Le gouverneur arriva; il avait l’air très intelligent. Je montai dans le

phaëton qu’il conduisait d’un air désabusé; j’étais sur le banc de

derrière, seul avec elle, et nous étions pleins de joie; de temps à

autre, pour que le mari ne soupçonnât rien, nous poussions des plaintes

affreuses. Il ne nous en surprit pas moins joue contre joue, haussa

doucement les épaules, et trouva le moyen, en prononçant seulement mon

nom, d’affirmer que sa femme était la plus belle. C’est alors que la

jalousie m’éveilla et que j’allai, écartant les rideaux, regarder la

lune d’étain où la terre mire un œil qui rit, un œil qui pleure et deux

lèvres inoccupées.....

Mais Charlie, qui surveille la rue, me lance d’une brassée tous les

coussins de cuir à franges:

--Les voilà, hurle-t-il. Les voilà!

Nous ne pouvons aller au devant de nos invitées. Nos parrains de club

nous ont ordonné, pendant une semaine, de ne passer qu’en courant dans

les rues: nous serions obligés de trottiner à côté d’elles. Charlie,

pris d’impatience, se précipite sur moi et me boxe. Je prends la garde

française. Mais il a six pieds trois pouces. Ses sept sœurs et lui, les

bras étendus, arrivent à étreindre le plus gros pin de Californie. Je

suis à terre en vingt secondes. A la vingt-et-unième, on sonne. Il a

gagné.

Par le vestibule de porphyre, Miss Gregor entre la première. Il semble

que ses yeux ne lui servent point à éclairer sa marche, et que son élan

la dirige, comme les déesses grecques sans prunelles. Aura-t-elle le

temps de s’arrêter, dans une pièce si exiguë? Le chaperon essoufflé se

dévoile: c’est, je l’avais parié, Mrs. Barnett.

Le mari de Mrs. Barnett gagna quatre millions de dollars, de dix-huit à

trente-trois ans. Alors il épousa Miss Loraine Orr, qui l’avait bousculé

et rudoyé dans un bal. Puis, jusqu’à quarante-sept ans, quarante-sept

était son chiffre fatidique, il gagna trente autres millions. Alors il

mourut. Depuis cette époque, la plus riche et la plus veuve, Mrs.

Barnett est le chaperon officiel des vieilles familles de Boston. Son

prestige fut compromis, voilà cinq ans, alors que les dix jeunes gens et

les dix jeunes filles qui tenaient à Brookline un souper mensuel sous sa

présidence se grisèrent et pillèrent le cottage. Mais les dix jeunes

filles furent embarquées pour une croisière aux Bermudes qui les amena à

l’Europe, leur présidente donna cent mille dollars à la faculté de

Médecine, ouvrit la galerie de ses Rembrandt au public. Et tout est

oublié.

Miss Gregor écarte largement sa fourrure, comme une baigneuse qui laisse

tomber de ses épaules, au sortir de l’eau, l’écharpe du fleuve. Mrs.

Barnett en est déjà au gingembre et confectionne un cocktail qui lui

valut le prix d’imagination, au concours de Charités.

Miss Gregor, sans le savoir, ne pense qu’au soleil. Dès qu’elle est

entrée dans une chambre, elle va malgré elle s’accouder aux fenêtres.

Aujourd’hui cela tombe bien. Toute la Nouvelle-Angleterre, qui devina

son prochain départ, fait défiler sur Brattle Street ses délégués: un

policeman gris-meunier qui mâche éternellement sa pepsine; un pasteur

sans faux-col qui descend des hauteurs roussies de Lexington, écartant

les chiens, frappant une vache, remerciant Dieu d’avoir songé, pour

effrayer les oiseaux, à mettre les hommes sur la terre; puis la rivière

Charles, bruissante, où dans chaque vague tombe, du soleil, une feuille

morte; puis trois vieilles demoiselles avec des cabas violets, l’une

boîtant, l’autre courant, qui s’en vont, la dernière somnolant, au club

de charpie qu’elles fondèrent après la bataille de Richmond.

