--Je ne veux plus rien vous cacher, cousin. Depuis le soir où, me

croyant mourante, vous m’avez avoué votre amour, je ne pense qu’à vous.

A mon réveil, le lendemain, mon cœur battait. Ces yeux, que vous ne

connaissiez pas, je les ouvrais autant qu’ils peuvent s’ouvrir, je les

tournais vers tout ce qui reflète, et j’en éprouvais le même plaisir

qu’à me répéter tout haut, dans la solitude, un gros secret. J’écrivis

quinze pages à ma meilleure amie: je lui avais câblé la veille que je ne

voyais rien à dire et je dois vous avouer qu’une larme tomba, non sur le

papier à lettres, par bonheur, mais sur le buvard. Don Gonzalès, qui

vous avait contredit, me semblait à la fois digne de mépris et de

compassion. Sa barbe surtout n’est-ce pas? est ridicule... Si tout cela

est de l’amour, ô mon cousin, je vous aime bien volontiers.

Un moineau anglais vient de s’apercevoir qu’il a perdu son nid, ses

petits, son oiselle. Il nous interroge en piaulant. Mais il remarque

tout à coup que les feuilles tombent, que les nuages disparaissent.

Consterné, il se tait. Renée me supplie.

--Restez.

--Je ne puis.

--Vous ne vous êtes point demandé, Manuel, pourquoi je suis, depuis

hier, si mélancolique. C’est que j’avais deviné, le jour où vous étiez à

mon chevet, que vous fermiez les yeux, soudain. J’avais ouvert les

miens. Je vous avais vu. Je me faisais une secrète joie de vous

intriguer en vous reconnaissant au milieu de vos amis. Mais quand,

traversant leur cercle, j’ai marché droit sur vous en vous saluant de

votre nom, vous avez trouvé naturel, sans vous avoir jamais vu, que je

vous distingue des autres. Vous êtes orgueilleux. Restez avec moi ce

soir, par pénitence.

--On m’attend à six heures.

--Un ami?

--Miss Gregor.

--Je vous demande si elle vous aime?

--Je n’aime personne plus qu’elle.

Renée croit que je plaisante. Je plaisante peut-être. Elle rougit:

--Alors partez, et qu’on s’embrasse, entre cousins!

Je veux poser mes lèvres au hasard. Mais elle sera de celles qu’on

n’embrasse jamais où elles le désirent. Elle se récrie. Je recommence.

--Cette fois, vous me faites mal, Manuel!

Elle sera de celles auxquelles on fait toujours mal. Les prendre au

poignet les casse; les toucher à l’épaule leur fait des cloques. Je

croise mes mains derrière mon dos pour l’embrasser.

Elle a rejoint Don Gonzalès, dont la voix basse traverse tous les

obstacles et n’a pas besoin d’écho. Un tramway ignorant m’emporte vers

Boston. Voici, sur les châtaigneraies, un petit soir livide où le soleil

s’est dédoré. Voici le port, l’hôtel. Et voici l’ascenseur, que

j’arrêterai un étage trop bas, malgré le boy qui sait où je vais et qui

ne comprend plus. Et voici, plus haute, plus silencieuse, Miss Gregor

qui penche sur moi son visage, à mesure que je m’agenouille et que se

ferment ses yeux.

* * * * *

C’est Mrs. California qui frappe à ma porte et me crie:

--Déjà couché! Don Manuel! A neuf heures!

Je réponds: j’ouvre les yeux.

--Et qui donc remue ainsi les chaises dans votre chambre?

