--Quand tout sera prêt, disait-elle, je vous embrasserai. Vous avez les

joues comme des pêches. Cela ne sera pas désagréable.

Je lui avouai que j’aimais Renée-Amélie.

--Je souhaite à votre petite amie une vie longue et heureuse,

affirma-t-elle. Embrassez-moi.

La nuit tombait. Le saule laissait couler tant d’argent sur la route que

la lune paraissait fausse. Nenetza, les yeux demi clos, observait avec

insistance mes moindres gestes, et me donnait les conseils de sa vieille

expérience.

--Tournez-moi les pieds vers l’Orient... Tournez-moi le visage au

vent... Et ce n’est point la peine de mouiller votre doigt pour savoir

d’où il vient. Vous n’avez qu’à tirer la langue.

C’en était fait. Elle mourait déjà, bien qu’elle eût oublié de boire. Sa

main parcourait languissamment mon visage. Les oiseaux épouvantés

fuyaient, mais butaient contre les peupliers qui barraient l’horizon et

s’y accrochaient. Le cœur allait juste s’arrêter... quand la silhouette

de ma gouvernante apparut, et effraya la mort même. Seul un corbeau

essaya cependant de croasser...

--Écoutez les cailles... dit Miss Draper.

Mon oncle nous donna rendez-vous à Cabourg, et, pour l’y rejoindre, nous

traversâmes la France. C’est un pays de canaux, de châteaux et de routes

où débouchent mille avenues. Dans les bourgs, vagabondent les soldats

qui sont petits et débraillés. Ils excitent contre le chat qui dort sur

chaque pierre d’appui le chien qui dort sur chaque seuil, ou bien

apostrophent la chèvre communale, que gardent quinze vieilles

assemblées. Des très vieux messieurs promènent à la main les petites

filles.

Quand nous arrivâmes, mon oncle avait déjà dû partir pour Munich, avec

Renée-Amélie. Il me recommandait de lui donner moi-même des nouvelles de

notre voyage, et je n’eus plus de pensée que pour ces lettres: il les

montrerait, me disais-je, à ma cousine. C’était l’époque où Miss Draper

s’entêtait à me faire choisir une couleur et une étoile préférée. Je

résistais; j’avais déjà deux favoris, deux mots entendus je ne sais où,

réunis je ne sais comment, par lesquels je désignai ce que j’aimais: le

mot acacia, et le mot indomptable. Ils signifiaient chacun tout ce

qu’on désire et qu’on ne peut atteindre en étendant la main. Réunis, ils

désignaient Renée-Amélie, et, dans les deux lettres que j’écrivis à son

père, je m’ingéniai à les disposer, comme on place, dans les maisons

nouvelles, au milieu des autres pierres, un moellon creux et sans

apparence qui contient des pièces d’or.

Mon cher oncle,

“Les dents de Miss Draper vont mieux. Son œil droit n’est plus

rouge. Nous ne pouvons malheureusement en dire autant de l’œil

gauche. De plus elle souffre de l’estomac et annonce, pour cette

semaine, ses coliques hépatiques. Je suis allé sans elle pêcher à

la rivière, sous les acacias. On dit que les Anglais ont perdu

beaucoup d’officiers au Spionkop. Miss Draper jure que c’est à

cause des mulets, qui ont pris peur. Ne croyez-vous pas, mon oncle,

que les Boers sont indomptables?”

Dans la seconde lettre, je découvris le raffinement de sous-entendre les

mots, au lieu de les prononcer.

Mon cher oncle,

“Nous avons l’arbre de Noël, et rendons grâces à Dieu de nous avoir

éprouvé par l’exil. Miss Draper a préféré un sapin, alors que je

désirais un autre arbre, dont le nom aujourd’hui, m’échappe. Cet

arbre, Miss Draper prétend qu’il a des épingles sous chaque

feuille. J’ai répondu que le sapin a des aiguilles et mes amis

m’ont approuvé. Ce sont les frères Leland, qui ne craignent rien:

L’aîné fut blessé, hier, en automobile, par un camion. Miss Draper

affirme que la faute en est aux chevaux, qui ont pris peur. Elle

n’a plus mal à la gorge, mais ses bras sont rhumatisants.”