Depuis samedi, j’embrasse Miss Gregor une fois à chaque visite. Elle n’a

jamais eu un geste d’impatience. Tantôt, dès mon arrivée, je lui prends

les mains et l’attire. Tantôt j’attends la dernière minute. Hier

seulement je lui donnai un second baiser: elle n’a rien dit, elle a dû

croire que j’avais oublié le premier. Je n’essaye plus d’ailleurs de la

faire parler, de lui parler. Elle porte autour d’elle un secret, comme

une cage; chacun de ses gestes s’y heurte, et, quand elle offre la main,

elle semble la tendre à travers des grilles. Tandis que chaque femme,

dès qu’on l’approche d’aussi près, n’est plus que l’ombre de celle qu’on

désirait connaître et vous inspire d’autres espoirs, d’autres conquêtes,

Miss Gregor vous arrête à jamais. Quand je pense à elle, au réveil,

toutes mes ambitions, tous mes autres désirs me semblent ridicules comme

un nœud oublié à un mouchoir; il me paraît que j’employai tout le jour à

verser dans ma vie ce qui, par je ne sais quelle fêlure, en une minute

de la nuit, s’écoule. Alors je comprends que la richesse seule nous rend

assez mystérieux et assez discret pour approcher, sans qu’elle s’en

effarouche, une telle splendeur. Celui qui est le plus digne de vivre

pour Miss Gregor, c’est l’homme le plus riche du monde. Solitaire,

purifié de tout soupçon, qu’il vienne, qu’il se hâte d’écarter tous

ceux qui vivent en parasites de sa beauté et demeurent sans rougir gueux

auprès d’elle, toute cette cour qu’elle entretient et dédaigne; les

artistes et leurs manies de gestes, de paupières; les professeurs,

idoles de leurs filles; et les littérateurs, binocle au nez, qui

s’occupent à assembler en un roman, comme un jeu de patience, mille

pensées qu’ils n’ont eues que séparément.

Je n’ai point envie de la protéger, de la sauver d’un taureau affolé ou

d’un tremblement de terre. Elle est la seule femme qui ne m’inspire pas

de compassion et devant laquelle je me sente pitoyable. Il me semble que

je la mériterai seulement si je ne fais point de bruit, si je ne casse

rien, si je ne hurle pas. Alors je rassemble sur moi, enfantinement,

l’indolence et ses énigmes. Je ne réponds point, quand Charlie

m’interroge: je laisse Mrs. Barnett se courber péniblement vers sa

cuiller tombée; je la regarde sans avoir l’air de comprendre que ce

n’est pas là un exercice ou un rite: ma main, sur l’appui du balcon,

heurtant la main qui m’est amie, je la recule brusquement; quand ses

yeux se tournent vers mon visage, je l’aplanis, je ne souris plus, pour

que ses regards n’y trouvent point d’obstacles ou de rappels, de sorte

que Miss Gregor a devant soi un miroir modeste de son mystère et qu’elle

s’y embrasse maintenant, la première, du bout des lèvres.

Mais Mrs. Barnett et son cavalier parlent de l’Europe à nos oreilles.

--Est-il vrai, demande Charlie, que les étudiants parisiens ont là-bas

de petites amies, qui logent avec eux, font le thé, et qu’ils passent à

un jeune, leurs degrés obtenus?

--Comment voulez-vous que je le sache, Charlie? Certainement ils en ont.

--Et elles ne s’unissent point, pour protester?

Il n’a point perdu encore l’habitude de rougir, quand il parle des

femmes. Mais il rougit surtout d’indignation en ce moment, à la pensée

d’un peuple où les femmes sont bonnes à en être lâches et les hommes si

égoïstes; il a vu jouer hier le vaudeville à la mode; il en est encore

ému: c’est l’histoire d’une modiste qui rencontre, dans Paris, un

étudiant. Elle le sauve de la prison, de la faim, le guérit de la

passion du jeu, coud ses habits, de sorte qu’il peut devenir un grand

homme. C’est alors qu’il s’éprend d’une jeune fille riche et superbe.