Les chaises? On remue les chaises? Mrs. Callie a rêvé. A moins que ce ne

soit ce compagnon invisible et autoritaire que nous avions imaginé entre

collégiens, à la pension d’Ouchy, et qui prenait à son compte tout ce

qui ne s’expliquait point. Il fermait les volets avec fracas, il faisait

tomber et rouler les haltères à l’étage au-dessus des études; le

vendredi, il mettait à rissoler, sur le poèle, des têtes de hareng. Nous

l’appelions l’Architecte. Comment m’a-t-il retrouvé, après sept ans, et

que cherche-t-il, dans mes chaises? Car c’est bien lui. Il n’y a que

l’Architecte pour arrêter ainsi le battement de ma montre, de mon cœur,

et le relancer soudain, pour imiter dans la rue le roulement des

carrioles: il n’y a que lui, quand on a frappé, pour se taire aussi

profondément.

Mrs. Callie entre à pas feutrés, ennemie de l’ombre, sa lampe au poing

comme un faucon. Les chaises, maintenant hypocrites, sont disposées au

garde-à-vous près des fenêtres et combles de coussins indiens. La plus

sage est à mon chevet. Ma visiteuse s’y assied, et ses grands yeux

étonnés et tièdes repassent, de ma poitrine à mon front, ma tristesse et

mon bonheur. Elle sourit, me prend la main.

--Dieu vous garde, duc de Tacna.

--Bonsoir, Les Délices.

C’est le surnom que je lui ai donné. L’Architecte tire ses cheveux à

droite. Elle secoue la tête. Il les tire à gauche.

--Manuel, je suis heureuse. A partir d’aujourd’hui, je n’aurai plus de

soucis dans la vie. J’ai pris... j’ai pris la décision de ne plus rien

faire.

J’ai fermé les yeux malgré moi; elle me donne une tape au front.

--Félicitez-moi! Egoïste.! Je n’ai plus rien à faire, et pour toujours.

Plus de piano, plus de théâtres de salon, plus de tapisserie, plus de

ces voyages en Europe, où je voulais étonner les hôtels et être acclamée

comme la première. Mes robes, quand elles seront prêtes je les

essayerai. Me voici libérée pour toute l’existence. J’aurai seulement un

grand boudoir et j’y causerai de l’amitié avec mes amis. Voici le

premier jour depuis ma naissance où je ne sois point occupée.

Félicitez-moi! Pourquoi vous êtes-vous couché si tôt?

--Que devais-je faire, Délices et Charmes? Miss Gregor est ma maîtresse

depuis ce soir, à six heures.

Elle abandonne ma main, la reprend, la tapote, pour faire croire

qu’elle n’a point voulu l’abandonner. Elle se lève.

--Cher ami, soyez heureux.

Je le suis. Combien de temps l’est-on? Et je suis aussi, amie, bien

malheureux. Et je ne veux plus me lever jamais. Et je ne veux plus

déjeuner à midi, dîner le soir. Et mes habits, je les ai envoyés aux

quatre coins de ma chambre, car je renonce désormais à m’habiller. Mrs.

Callie montera de temps en temps me voir, puisqu’elle n’a plus rien à

faire. En été, naturellement, on ouvrira les fenêtres. Et, dans bien des

années, quand sera atténuée cette fatigue qui embaume à jamais mon

corps, quand le soleil reparaîtra, quand je pourrai rouvrir mes yeux

sans que l’Architecte, d’une main gantée, les évente et les referme, un

soir, un soir d’automne comme aujourd’hui, je m’essaierai de nouveau à

penser, à pleurer, à rire. Et ce sera très difficile. En deux heures

j’ai oublié.

Les Délices ont posé le téléphone sur mon guéridon, demandé un numéro,

et collé le second récepteur à mon oreille.

--Allo! Allo!

--J’écoute.

J’ai reconnu cette voix profonde. C’est celle de Miss Gregor. Elle ne

dit jamais “allô” avant de téléphoner, de même qu’elle ne sourit point

avant de parler, et ne respire pas, avant de sourire. L’Architecte

devrait bien laisser mon cœur.

--Je suis Mrs. California Asterell. Nous n’avons point vu Don Manuel à

dîner. Il prenait le thé chez vous; vous a-t-il quittée?

--Don Manuel?