Mon oncle nous fit venir à Munich, mais il dût en partir avant notre

arrivée. Munich est une ville avec des tramways bleus, des lions bouclés

sur chaque borne et dont un large torrent couleur d’absinthe longe les

musées. Mille petits bassets trottinent par les rues asphaltées avec des

pattes si courtes que leur ombre reste tout le jour juste au-dessous

d’eux, comme un tapis. Les dames allemandes seraient de bonnes dames si

elles savaient qu’on ne parle point aux gens des choses qui les rendent

tristes.

Or, la semaine où j’eus dix ans, je reçus une lettre. Elle respirait un

parfum que je ne connaissais pas.

--Très cher cousin, m’y disait-on, je vous souhaite bonne fête. J’espère

vous voir un beau jour, et vous envoie, très cher cousin, tous mes

baisers.

Je courus dans le jardin anglais. Je m’étendis sur le dos. Le soleil le

plus brûlant tombait sur moi d’aplomb. Je ne le sentais pas. Un épervier

qui planait là-haut suffisait à éventer le monde.

* * * * *

Renée-Amélie arrive ce soir à sept heures, par le _Boston limited_. Elle

ignore sans doute que les dames évitent cette ligne depuis le jour où

son propriétaire, invitant des actrices françaises pour le lunch, les

envoya chercher à travers New-York par des chaises et des porteurs Louis

XV.

La matinée a été rude: mes parrains de club me brimaient avant mon

admission au Phi-Gamma. J’ai dû, sous l’orme où Washington réunit les

armées, faire le manager de deux autres candidats, costumés en

danseuses, et jouer au banjo les airs que les curieux réclamaient.

Puis, dans l’immense tramway, où j’étais assis presque seul, j’ai reçu

l’ordre d’offrir ma place à chaque dame qui montait, pour me rasseoir et

me relever à chaque occasion. Plusieurs d’entre elles me remerciaient de

la tête, s’installaient avec reconnaissance, puis, comprenant la

plaisanterie, rougissaient. Me voici enfin dans mon studio, avec Charlie

Hill: il joue au piano cette sonate à la princesse de Lichtenstein qui

fait penser à deux géants rieurs se lançant et se relançant une femme

nue. J’ai levé toutes les fenêtres sur le parc éclatant, qui se dénude

et qui renvoie les échos amassés au printemps, l’appel d’un coucou, le

cri d’un enfant. Des moucherons qui s’équilibrent semblent peser l’air

de l’été, l’air de l’automne. Sur le perron je ne sais quel barbet

bâtard, honteux soudain de sa naissance, s’obstine à refuser le pain, le

sucre, le lait de mon nègre Joe, qui s’entête. Je n’ose m’avouer que la

pensée de Renée-Amélie m’a rendu triste; je me dis que ce sont les

brimades, ou la sonate, ou le beau temps. Ainsi les myopes, quand ils

pleurent, essuient leur lorgnon et se croient consolés.

Comment attendre le soir? Il est deux heures, à peine. Voici les petites

filles qui retournent à l’école, en jersey rouge, en patins à roulettes,

contournant au galop les écureuils gris qui bombent le dos, la queue

entre les pattes de devant, se faisant signe pour escorter un étranger

effaré qu’elles ont reconnu à sa valise à courroies, descendant et

remontant après lui les trottoirs. Seule, sortant du châlet voisin, une

fillette va au pas, sans cartable, sûre de savoir ses leçons. Mais sa

gouvernante, que la vie a meurtrie et qui n’a plus confiance, la

rappelle, l’oblige à prendre un parapluie, un châle, deux gros livres.

L’enfant plisse la bouche, dépitée. Moue délicieuse, écume du sourire.

Et c’est le tour maintenant des jeunes filles qui vont à l’université

Radcliffe. Deux ou trois arrivent en automobile, un ourson de peluche

sur le siège ou sur le capot. Elles tirent sur le volant, elles

éperonnent, il ne leur manque que la cravache. Celles qui vont à pied

passent toujours de l’autre côté de la route. Un jour de grande pluie,

pourtant, je fis poser le trottoir en planches sur notre allée, et elles

durent longer la villa Asterell, mais à les voir si proches, je n’en

éprouvais point de plaisir, et il me semblait seulement regarder à la

loupe des images chéries. J’ai installé, ce soir, sur ma fenêtre, un

petit ours pareil aux leurs; il agite le pavillon de leur collège, et,

mordant dans la voilette, elles retiennent à la fois leur sourire et

leur chapeau.

Mais où avais-je la tête? Mademoiselle Blanchet m’attend pour la leçon

de français, et Miss Gregor, la gloire de Baltimore, qui doit rester un

mois à Boston avant de partir pour Berlin où l’Opéra l’a engagée, sera

chez elle à six heures.