Malgré le peu de sympathie qu’on a pour elle, on doit avouer qu’elle est

vraîment riche et superbe. La modiste sent que son ami n’osera se

séparer d’elle, par reconnaissance, et elle prend sur soi de rompre.

Puis, devinant que si elle continuait à vivre, il aurait du remords de

la savoir abandonnée, elle va se jeter dans la Seine, non sans avoir

donné les clefs au concierge, pour que l’ami n’attende point sur le

palier en rentrant de dîner chez son beau-père.

--Pourquoi rougissez-vous? demande Mrs. Barnett.

Il ne sait. On rougit ainsi, affirme-t-il, dans sa famille. Je vois

d’ici son régiment de sœurs, quand on parle d’un prétendant.

Le chaperon veut bien l’excuser:

--C’est une manie, explique-t-elle. Il est bon d’avoir des manies. M.

Barnett en avait deux: il ne pouvait supporter les gens qui vont dehors

tête nue, et ceux qui écrivent à l’encre rouge. Quelques mois avant sa

mort, il forma un grand dessein. Il remplaçait, dans toutes les églises

catholiques du monde, les cloches et les sonneurs par des appareils

électriques. Mais il aperçut un jour le président de son syndicat

d’études sans chapeau, dans un cab, et il arrêta là l’affaire.

Le cocktail est terminé. Qui l’aura? Charlie, ou moi?

--Miss Gregor, ordonne Mrs. Barnett, asseyez-vous. Faites décider à pile

ou face. J’ai toujours, pour tirer au sort, un dollar d’or dans ma

bourse. Celui qui perdra le cocktail gagnera... que gagnera-t-il?

Mettons qu’il vous gagne vous-même. Vous aimez tous deux Miss Gregor,

j’imagine!

Je rougis. Charlie devient pâle. Pile. Face. Il a gagné.

Il a gagné le cocktail et Mrs. Barnett le lui fait boire, en récitant le

limerick

_De la demoiselle de Lynn,_

_Trop fine_

_Qui passa par son chalumeau_

_Buvant de l’eau_

_Et--Pleurons la pauvre fille!--_

_Se noya, mauvaise anguille._

Assis à côté de Miss Gregor, je triomphe doucement.

--Vous m’appartenez. Le sort le veut. Je puis vous prendre.

--J’ai rêvé de vous cette nuit, répond-elle.

--Vous m’appartiendrez!

--Bon.

--Quel jour?

Elle n’entend plus mon badinage. Elle a fermé des yeux immenses. Il me

semble maintenant qu’il fait plus clair. Ainsi, la lampe éteinte,

l’horizon entre, par les fenêtres. Voilà les villas cannelées qui

viennent se regarder dans l’eau, et la colline qui les suit, et le

Capitole lui-même, si doré qu’il semble aurifié par un dentiste du

Kentucky.

--Quel jour? Quelle heure?

Or, cette fois, je parle sérieusement, nerveusement. Et elle ne saurait

s’y méprendre. Elle s’éloigne, face au soleil. Son ombre nous étreint

une minute, et Charlie jaloux voit ses bras, qui ajustent son chapeau,

m’entourer, m’enlacer, puis, glissant à mes pieds, m’offrir, toujours

arrondis, l’ombre de la plus large fleur et d’un oiseau-mouche endormi.

Je la rejoins, l’ombre passée.

--Quel jour? Quelle année?

Elle ne sourit pas. Elle murmure:

--Demain, chez moi, à six heures.

Je suis quelqu’un qui va étouffer... Je suis quelqu’un qui va

comprendre... Je suis cet oiseau aveugle dont on ouvrit la cage sur la

mer.