--Notre ami Don Manuel.

--Il m’a quittée à sept heures. Excusez-moi, je vous téléphone de mon

lit. Est-ce vous qu’il appelle Les Délices.

--Je ne sais pas... Oui.

--Il vous aime beaucoup. Aimez-le bien... Il paraît seulement que vous

mettez trop de sucre dans son thé. Veillez à cela.

Mrs. Callie ne raccroche point les récepteurs. Que vont penser les

téléphonistes de me voir causer toute la nuit avec Miss Gregor? Puis

elle me borde jusqu’au menton, tire les rideaux des fenêtres avec tant

de force que le jour entre par les côtés, et regarde si le feu est prêt

pour la nuit: c’est le premier feu de l’automne; elle a dû trouver, pour

le faire couvrir, les dernières cendres de l’autre hiver.

La voilà à la porte, qui se retourne. De mes lèvres, je mime un long

adieu qu’elle n’entendra point. Elle répond de même toute une phrase que

contrarie et corrige son sourire. Et l’Architecte, au moment où elle

sort, soulève sa traine d’ombre et l’en recouvre au passage. Et,

distraite,--tant pis si le feu prend chez moi,--elle ferme la porte à

clef, du dehors.

[Illustration]

[Illustration]

BERNARD, LE FAIBLE BERNARD

--Qu’as-tu, Bernard?

--J’ai que je suis heureux.

--Ton soulier droit bâille. Tu n’es pas rasé. J’ai aussi le regret de

t’apprendre qu’avec tes joues aplaties, ton nez généreux, ton complet à

raies verticales, tu évoques irrésistiblement l’idée... l’idée d’un

zèbre.

--Je suis heureux. Arrêtons-nous à ce café. Je paye une glace.

C’est avec lui-même que Bernard discutait ainsi. Depuis quelques années

déjà, il se surprenait à parler tout haut. Dans sa chambre, il arrivait

encore, par n’importe quelle humeur, à se taire. Il s’ingéniait même à

favoriser le silence en marchant sur la pointe des pieds, en enjambant

le parquet de tapis à tapis, en allumant la lampe avant l’heure. Dans la

rue, il devenait aussitôt parent de ces jouets qui ne roulent qu’en

poussant des cris. Il esquissait même les gestes. Quand il ne parlait

point d’ailleurs, il n’était pas très certain de penser. Il surveillait

des heures entières les objets de son appartement, désœuvré et vide de

projets comme un pâtre; il attendait que l’un d’eux s’écartât du

troupeau; il redressait ce cadre, il reculait, il rattrapait cette

potiche. Certes, il sentait au fond de lui une force, une base... de

quoi penser enfin, mais il y avait presque toujours le vide entre sa

pensée et sa parole. Il suffisait, pour l’amorçage, de prononcer les

premières phrases venues:

--Je veux... je vais parler. Je parle... Je l’aime.

Il se proposait en riant de choisir, une fois pour toutes, la formule

définitive. Son esprit paresseux mis en train, il faisait souvent les

demandes et les réponses; face à la glace, il répétait par exemple sa

journée, visite par visite, se souriant, s’inclinant, laissant échapper

un mouvement de dédain, le réprimant. Chaque pensée, chaque geste était

pour lui partie d’une collection: indécis, il essayait le modèle

précédent, le modèle suivant. Cela était ridicule? On n’est point

ridicule de jouer avec un travers, et c’était vraiment un moyen

infaillible de faire le point de son esprit que d’obliger Bernard

premier et Bernard second, Bernard grincheux et Bernard bon enfant à

tirer au net leur humeur. Il savait parfaitement, par exemple, qu’en

cette heure, à cette terrasse, et malgré la fâcheuse comparaison avec le

zèbre, il était heureux.