--Adieu, Charlie!

Charlie examine mes cannes. Comme tous les Américains, il ne porte la

sienne que le dimanche et qu’en redingote, dignement, par la pomme, ne

faisant point un pas qu’elle ne l’aide. Depuis quelques jours cependant,

dans ma chambre, il s’amuse à faire des moulinets. Il est trop occupé

pour m’entendre partir.

Mademoiselle Blanchet est venue de France, voilà six mois, avec sa mère

qui ne pourra plus supporter de traversée et devra mourir dans ce pays

qu’elle déteste. Et pourtant Marie-Louise est déjà sans place, la

directrice de son pensionnat a été tuée l’autre jour par une

sous-maîtresse de l’Orégon. Elle n’a plus que quelques leçons. J’ai des

scrupules à arriver une demi-heure en retard, car elle ne voudra point

me faire payer les minutes perdues. Elle semble deviner mon remords, et

redouble de gaieté et de prévenance. Nous causons: j’apprends qu’elle

traduit en français une nouvelle, qu’elle préfère l’automne à l’hiver,

le jaune au rouge. Elle appuie en souriant sur ses pauvres sentiments

discrets comme on appuie sur les imparfaits du subjonctif, pour excuser

leur ridicule. Elle est une des mille jeunes filles qu’un destin

mystérieux oblige, au milieu des médiocres, à être belles et résignées.

Ne pouvant atteindre aucun de leurs désirs, elles semblent elles-mêmes

plus sacrées, comme les statues qui n’ont plus de bras. J’éprouve, à

leur aspect, le même remords ou le même regret qu’à voir s’allumer la

lampe aux fenêtres d’un châlet pauvre.

Mais Marie-Louise ne souffre point qu’on la croie triste.

--Maman est aux provisions, dit-elle, et je prévois que nous aurons ce

soir un canard rôti. “Canard” est le seul mot qu’elle ait pu retenir et

je crois qu’elle cède un peu au plaisir de le prononcer. Quand j’ai le

temps d’aller au marché, le dimanche, nous mangeons enfin du poulet.

Aussi sa dernière ambition est d’aller au Canada, quelque jour, à Québec

ou à Montréal, là enfin où les sergents de ville la comprendront. J’ai

dû lui acheter toutes les cartes postales de là-bas. Voyez. Voici

Québec.

Je ne connais qu’Ottawa, dont les palais gothiques, gardés par les

grenadiers jaunes, se dressent, sans reflets ou sans ombre, au-dessus

des rivières gelées.

--C’est un lac? Québec est sur un lac?

--Ce n’est pas un lac, explique Marie-Louise, mais le Saint-Laurent.

C’est d’ailleurs la mer qu’il faudrait à Québec; peut-être y

habiterons-nous un jour; quelle joie de vivre auprès de l’Océan!

Personne n’aurait cru que sa bouche fût si grande. C’est sa bouche que

j’effleure en cherchant au hasard. Elle se redresse brusquement.

D’ailleurs un de ses cheveux s’était glissé entre nos lèvres. Il y avait

une fente dans notre baiser.

Mais voilà Madame Blanchet qui entre d’un pas menu, et comme nos yeux se

sont fixés sur les côterelles de Québec, pour rompre le silence, je

demande à nouveau si c’est un lac, si Québec est bien sur un lac.

Marie-Louise sourit, préoccupée.

--Ce n’est pas un lac, explique Madame Blanchet, c’est le Saint-Laurent.

J’adore d’ailleurs les étangs. Si nous pouvions, plus tard, avoir près

de notre maison la moindre mare à grenouilles, n’est-ce pas, enfant?

nous serions bien heureuses.

Et c’est ainsi, son canard à la main, qu’elle passe à l’entonnoir les

désirs immenses de sa fille. Il est quatre heures. Je prends congé.

Miss Gregor répète _Thaïs_ au Grand Théâtre, et n’est point rentrée à

l’hôtel. Je vais faire les cent pas sur Tremont Street entre le parc et

les bazars. C’est samedi; les ouvriers de Cambridge et de Chelsea,

villes prohibitionnistes, ont passé le Charles River pour boire leur

paye à Boston. Les footballers verts de Dartmouth, qui viennent de nous

battre, défilent avec leur musique et leurs animaux favoris en lançant

mille serpentins à leur couleur.