* * * * *

New-York étrenne les saisons avec magnificence, les déforme en un jour,

puis les passe à la province qui les ménage jusqu’au bout. L’automne,

sur les pelouses de Wellesley, est déjà élimé et couturé de mille pièces

de soleil. Dès maintenant les arbres sont marqués pour l’hiver; un vent

affairé, qui affecte d’épargner les feuilles, stérilise les rameaux où

la neige ne doit point fondre. En levant la main, on touche une

fraîcheur impitoyable. Les sentiers sont trop étroits; la route trop

large. Nous allons, Mademoiselle Blanchet et moi, que le même train

amena au collège, nous allons à travers les gazons, enjambant les

bordures. Mon chien court après chaque marron qui tombe, étonné de voir

qu’on peut s’amuser sans les hommes. Un fermier, en redingote et en

cache-nez cochenille, de son tilbury haut perché, regarde en fumant le

ciel qui craquèle. Marie-Louise accroche du front un fil de la vierge;

elle baisse la tête, et semble tirer derrière elle le soir entier.

--A quoi pensez-vous, Mademoiselle?

Elle continue à songer.

--Je me demande, dit-elle enfin, je me demande si vous trouvez quelque

différence entre les femmes, car je parie que vous les embrassez toutes.

Savez-vous seulement de quelle couleur sont les yeux de Miss Gregor?

--Je ne sais.

Elle ferme les siens à demi, par coquetterie et par pudeur, car tout

autre que moi, après sa question, les regarderait. Mais je ne tiens pas

plus à voir et à retenir les nuances des yeux, des cheveux de mes amies,

qu’un sculpteur à badigeonner en brun ou en blond sa statue. Je veux que

pour se ressembler elle n’aient point à fermer les paupières. Il me

suffit qu’elles soient toutes sveltes, qu’elles marchent sans hâte et

sans arrêt, qu’elles ne tournent jamais la tête, résignées à tout,

étonnées de tout.

--Pourquoi vouliez-vous m’embrasser?

--Je ne sais.

Je l’ai embrassée parce qu’elle était la plus éloignée de moi et la plus

triste, par tendresse et par repentir, parce que je ne la connaîtrai

jamais davantage. Ainsi, quand deux paquebots se croisent et que les

passagers, tous au bordage, s’envoient des signes, chaque jeune homme

dédaigne un moment son flirt, et sourit aux jeunes filles inconnues qui

reviennent vers le pays qu’il abandonne, otages de son absence, prendre

souci des thés et des repas.

--Oh! Pour moi, ce n’est point dangereux! ajoute-t-elle. Je comprends,

quand on est content, qu’on embrasse tout le monde.

Chère Française! Elle a compris davantage. Elle a deviné, comme celles

de son pays, que les femmes font un sacrilège en recherchant le bonheur,

qu’elles doivent l’attendre, sans se plaindre et sans en souffrir. Comme

celles de son pays, je suis certain qu’elle penche la tête pour

pleurer, de sorte que les larmes ne passent point par son visage et n’y

ont point creusé de traces. Les femmes ne doivent connaître ni le dépit,

ni la lassitude. Et d’ailleurs n’ont-elles point, pour tromper

l’attente, mille jouets et mille distractions: les coins des fenêtres à

petits carreaux, les cuisines, l’été et ses voyages. Elles n’ont qu’à

disposer, dans chaque semaine, une petite espérance, dans chaque mois,

un petit bonheur: l’achat d’un roman, la partie de tennis, le passage

d’un quatuor qui joue le musicien préféré. Ainsi elles seront

satisfaites, comme les bohémiens qui vont le long de la route, toujours

plus loin, et qui sont joyeux, cependant, à chaque borne kilométrique.

Ainsi elles verront avec calme les jeunes gens arriver, hésiter,

disparaître, et elles comprendront qu’ils aient, par ambition ou par

défiance de soi-même, à refuser plusieurs fois le bonheur avant de le

croire offert par la destinée.