Il était heureux de se sentir juste assez éveillé, juste assez rêveur

pour cet après-midi d’automne. Un air miroitant prêtait aux objets les

plus ternes cette douceur que le verre prête aux yeux des myopes. On

avait envie, par soumission, de prendre les repas dans des réfectoires,

d’aller dormir dans des dortoirs, et chaque couple semblait une tête de

file dont il était tenté d’emboîter le pas. Les femmes se hâtaient, de

leur pas le mieux remonté, si ingénues, si enviables, costumées en

oiseaux des îles. Bernard était heureux d’être un homme.

--Tu es pauvre, et sans espoir d’hériter jamais. Tu n’es pas beau: tu as

l’air souffreteux d’une antilope, avec tes cheveux fauves, avec tes yeux

doucereux... C’est ce soir que paraît ta liste de licence: tu seras

refusé.

Cette fois, il n’avait même pas à se répondre, tant ces menaces

l’atteignaient peu. Certes, il aurait mieux valu être né milliardaire,

avoir le visage d’Adonis, être sous-admissible à la licence. Mais là

n’était pas la question. Bonheur et malheur aujourd’hui n’avaient rien à

faire ensemble. L’un n’était point le contraire de l’autre. On peut

avoir parfois la vertu et le défaut du même ordre. Bernard se sentait

justement bavard et silencieux, avare et prodigue, attristé et heureux.

Depuis le lever, maître de sa belle humeur, il se faisait des surprises.

Il trouvait dans ses sentiments les plus habituels cent raisons de se

féliciter de la vie. Lorsqu’on regarde fixement les mots les plus

communs, ils se désagrègent, deviennent méconnaissables, reprennent

pour une minute l’aspect de leur ancêtre hébreu ou saxon. Bernard

regardait à la loupe ses actes et ses gestes les plus indifférents. Ils

avaient une base d’or.

Pour préparer son examen oral, il avait eu, dans la matinée, à traduire

un passage obscur d’Aristote. Il s’en était félicité:

--Heureux Bernard! Songe à la chance extraordinaire qui te permet de

faire cette version. L’esprit du plus grand génie, tu vas le puiser à sa

source, dans son bouillonnement; tu es le baigneur qu’on laisserait, à

Vichy, se baigner dans la Grande-Grille elle-même... Aristote écrivit

cette phrase, rêva un peu, tourna en rond, remit cet accent oublié...

A midi, il partit pour le restaurant.

--Les Parisiens, Bernard, profitent pour visiter Paris d’un été pluvieux

qui les y retient... Prends donc ce jour de congé pour contempler

vraiment le jour et ses saisons, pour le suivre heure par heure, du

matin à sa chute.

Et maintenant, à sa terrasse.

--Bernard, imagine-toi, comme Siegfried, que tu n’as jamais vu de

femmes. Mais tu soupçonnes qu’elles existent. L’une d’elles va peut-être

passer.

Enfantinement, il se donnait à son jeu. Il fermait les yeux. Il les

fermait sur les trois mille dernières années. Le monde était frais et

merveilleux. Les ombres dans le jour le morcelaient comme un enclos, les

ombres de la nuit l’élargissaient jusqu’au vide. Tendues déjà à travers

les champs, les haies arrêtaient et distribuaient les fleurs sauvages et

le gibier. Des ruisseaux traçaient, pour le jour où Bernard serait

fatigué, la seule pente insensible et parfaite de la montagne à la mer.

Le monde était merveilleux, tout frais, mais il y était un peu seul. Il

eût souhaité un compagnon à peu près de sa forme, plus fluet seulement,

plus lisse... Son cou? sa taille? le double fût de ses chevilles? rien

que l’aspic le plus court, en mordant sa queue, ne puisse boucler... Ses

mains? Qu’importait! A la place d’avant-bras, elle pouvait avoir de très

longs doigts cannelés et palmés. Ainsi elle serait--pourquoi disait-il:

Elle?--ainsi cet être nouveau serait incapable de retenir, d’enlacer.