Que de jeunes filles! Je règle mon visage sur le sourire que j’entrevois

au passage, ainsi qu’on ajuste sa cravate sur le reflet qu’accordent,

par échappées, les devantures... Je les suis. Il me suffit que des cabs,

obstruant une rue transversale, m’amènent à leur côté, et que nos cœurs

battent à la même hauteur;... qu’elles regardent, en me sentant debout

près d’elles, à la devanture du libraire, le dessin du gamin désespéré

qui s’en va au jardin, personne ne l’aimant, et, pour je ne sais quelle

vengeance, y mange des vers, hier un soyeux, aujourd’hui deux lisses.

J’escorte la plus belle de celles qui descendent jusqu’au moment où

passe la plus belle de celles qui montent. Suivons cependant jusqu’au

cimetière de l’Indépendance ces deux sœurs, brune et blonde, beige et

bleue, si souples qu’entre leurs mains croisées, entre leur bras et leur

buste, leur menton penché et leur gorge, des colombes prises

respireraient à l’aise...

Miss Gregor, assise au fond d’un fauteuil, le balance d’un mouvement de

pied régulier. Elle pique à la machine quelque rêve. Elle hausse vers

moi sa main, doucement, doucement; un oiseau posé ne s’envolerait pas;

une tache de soleil y reste. Puis elle étire les revers de sa jaquette

noire. Puis elle me sourit, mais avec sérénité, avec franchise: elle

n’est point comme les autres femmes, qui se passent éternellement, dans

le sourire, un lambeau de la tristesse que la première nous déroba.

Je sais comment l’heure va s’écouler. Nous nous tairons tous deux, dans

le salon à trois fenêtres où parvient à peine le chant d’une vendeuse

des quatre saisons, qui crie l’automne: Miss Gregor pense toujours à

autre chose. Ses attentions les plus menues, ses regards les plus

chargés vous arrivent toujours à travers des gestes et des yeux

indifférents. Chacune de ses caresses vous attriste. Elles viennent

d’une autre femme, que nulle présence ne peut troubler, mais dont la

voix parfois résonne et vibre au bord de chaque vase. La voilà qui

parle.

--Que devenez-vous?

Un mot de cette voix suffit à faire gonfler le cœur. Ainsi la barque qui

passe au large hausse vers vous, d’un centimètre, toute la mer.

--Ce que je deviens?...

Elle s’accoude à la fenêtre, près de moi, me dépassant de tout le front,

et glisse son bras sous le mien. La nuit tombe. Au-dessus du jet d’eau,

la lune danse comme un œuf qui nargue des tireurs maladroits. L’église

décoche ses vols de martinets comme des boomerangs capricieux qui tuent

le silence, et reviennent. Les tramways tissent, de Roxbury à

Jamaïcaplain, un réseau de laiton où les faubourgs halètent. Leur

crissement est lié pour moi au souvenir d’un jour de joie... mais quelle

joie?... ils me rappellent seulement aujourd’hui que j’ai oublié un

bonheur.

--On ne devient rien quand on attend, Miss Gregor.

Dans la chambre d’en face, sur les rideaux, une ombre de femme se ploie

et se déploie, atteignant le ciel ou disparaissant, selon qu’elle hausse

ou baisse le menton. J’ai tourné lentement mon visage à droite, pendant

que Miss Gregor tournait lentement le sien à gauche, et, comme, au coin

de mes lèvres, l’air passe et sort, mon baiser dure autant que la

plongée du plus hardi pêcheur de perles.

Mais on sonne. Le chien aboie.

--Il est facile de le faire taire! dit Miss Gregor. Il suffit de lui

commander le beau, et de couvrir sa tête d’un mouchoir.

C’est une dépêche. Une dépêche pour moi, Charlie me la fait suivre.

Peut-être... peut-être... pourquoi l’idée m’en vient-elle?... que

Renée-Amélie est malade. Je lis:

--Votre cousine est arrivée. Elle est très fatiguée du voyage. Venez.

Renée-Amélie va mourir!

* * * * *

C’est une petite jeune fille souple, étendue sur un divan, qui ne parle

point et n’ouvre pas les yeux. Une dame soutient ses coussins, une dame

qui fut très belle, mais dont le visage est resté digne, car ses yeux,

eux aussi, ont su vieillir. Elle lui répète à l’oreille ce que l’on dit

tout bas:

Je n’ose m’approcher. Je murmure, debout, à quelques mètres:

--Cousine! Cousine!