Nous voici aux jardins florentins, dont on rogne soigneusement les buis,

les chênes-parasols, ainsi qu’on couperait les ongles et les cheveux

d’une momie. Accoudés sur la terrasse qui avance dans l’étang, nous nous

regardons encore, et nous nous sourions, par amitié. Dans deux heures,

elle donnera une leçon. Dans deux heures, je serai chez Miss Gregor.

Mais, par un soir pareil, ceux qui aiment et ceux qui travaillent sont

bien égaux. Je n’ose, au fond de l’eau, regarder que mon visage. Je

n’ose pas être aussi triste que le mérite mon amour.

Les tableaux vivants sont terminés. Les parcs s’animent. Les maisons

génoises, les temples grecs, parsemés de bosquets en bosquets, ouvrent

leur unique porte ou leur fronton aux initiées. Les équipes de rameuses

mettent les yoles à l’eau, s’y logent une par une, luttent côte à côte,

en maillot jaune, et lâchent les avirons à l’arrivée en levant les bras.

Sur un cours de tennis, deux grandes qui n’ont point encore leurs

balles, feignent cependant de jouer, de rater, de couper, et rient très

haut. Puis voilà qu’une freshman en jersey rouge s’affale sur la berge.

Elle veut lire, mais se frotte les yeux, puis frotte son livre, s’étend

sur le dos et regarde le ciel. Et elle est penchée sur lui comme nous

sur notre étang, et elle se retient, peureuse, aux touffes d’herbes.

Florence et Cressida Harris nous ont aperçus et viennent nous saluer.

Elles se bousculent pour s’obliger l’une l’autre à marcher sur les

massifs. La vague de leur robe n’a point de dentelles ou d’écume, comme

celles des femmes. Et point de courant d’air, quand elles courent. L’air

les contient comme un oiseau. Florence va les bras croisés, maintenant

fixes ses yeux de poupée: Il suffirait de lui incliner la tête pour

qu’ils basculent. Cressida sans cesse ouvre la bouche et sans cesse

halète. Elle n’a jamais dû se voir dans une glace: elle fait trop de

buée. Ses cils qui s’entrecroisent démêlent sans peine son regard.

Or, je sens vraiment que ce pays est la patrie des jeunes filles.

L’Europe est profitable aux femmes qui vieillissent; elles y retrouvent

tous les souvenirs qu’elles n’ont point eus, un passé tout fait qui est

leur revanche ou leur consolation. Mais ici, point de ruines, point de

ponts écroulés, pour donner, avant de l’avoir éprouvé, les regrets qui

suivent l’amour. La solitude en est impitoyablement bannie: d’immenses

fleuves accaparent, à sa naissance, la moindre source; un tramway longe

chaque cottage. Et d’ailleurs les jeunes filles n’ont point à user les

modes, les sentiments de leurs aînées; elles étrennent des prénoms

inconnus; à leurs mains manque quelquefois la ligne de vie, ou d’amour,

ou de bonheur; un biseau net et clair encadre leurs paupières; aux

endroits où elles pleurent, elles sont la première femme qui pleura, et

leur rire éveille les premiers échos des parcs à mélèzes bleus, à

fougères géantes, à collines rugueuses d’où dégringolent en boule,

environnés d’abeilles, les oursons apprivoisés qui vont jouer ensuite

aux tuyaux d’arrosage.

Mais voici ma cousine et son gouverneur, escortés des intendantes.

Renée-Amélie me tend la main, Don Gonzalès s’incline, tape ses mâchoires

l’une contre l’autre, louche vers le centre, louche aux ailes, et ses

oreilles remuent. Et les présidentes des clubs, décorées aux couleurs de

Wellesley, nous présentent la gloire du collège, Benvenuta Deacon, la

plus belle fille d’Amérique. Idole de ses compagnes, elle habite le hall

d’honneur. Une vieille gouvernante l’accompagne aux dîners que lui

offrent diverses villes, anxieuses de l’admirer. Tout en elle est si

parfait qu’on hésite avant de la trouver belle; mais la beauté la plus

éclatante, auprès de la sienne, se fane, disparaît.