Elle caresserait comme un oiseau, frémissant, sans pouvoir étreindre. Il

suffirait à Bernard de se croiser les mains derrière le dos pour que

l’amour de sa compagne fût impuissant.

C’est ainsi qu’il éveillait sa pensée avec des ruses parentes de celles

qu’il employait pour exciter sa mémoire. Il lui fallait d’abord des

moules où la déverser. Pour faire ses dissertations, il commençait par

dessiner, au crayon de couleur, des cases sur du papier blanc. Il se

représentait d’abord ses conférences à vide, en six ou sept paragraphes

qu’il n’avait plus qu’à remplir, au fur et à mesure. Le procédé avait

réussi à Balzac, disait son scoliaste, et aussi à Dieu pour créer le

monde. Mais, une fois ébranlée, son imagination ne connaissait plus de

limites. Elle suivait son cours avec la logique d’un rêve. Elle

supprimait les obstacles du temps, de l’espace. Elle donnait en tout

événement le premier grand rôle à Bernard, qui le tenait avec modestie,

et rachetait sa gloire générale, pour sauvegarder la vraisemblance, par

des humiliations de détail.

Deux passants causaient de l’Alsace? Bernard, le jour de la guerre, y

pénétrait le premier. C’était logique, puisqu’il était le premier par

rang de taille de la première escouade, qui fournissait les éclaireurs.

Le village l’acclamait. Il était seul, son Lebel à la main, un coup de

sabre ayant arrêté son compagnon. Les jeunes filles, à sa vue,

arrachaient de leurs cheveux leurs nœuds de deuil. Les corbeaux aussi

s’enfuyaient. Pourquoi fallait-il, alors que les balles ne l’avaient

même pas effleuré, qu’il eût une ampoule au pied gauche?

Un vieux monsieur parlait de frères et de sœurs, à la table voisine?

Bernard, qui était fils unique, songeait. Il allait voir, il voyait un

étranger s’approcher de lui.

--Vous n’avez pas de sœur, Bernard?

--Non.

--Comment la voulez-vous?

Il reconnaissait son interlocuteur. C’était le seul homme au monde qui

pût changer le passé. On le rencontrait une fois dans sa vie. Il en

profitait:

--Je la veux grande, brune avec des yeux bleus, si cela est trop

demander, blonde avec des yeux noirs. Je veux que, dans notre enfance,

nous nous soyons battus comme des chiffonniers. Par vengeance, alors

qu’elle avait sept ans, elle me poussa dans un lavoir. La moindre flaque

d’eau nous est un souvenir. Mariée à un écrivain célèbre, elle le

dédaigne un peu et ne pense qu’à son inutile frère.

--Pauvre Bernard! Tout cela, hélas! est impossible. Où avez-vous pris

qu’on façonne des sœurs de vingt ans? Mais ne vous désolez pas! Que

faut-il pour vous consoler?... Je vous donnerai pour garnir votre

cheminée un buste de Houdon. Choisissez aussi entre ces trois Watteau.

On l’interpellait. Il se secoua, cligna des paupières et de l’esprit,

remettant l’univers au point, souriant de sa naïveté, mais non sans être

fier de son imagination. Un mendiant lui offrait, pour deux sous, une

feuille de papier vert où était écrite la bonne aventure. Il la plia,

machinalement la mit dans sa poche comme un ticket qu’il présenterait,

valable pour la journée, à tout nouvel importun. Puis, comme il était

heureux, après tout, comme après tout il avait besoin sur-le-champ

d’une raison de l’être, il fit ce qu’il appelait son contrôle: il

s’était découvert récemment un rare privilège. Quand il fermait

brusquement les yeux, après que le phosphore avait tracé sur le fond des

paupières les figures d’or, les feux habituels, une clarté étrange y

jaillissait, nette comme un éclair, incomparable. Tout fonctionna

parfaitement. Il se leva, satisfait. Il suivit la plus belle rue.