--C’est votre cousin, traduit la dame.

Je ferme moi-même les yeux pour goûter toute cette aventure comme si

elle appartenait à un chagrin lointain.

--Cousine!

--Il désire être près de vous, poursuit la dame.

Je m’agenouille et lui prends la main.

--Qu’y a-t-il donc? fait Renée.

Si j’attends une minute, je me tairai pour toujours.

--Il y a que je vous aime comme personne n’a aimé. Depuis douze ans,

vous êtes le but de tous mes actes, et toute ma fierté. Je suis Manuel.

Tout se tait. La dame me sourit. Mais dans un coin de la véranda s’est

levé un homme épais, glabre, qui faisait depuis un moment claquer ses

doigts l’un après l’autre. Il vient jusqu’à moi, sur la pointe des

pieds, qui eux aussi semblent craquer. Il cligne des paupières sans

arrêt, il avance vers le centre de son visage tout son mufle où les

yeux, les narines, la bouche voisinent si étrangement qu’il paraît avoir

un seul sens pour son corps énorme.

--Je suis le gouverneur, annonce-t-il. Je suis Don Gonzalès. Veillez,

Altesse, à vos paroles. L’amour n’a rien à voir ici.

On ouvre les fenêtres sur la campagne. Un tzigane, dans la salle à

manger, joue avec tant de dévotion que les maîtres d’hôtel deviennent

songeurs. Le violon se tait. Alors les grenouilles de l’étang répètent

au graphophone les bruits étonnés de la première nuit du monde.

Renée-Amélie semble toujours dormir. Parfois une fossette jaillit aux

creux de sa joue, s’évanouit, comme une bulle au-dessus d’une eau

profonde.

--Je vous aime, cousine.

Don Gonzalès fait passer sa langue de la joue droite à la joue gauche,

les gonflant alternativement.

Je ferme les yeux. Je parle.

--Je vous aime. Bien souvent, vers huit heures, je ne sais quel malaise

m’éveille. Je pense à vous. Elle prend, me dis-je, son chocolat. Il

fume, bienheureux, dans le Saxe, et réchauffe autour de la tasse des

bergers et des bergères. Elle boit quelques gorgées, une, deux, puis une

encore, et, soudain lassée, resommeille. Il arrive qu’elle beurra par

mégarde les tartines des deux côtés et des aventures enfantines

l’égayent.

Don Gonzalès va de long en large. Ses oreilles remuent et il agite son

nez comme les lapins. Il m’a semblé que Renée pressait ma main.

Je ferme les yeux. Est-ce une leçon que je récite?

--Il me suffisait aussi, cousine, d’entrer dans un théâtre, pour me

sentir à la fois si ambitieux et si infortuné que mon seul recours était

de penser à vous. Quelque chose qui ressemblait à ma vie était joué par

des hommes laids et des femmes nerveuses. Rien ne pouvait les arrêter.

Mes secrets, il les jetaient au public, avec des intonations. A l’Opéra,

chaque musicien de l’orchestre, vu de la loge, ressemblait à une

connaissance, à un ami. Tous les indifférents que j’avais aperçus dans

des ambassades ou à des lunchs paraissaient s’y être donné rendez-vous.

Tout cela était mesquin, ridicule, et cependant, Renée, le désir me

prenait alors d’entrer à cheval, vous en croupe, dans nos villes

reconquises.

Mais des cris m’interrompent. Une fillette curieuse a passé la tête

entre les barreaux d’une fenêtre, et elle ne peut plus la retirer. Don

Gonzalès se dirige sur elle, gesticulant, terrible; elle essaye

silencieusement de se dégager, et pleure. Chacune de ses larmes est si

grosse qu’elle noierait une abeille. Renée-Amélie ne veut point ouvrir

les yeux: je me tais.