--Comme vous êtes splendide! dit trop cérémonieusement Renée-Amélie. Et

que les journées doivent être courtes pour prendre soin d’une pareille

majesté!

Benvenuta s’incline; elle est le contraire de ces portraits qui sourient

seulement quand on les regarde. Son visage est toujours grave, mais vous

sentez, à mille fossettes, à mille ressorts, qu’elle se met à sourire

dès qu’elle est seule.

--Les journées sont bien longues, répond-elle. Mais je lis, maintenant.

Je lis les romans français. Il y arrive des choses si souhaitables que

cela fait prendre du goût à la vie.

Don Gonzalès me présente:

--Manuel le quatrième, Duc de Tacna.

Il me donne mon titre ducal pour m’humilier, car Tacna est la ville qui

sert de bouc émissaire au Chili. Tous les cyclones s’y abattent, les

contrebandiers y sont les seuls gendarmes, les Tacniens passent pour ne

jamais comprendre et ne point fermer leurs portes. Mais je dédaigne ces

commérages. Tacna, avec ses cirques, ses grenouilles géantes, ses

chapelles vert-de-gris, est un joyau sur la garde du Chili, de cette

épée accrochée au flanc de l’Amérique. Et les Tacniennes aiment la

justice. Quand Sarah-Bernhardt fit au Sud une tournée désastreuse, elles

la vengèrent par leurs acclamations.

Je baise la main de Benvenuta.

--Prenez garde à Don Gonzalès, lui dis-je. Il hait les romans.

Le gouverneur trouve moyen de me regarder par dessus son monocle.

--Je hais les romans français, affirme-t-il.

--Vous haïssez, interroge Benvenuta, ceux où les jeunes gens deviennent

amant et maîtresse?

--Je les hais tous, réplique Don Gonzalès. Les Français sont gens peu

sérieux, et je souhaite qu’une belle nuit le rasoir coupe toutes leurs

moustaches en croc et leurs barbes à pointe. Au Chili, alors que j’étais

ministre, j’ai compulsé maintes fois les dossiers des Français

immigrants. Il n’en est point un qui n’ait gâché une année de sa vie

avec une marquise ou avec sa servante. Je songe au frère de Robespierre,

qui tomba, à soixante-dix-huit ans, amoureux d’une épicière Fernandoise,

et l’épousa, et devint la risée des gamins de Rancagua qui le

poursuivaient quand il passait à cheval sur son âne, ses longues jambes

traînant à terre. Je songe au capitaine Désiré Descombes, de Bordeaux,

qui avait apporté à Santiago deux parures magnifiques, l’une en diamant,

l’autre en acier, l’une portée par Madame Solar, la seconde par Madame

Blanco: et l’on trouva le capitaine dans le coffre à bois d’une de ces

dames. Et j’ai connu moi-même Pinchon, qui portait sa barbe tressée en

natte et y attachait sa montre. Après avoir découvert des dents

incombustibles que le maté n’attaquait point, il exposa, comme réclame,

dans la plus grande rue de Coquimbo, le groupe en cire de deux amoureux

enlacés. Je le fis saisir et fondre en cierges... Voilà les Français.

--Taisez-vous, Don Gonzalès. Vous ne savez ce que vous dites.

Il aspire épouvantablement l’air, en gargarise son corps entier, et le

rejette avec stupéfaction. Les intendantes me contemplent tristement,

atterrées de mon insolence.

--Qu’est-ce que je ne sais pas, Don Manuel?

--Ce que vous ne comprenez point, Gonzalès.

--Qu’est-ce que je n’ai point l’honneur de comprendre?

--L’amour.

Benvenuta se croit seule: elle sourit.

--C’est cela. Altesse, supplie-t-elle. Parlez-nous de l’affection!