A peine au bord du trottoir, il se sentit dans un sillage. Sur le visage

des promeneurs qu’il croisait, remuaient encore, balancés, le regret et

l’admiration. Bientôt il dût ralentir le pas. Celle qu’il suivait était

à deux mètres de lui. Bernard connaissait trop mal les femmes des riches

pour ne pas croire, en apercevant celle-là, qu’il l’avait déjà

rencontrée. Il avait déjà vu, en effet, ce regard qui passe

indifféremment sur les choses comme la lumière elle-même, cette

lassitude dans les lèvres qui masque mieux le bas du visage que le voile

d’une Touareg, ce corps qui ne déplace pas plus d’air pendant la

marche,--les bras allongés, les chevilles réunies par l’étroite

robe--que n’en contiendra son cercueil. Mais Bernard le subtil se

rendait compte que cette nonchalance et ce teint adorable étaient des

qualités de caste, que les égaux de cette femme ne les remarqueraient

point: il essayait de découvrir sa force ou sa tare originale.

Elle allait, de ce pas indivisible qui va une autre allure que le temps,

mais, nouvelle Atalante, elle devait s’arrêter et contempler, à chaque

vitrine, les diamants et les perles que Bernard y avait fait disposer.

Il osa se tenir près d’elle, devant le magasin d’un antiquaire. Les

objets étaient rares et isolés comme dans un salon: un Christ d’ivoire

sans croix, qui sur tout objet, maintenant, était crucifié; un petit

dieu égyptien cloué sur son siège: il était taillé dans le même porphyre

que les statues de Memnon, le soleil couchant arrivait sur lui, une

minute, et, comme elles, il allait doucement se plaindre. C’est alors

que Bernard leva les yeux. Il les rabaissa, découragé.

Que portent donc de telles femmes dans le regard? Pourquoi

désespère-t-on à leur vue comme un prisonnier devant le mur de ronde?

Allait-il falloir croire encore au faux destin, aux maléfices? Des

secrets, depuis Œdipe en somme, il n’y en a plus. Personne n’est en

possession de la goutte de feu qui, jetée dans la mer, consumera en un

jour toute l’eau du monde. Personne n’est l’objet de malédictions qui

donnent à son pain un goût de mort, ou n’est doté d’un double qui le

suit, le nargue et le caricature. Les cochers, les gouvernantes, les

concierges sont à l’abri de cette force qui dictait autrefois des

réponses aimables aux personnes bourrues. Il n’y a plus de secrets.

Pourquoi alors pareil regard, si ces femmes ne se lavent pas dans des

bains de sang, si elles n’ont pas un Indou porte-épingles, si les dieux

ne descendent plus vers elles, sous la forme d’animaux.

Elle avait déjà disparu. Pour une fois qu’il suivait une femme, elle

entrait au Ritz. Il en était tout fier, et, jusqu’au Luxembourg, il

s’appliqua, par dignité, à dédaigner toutes les autres. Il dédaigna

quatre ouvrières, que son pas inflexible dispersa, dont les sourires

jouèrent aux quatre coins. Il dédaigna une grande fille bleue qui

cherchait de son haut une occasion dans les coupons d’un étalage. Mais,

dans le Jardin, des étudiants facétieux avaient teint le bassin en

rouge; les oiseaux, après avoir tracé dans le ciel le même vol, le

terminaient, en se posant, chacun par son paraphe; un enfant voulait

jeter une chaise dans la fontaine pour les poissons fatigués; le clairon

de garde, pris de gaieté, sonnait la retraite en fantaisie malgré les

menaces du gardien chef. On ne pouvait ne pas être reconnaissant à cette

joie facile, à ces enfants, à ces femmes, à toutes les femmes, poupées

de son et de satin, velours du monde. Il monta l’escalier de son hôtel

quatre à quatre; il craignait, dans sa tendresse, de rencontrer,

d’embrasser la bonne.

