme il aime. Je suis précieux et ardent et sévère.

Dans Victor Hugo, un seul distique, que je ne vous dirai pas. J’aurais

pu surtout, je crois, écrire tout Théocrite. Je devinais que deux

bergers, dans un pays que j’imaginais vallonneux à la fois et marin,

avaient été voir renaître le printemps. Je devinais que deux

Syracusaines, vêtues d’étoffes mordorées à revers cerise dont je n’avais

qu’à copier les noms dans le dictionnaire d’antiquités, avaient,

bavardes, agaçantes, voulu voir mourir Adonis. J’allais composer des

poèmes que j’aurais appelés idylles, c’est le terme classique, quand je

les ai lues, par bonheur.

--Vous plaisantez toujours! Et il n’y a point de raison pour que vous

preniez ma main... Nous ne nous aimons pas.

Il avait un moyen de n’être jamais à court de réponse. Il retournait la

phrase entendue comme on retourne un gant.

Nous nous haïssons moins encore, Dolorès. Il n’y a pas de raison pour

que vous la retiriez.

--Laissez-moi. Regardez comme l’Odéon est joli, ce soir.

Joli, l’Odéon? Jusqu’à ce jour, le soupçon qu’il ne fût pas affreux ne

l’avait jamais effleuré. Il se trouvait ridicule d’habiter à son ombre,

moins massive d’ailleurs que lui. Dans son projet de la réfection de

Paris, il était convenu qu’on l’enduirait de pétrole--du roumain, il

s’infiltre mieux--et qu’on le brûlerait. Or, maintenant qu’il était

prévenu, il trouvait en effet quelque modestie à ses puissantes assises,

quelque pittoresque aux galeries creusées dans ses flancs pour les

impatients auteurs. Il se sentait mortifié d’en avoir dit, d’en avoir

sincèrement pensé tant de mal, et de ne point trouver aujourd’hui de

motifs à ses calomnies. Pourquoi toutes ses idées avaient-elles donc,

dès qu’un autre les contestait, comme la tapisserie la plus parfaite, un

envers incompréhensible et laid. Pourquoi aurait-il eu maintenant de la

mauvaise foi à contredire Dolorès? Evidemment l’Odéon était joli. Ses

girouettes Directoire tournaient délicieusement. C’était à désespérer.

Tous les monuments qu’il dédaignait, alors, devaient être également des

chefs-d’œuvre? Il s’ingéniait à découvrir leur pittoresque. La colonne

de la Bastille était la garde d’un glaive gigantesque enfoncé dans le

sol de la Bastille même. Le Sacré-Cœur, à travers les myrtes des Buttes

Chaumont ou les polonias de la Place d’Italie, composait subitement un

mirage hindou ou byzantin. Et le Panthéon, par contre, qu’il admirait

sans restriction, n’était-il pas coiffé d’un dôme trop étroit? Etait-il

laid, le Panthéon?

Dolorès le regardait anxieusement.

--Je vous intrigue, Dolorès?

--Non... vous êtes sympathique...

C’était toujours cela. Ils revenaient vers la Sorbonne, silencieusement.

Bernard, au terme de chaque soirée, renonçait à se duper soi-même. Il

repassait sans pitié ses mensonges, ses improvisations de la journée: il

enlevait ses faux bijoux. Son grand-père n’était point capitaine de

louveterie; bourrelier, il n’était renommé que pour tuer à chaque

ouverture un chien de chasse. Son arrière-grande tante Céline n’avait

jamais connu André ni même Marie-Joseph Chénier, elle n’était de sa vie

sortie d’Aubusson, et, la seule peut-être de la bourgade, n’avait même

rien à voir avec les célèbres tapis. Ainsi il se retrouvait, chaque

soir, roturier, pauvre, inconnu. Et son talent, il en doutait fort. Et

sa santé, il était cousu de furoncles. Son fameux éclair lui-même était

peut-être une comédie.

Il risqua le tout pour le tout: il abaissa brusquement les paupières, il

refit son contrôle, bravant les conditions déplorables. Bien lui en

prit, ce fut un éblouissement. Des gerbes, des rivières, des fusées

étincelèrent. Le disciple de Bossuet, sobre, incisif, un peu

grandiloquent, aurait murmuré:

--Heureux, Bernard, heureux celui qui pour veilleuse, dans notre nuit,

dispose d’une telle lumière!

* * * * *

La maison où il était né était à peu près le seul endroit du monde où

Bernard fût dépaysé, ses parents les seuls êtres devant lesquels il se

sentît perpétuellement mal à l’aise. A Paris, insignifiant, il vivait

sans contrôle au milieu de merveilles qu’il traitait d’égal à égales;

dans son village, à mesure qu’il en devenait l’homme important, il avait

à reprendre de plus près ses habitudes médiocres. A l’époque où les

professeurs de philosophie vous apprennent, un beau matin, à douter du

monde extérieur, où Bernard roulait des boulettes de pain sur le bout

de ses doigts pour se convaincre des mensonges du toucher, où il

découvrait que les ombres étaient rouge vif, les feuilles rosa, il

devait convenir que les couleurs de sa maison restaient précises et

massives, que ni les gestes de ses parents ni leurs paroles ne se

laissaient interpréter. Accrochée au mur du salon, une fausse palette

sur laquelle les sept couleurs restaient isolées donnait aux vases, aux

meubles, à l’air lui-même, le diapason officiel. Il n’y avait pas à en

douter; le monde extérieur existait dans sa famille; on avait oublié, et

cela gâtait toute la perspective de son théâtre, de refermer la trappe

qui l’avait jeté sur la scène.