Est-il vrai aussi que les Françaises se fardent?

On aurait envie de répondre à Benvenuta un long discours dont chaque

phrase affirmerait le contraire de celle qui l’a précédée. Je suis sûr

qu’elle ne s’en apercevrait point. Elle écoute avec tant de passion

qu’elle comprend et qu’elle oublie à mesure:

--Les Françaises passent leur temps à se farder, lui dirait-on. Ce sont

les femmes les plus naturelles que l’on connaisse, et elles bavardent

toujours. Il faut, pour arriver à les faire parler, les supplier, les

menacer, mais elles sont infiniment fidèles. Celui qu’elles trompent

elles le regrettent toujours.

Il est cinq heures. Je prends congé. Au fond, j’aurais dû ne pas venir.

Je voulais regarder une dernière fois Renée-Amélie face à face, me

convaincre de mon indifférence, lui reprendre tant de souvenirs et les

porter à brassées vers Miss Gregor. Or, voilà sur ses lèvres un sourire

inconnu qui continue tout mon passé. Voilà dans ses yeux un regard que

je reconnais.

Il est cinq heures; je m’éloigne lentement, car il me faut contourner

toutes les jeunes filles assises autour de nous sur le gazon, amie

contre amie. La maisonnette de Shakespeare m’oriente dans ce dédale: Sur

ses pignons cirés, sur ses portes de buis, les derniers rayons, trop

éloignés maintenant du soleil, meurent de fatigue un par un, comme les

hirondelles abattues au large sur un navire. La lune aussi fond peu à

peu dans le soir qu’elle odore de menthe. Miss Gregor, accoudée à la

fenêtre, doit fermer les yeux pour s’habituer à la nuit. Je vais vers

elle... Je ne me hâte point. Le bonheur ne nous pèse guère, à condition,

comme un haleur, de le tirer au pas. Et je tiens, pendant l’heure qu’il

me reste à être enfant, à m’amuser une dernière fois des enfantillages

du monde, des grosses dames qui s’enfournent dans les trams, des

policemen qui glissent sur une pelure d’orange, des vieilles qui s’en

vont au prêche, courbées, en jaquette aubergine bordée de renard.

J’aurai, me semble-t-il, à partir de demain, à ne sourire qu’aux choses

et aux visages attristés. Le bruit des samovars qui bouillent, des

petites cuillers qui tombent, du vin qui dans les verres fait glouglou,

ne pourra plus me réjouir. Et c’est le dernier jour aussi où l’orgueil

et la pauvreté des femmes ne peuvent m’atteindre. Je me sentirai visé

moi aussi, désormais, par le dédain dont elles écartent, dans les

omnibus, tous les pauvres cœurs qui sont là, par le regard dur et sans

contrainte qu’elles dirigent sur la glace en mettant leurs épingles à

chapeau. Je saurai que toutes sont maudites, puisque chacune porte en

son cœur de quoi nous les faire désirer toutes, et n’est que le prétexte

de sa propre ruine. Je saurai qu’elles vieilliront, et qu’il y a déjà,

au creux de leur main, assez de rides pour craqueler le corps le plus

somptueux. C’est vers tout cela que je vais, c’est vers ce qu’on appelle

le bonheur, et je ne me hâte point.

Mais qui m’appelle, et me retient par mes gants:

C’est Renée-Amélie, tout essoufflée, dont la robe se froisse et se

défroisse, dont les yeux se ferment et s’entreferment.

--Cousin, peut-elle dire, où allez-vous?

--Je rentre à Boston.

--N’y allez pas. Je veux vous garder tout ce soir.

--On m’attend.

--Restez!

Elle a juste assez de poudre de riz pour que je la voie rougir. Les

coudes joints, les mains réunies sur ma main, elle penche la tête en

arrière, à mesure que je me hausse au-dessus d’elle, et que s’ouvrent

ses yeux.

L'École des indifférents · 第 4 / 8 段