La nuit tombait. Dans sa petite chambre qui donnait sur Paris et sur les

cours de l’Ecole Polytechnique, avant de prendre son repas, il attendait

le courrier. Chaque jour, vers cette heure, il faisait le compte des

lettres qu’il pouvait raisonnablement recevoir, si la chance s’en

mêlait: un mot de Dolorès, sa camarade de bibliothèque, confirmant leur

rendez-vous pour le lendemain; un pli du Recteur, qui le dispensait des

épreuves orales à cause de son excellente dissertation; dix lignes du

Directeur de la _Revue des Deux Mondes_: La Revue désirait enfin un

roman de vrai jeune; ce jeune pouvait être inconnu, il devait même

l’être; il suffisait qu’il eût du talent: le comité avait pensé à

Bernard...

De sa fenêtre, pour passer le temps, il essayait d’imaginer les

impressions de l’homme qui vit, pour la première fois, tomber la nuit.

Il ne garda en lui que la mémoire d’une clarté continue; de chaque jour

dont il se souvînt, il expulsa la nuit, comme un noyau. Certes, la

couleur noire lui était familière; sur le bord des mers, se dressent

parfois des temples en marbre sombre; la vierge auvergnate, vierge de

lave, régissait sa paroisse; il avait vu aussi des orages, des cheveux,

des vêtements de deuil, mais sans se douter que c’étaient les lambeaux

arrachés à une obscurité qu’il ne connaissait point... Or, ce soir... le

soleil disparaissait. Des chats--c’était bien des chats--erraient sur

la gouttière, miaulant. Ainsi ils s’effarent et quittent la cale pour le

pont, à l’approche du naufrage. Une fraîcheur--c’était bien une

fraîcheur--passait au vernis les toits pour que la nuit puisse prendre.

Le concierge de Polytechnique courait désemparé vers les objets oubliés

dans la cour par les élèves: un bonnet de police, un atlas, quarante

gros canons. Entre le ciel--c’était peut être encore le ciel--entre ce

qui s’arrondissait là haut et la terre, s’était glissé un transparent:

demain matin les étoiles seraient décalquées sur le sol. Bernard

ressentait une envie délicieuse de se boucher les oreilles, de fermer

les yeux. Il les ferma, il frissonna, stupéfait: On pouvait avoir la

nuit chacun pour soi. On pouvait s’asseoir par petites tables à son

festin.

Un coup de sonnette interrompit son jeu. Le garçon apportait deux

lettres. Pas d’en-tête, pas de couronne; elles ne venaient ni de la

_Revue des Deux Mondes_ ni d’une marquise en quête de secrétaire.

La première n’était que de ses parents. Ils partaient au chevet d’une

cousine malade. Ils lui ordonnaient de quitter Paris sans retard pour

venir garder le magasin.

--Mon cher Bernard, lui disait dans la seconde un camarade, tu n’es

point malheureusement sur notre liste de licence. En français, il paraît

que tu n’as point traité le sujet. En grammaire, tu as zéro. Tu aurais

expliqué les diphtongues en _eu_ par les règles des diphtongues en

_ain_.

Il releva la tête. Il s’efforçait de croire qu’il n’était pas surpris;

il s’attendait encore à ce que Dolorès ne vînt pas le lendemain au

rendez-vous, il ne voyait pas non plus comment il pourrait jamais être

reçu à son examen. Il n’avait d’ailleurs que ce qu’il méritait. Son zéro

lui apprendrait, dorénavant, à se servir pour retenir sa morphologie de

ces formules mnémotechniques, classiques et stupides. Il avait confondu

la première: _l’œuf de la jeune couleuvre est mobile_, avec la troisième

ou la quatrième: _La nonnain étant quinteuse..._

Il mit son courrier dans sa poche. Une feuille de papier vert en tomba;

c’était la bonne aventure du mendiant.

Il la lut, machinalement.

L'École des indifférents · 第 5 / 8 段