L’illusion n’eût été parfaite que pour un orphelin. Il se gardait bien

de souhaiter un pareil sort, car il avait pour son père et sa mère une

grande affection, mais il ne pouvait prendre sur lui de les initier ou

de les mêler à son autre vie. Il se sentait nerveux et vaguement

coupable, à chaque congé qui l’amenait en province, comme l’enfant sur

les chevaux de bois que la vue de ses parents arrêtés, humbles et

patients, trouble à chaque tour dans son palanquin d’andrinople. Quel

que fût son élan dans la vie, Bernard retrouvait toujours, à sa hauteur,

ces deux bourgeois qui marchaient au pas. Ils n’étaient point assez

pauvres non plus, point assez roturiers pour qu’il eût le devoir ou

l’orgueil de s’en vanter. Ils n’étaient ni défigurés ni bossus.

L’imagination n’avait point de prise sur ce teint bien lavé, sur cette

santé moyenne. Par déférence, par pudeur, il ne pouvait parvenir à les

enrôler dans son cortège. De Paris même, il ressentait un remords à

toucher à leur vie présente; il ne cachait jamais que ses parents

étaient drapiers, qu’ils s’appelaient Jules et Clotilde. C’est sur leur

passé seulement que la fantaisie reprenait ses droits: son père, maître

de forges, ruiné en 1870, avait consacré jusqu’à la fortune de sa femme

au paiement de ses créanciers; sa mère était demoiselle d’honneur de

l’impératrice Eugénie. Winterhalter avait fait d’elle un portrait qui se

trouvait maintenant au Musée de Washington. Les professeurs américains

lui écrivaient souvent pour avoir quelques détails sur sa vie. On

parlait de lui, Bernard, dans deux catalogues. On estropiait d’ailleurs

son nom. On mettait un _t_, à la fin.

Inconsciemment, alors qu’il avait dix ans, il avait déjà cherché à se

libérer de cette contrainte. Parfois il se persuadait qu’il était le

fils d’un prince exilé. On l’avait soustrait aux fureurs de sujets

égarés qui reviendraient un jour, c’est l’usage, le réclamer en

triomphe. Ses parents actuels, généreusement, sans qu’il fût question

d’un salaire, n’avaient point hésité à l’adopter. Ils l’aimaient. Il

leur était reconnaissant de leur sollicitude, de leur courage, du tact

avec lequel ils gardaient vis-à-vis d’un enfant maître leur dignité...

Il regrettait seulement qu’ils ne fissent jamais allusion à leur secret.

Un jour il traça sur une feuille de cahier une phrase perfide et la

laissa traîner sur le bureau de son père.

--Les princes, les ducs régnants ont quelquefois des fils qu’ils doivent

cacher. Ils les font nourrir à la campagne. On les soigne avec

dévouement, sans cependant les gâter.

Le père déplia le billet, le lut.

--C’est à toi? C’est ta dictée?

On ne pouvait s’y méprendre. Lui ne savait rien. Voilà qu’il laissait

grand ouvert le papier compromettant, qu’il regardait sans émoi le ruban

bleu que Bernard avait tendu sur sa poitrine en grand cordon. Le recel

s’était bien accompli à son insu. Quelle surprise serait la sienne, le

jour où celui qu’il croyait son fils, en uniforme, viendrait à cheval le

remercier et l’assurer de sa bienveillance! Il inclinerait sa tête

vénérable. On l’embrasserait. On le décorerait.

Mais sa mère?

Il la contemplait souvent, à la dérobée. On ne sait quels insectes

pailletés, comme dans les lampes japonaises, éclairaient ses yeux; le

jour, le feu, n’y étaient pour rien. Les papillons ne venaient point le

soir voltiger alentour. Il étudiait longuement, sur une immense

photographie, sa bouche, son sourire qui y étaient presque grandeur

nature. Non, celle-là était sa mère. Elle lui avait coupé elle-même un

pardessus pour l’école, alors que les camarades portaient tous des

capuchons. Les revers étaient de soie grise. Dans la doublure, un

centime neuf, pour porter bonheur. Un mouchoir blanc à ourlé bleu, qui

débordait. Des gants gris perle, des gants à fermoir. Pauvre cher homme

de tuteur, il avait été bien trompé!

Aujourd’hui qu’ils étaient absents, leur maison peu à peu s’abandonnait

à Bernard. Les murs, les couleurs s’effritaient. Il allait profiter de

sa solitude pour vivre toute la journée en poète et en gentilhomme.

Comme les chasseurs qui lâchent dans les parcs les faisans nourris à la

basse-cour, il donnait la volée à tous ces souvenirs, à tous ces objets

domestiques. Il s’imaginait visiter, entre deux trains, le vieux cottage

familial depuis longtemps inhabité. Il avait frappé par déférence à la

porte de cette solitude de même que l’on frappe, avant d’entrer, à la

porte d’un ami sourd. Il avait ouvert les fenêtres sur le jardin sauvage

où les catalpas protégeaient du soleil les magnolias, les hortensias.

Par cette lumière nouvelle, chaque meuble, chaque bibelot avait repris

pour lui sa valeur et son style. Ainsi les traits d’une beauté s’isolent

peu à peu aux approches de la vieillesse, et, n’appartenant plus au

présent, se partagent entre les époques passées: le nez devient Louis

XVI, le menton Empire. Dans l’arrangement qui lui paraissait autrefois

uniforme, Bernard distinguait maintenant des aînés et des cadets. Les

bois, la couleur des bois avait joué, détruisant l’harmonie de ton,

isolant l’acajou, le noyer, le palissandre. Seuls les portraits: Brutus,

Mac Mahon--les gravures: la chasse, les accordailles--s’entendaient pour

ne conter qu’une même histoire: il suffisait, comme au chemin de croix,

de tourner dans le bon sens.

L'École des indifférents · 第 6 / 8 段