Je la contemple, défiant. C’est donc cette jeune fille inerte et

obstinée que je dois animer de ma vie! C’est donc cette heure que j’ai

attendue tant d’années! Voilà que je reconnais à peine mon unique

espérance, de même que le Touareg ne reconnaît pas, dépouillé de son

voile, le frère mort qu’on lui rapporte. Pourquoi tous les détails de ma

vie uniforme se haussent-ils maintenant autour de moi, et

m’appellent-ils loin de ce que je croyais le bonheur? Voilà mon feu,

dans ma cheminée,--voilà la flânerie du coucher alors qu’un vent

doucereux frotte à rebrousse-poil les cîmes de mes arbres et qu’il en

jaillit des éclairs--voici mon tiroir plein de ses cravates, voici la

rencontre journalière avec ce vieux pasteur que je salue depuis deux

jours. Tout cela est-il donc perdu, que je me prenne si ardemment à le

regretter? J’ai peur de tout ce qui est nouveau, comme si l’ancien

devait en mourir; j’ai peur de tout ce qui commence, comme d’un

engagement. Du temps de Miss Draper, je pleurais, quand il fallait aller

chez mes meilleurs amis. En pensée je prenais déjà contre eux la défense

de mes jouets délaissés, de ma soirée solitaire, de ma tasse bleu

hollande où j’aurais bu mon thé tout seul... et, le soir, en quittant

mes hôtes, je pleurais. Mon poète a raison de dire que les plus belles

choses, quand elles se rapprochent, nous enserrent, nous font leurs

prisonniers et que le bonheur est exigeant comme une épouse légitime. Le

bonheur nous oblige, dès que nous ne haïssons pas quelqu’un, à le lui

avouer. Alors le secret n’est plus au cœur de notre amour, pour le

soutenir, comme le noyau dans le fruit. Alors s’évanouit tout ce qui est

furtif et incertain, l’attendrissement devant un geste atténué, l’espoir

et la ferveur, tout le roulis de la tendresse. Cela me suffisait, et

j’en ai l’âme pleine encore, car ce n’est point avec les événements

qu’on fait les souvenirs. Je ne parlerai plus à Renée-Amélie. Il me

semble que je ne la reconnais point, et elle n’a pas seulement encore

ouvert les yeux.

Je ne lui avouerai point que, les fois où j’ai dû mentir, je me

disais:--Je mens, Renée-Amélie, n’écoutez pas.--Je ne lui avouerai point

l’acacia indomptable. Elle ne saura pas qu’à Bruges, dans cette ville

hautaine au-dessus de ses canaux comme une châtelaine dont le miroir

seul s’est ridé, son nom fut gravé au mur de deux béguinages.

Il est tard. Je ne peux plus rester. Adieu... Si je reviendrai, Madame?

je reviendrai! c’est entendu!... je laisse en gage une tête de petite

fille prise.

* * * * *

Demain, j’accompagne Renée-Amélie, qui est remise de sa fatigue, au

collège de Wellesley dont les quinze cents jeunes filles, en son

honneur, mettront Shakespeare en tableaux vivants et joueront, en

Knickerbockers, le _Monde où l’on s’ennuie_. Je devais aller les faire

répéter, mais Charlie Hill, qui a reçu de Chine le vrai gingembre, pria

Miss Gregor de venir le goûter ce soir, à son dormitory. Nous

l’attendons. Un chaperon l’escortera, comme les lois de Harvard

l’ordonnent.

J’ai rêvé d’elle, toute la nuit. Mon rêve était si tendre, si

angoissant, si ridicule. Je me suis réveillé pour aller le finir, à la

fenêtre, au-dessus de la nuit solitaire et trop fraîche où la lune

tournait comme un ventilateur oublié: J’étais soldat, et je prenais la

garde à la porte d’une tour où montaient des intendants. Assemblés au

sommet, sur la plateforme, ils criaient des mots sans suite et des

poèmes connus, mais toutes leurs paroles signifiaient que Miss Gregor

est la plus belle. Justement elle paraissait à l’horizon et venait vers

moi, marchant sur la rivière sans trop enfoncer, traversant les claies

sans les ouvrir. On devinait à la voir qu’elle était la femme du

gouverneur, et je présentai l’arme, les mains crispées sur la culasse.

Les intendants sonnaient du cor. Chacun de leurs refrains laissait

entendre que celle qui sera plus belle que Miss Gregor n’était pas

encore de ce monde.

Elle me tendit les deux mains: elle m’aimait. Elle frottait doucement

ses pouces au fond de mes paumes, voulant, affirmait-elle, me

chatouiller. De la poudre de riz flottait et se posa sur ses oreilles,

qu’elle givra. Je lui expliquai, dans ma confusion, le maniement du

fusil, insistant selon la théorie sur ses désavantages; elle écoutait

sans impatience; des mots inoubliables me montaient aux lèvres; parfois

je sanglotais avec désolation; mes jambes étaient si alourdies que je

m’assis sur la première marche, et nous commencions tous deux d’être si

tristes que nous ne pensions point à nous embrasser.

L'École des indifférents · 第 3 / 8 段