Le campanile de la gare hausse peu à peu son cadran gigantesque. Je ne

sais, l’avouerai-je, je ne sais pourquoi le chagrin de madame de

Sainte-Sombre me paraît lui aussi avancer sur l’heure véritable. Le

geste méprisant qu’elle a eu, malgré elle, pour mes consolations ne m’a

certes pas humilié. Mais je lui en veux de regarder la mort avec

l’obstination et la gravité d’un enfant qui croit avoir surpris un

secret. Je suis gêné aussi de l’entendre exprimer son désespoir par ses

phrases un peu pathétiques. Admirablement simple dans son vêtement, dans

son accueil, dans son goût, elle parle ou se tait avec emphase, dès

qu’elle est émue. Ses yeux deviennent tragiques, ses phrases nobles et

poncives. Elle embrasse ardemment les personnes en deuil. Elle a parfois

dans son langage un réalisme de mauvais aloi.--Il n’est plus que

pourriture, disait-elle d’un ami mort récemment. Un jour où nous

passions devant une boutique, au quartier latin, elle s’arrêta devant

les squelettes; moi, je considère ces ossements comme des figures de

convention, n’ayant aucun rapport avec ce que nous sommes, comme des

spectres ajourés. Elle murmura, enfantinement:--J’en porte un en moi.

Touchez ma main. J’éprouvai, à l’entendre, le malaise que donne la vue

d’une femme trop décolletée. Pourvu qu’elle n’aille pas me dire,

maintenant:--Dans un mois je ne serai plus que pourriture.

--Vous allez pleurer, Jacques? Essuyez-vous les yeux avec ce mouchoir.

Gardez-le. Vous prendrez aussi le petit Rubens de mon cabinet de

toilette. C’était votre ami.... Voilà la gare. Ne parlez point. Miss

Spottiswood est là. Vous savez mon dernier vœu.

Chère madame de Sainte-Sombre! Comme je lui suis reconnaissant de son

sourire, de son hypocrite tranquillité. Nous voici sur le quai. Que de

monde! Que viennent donc attendre tous ces gens d’un train qui part? Du

coupé, mon amie donne la main à ma future fiancée. J’allais oublier de

lui rendre son billet, son sac, les parapluies, ses fourrures. Et nous

attendons, nos trois sourires se mêlant. Et c’est l’heure. Le train ne

change pas de place. Il semble seulement trépider. Il se brouille. Il

disparaît. Madame de Sainte-Sombre s’est trompée: au lieu de partir dans

l’espace, elle a pris le convoi qui s’en allait dans le temps.

* * * * *

La présence de madame de Sainte-Sombre confère pour la journée une

noblesse qui ne se galvaude point. Toutes les fois que je me sépare

d’elle, je rentre dans ma vie quotidienne par la route la moins

mesquine. Quelle que soit la distance, je prends une automobile pour

revenir chez moi, laissant tramways et wagons, à un tarif humiliant,

échanger leurs voyageurs. Si c’est l’heure du dîner, je m’habille et

m’en vais seul dans un bon restaurant. Les maîtres d’hôtel savent

côtoyer journellement et discrètement les plus gros secrets, les plus

nobles personnes. Pour toutes les peines, les tziganes improvisent,

anonymement, sans essayer de se montrer ou de vous voir.

Je propose à miss Spottiswood de revenir à pied. Paris déborde encore.

Les omnibus s’entêtent à poursuivre, autour des mêmes pâtés de maison,

le voyageur mystérieux qui enfin les changera en jeunes filles. Et les

passants aussi se hâtent sans pudeur! il semble qu’il ne s’agisse pour

tous que de regagner un perpétuel retard de dix minutes et que toute

cette agitation n’aurait point de but, si tout le monde était né un

quart d’heure plus tôt.

Seul un étudiant a su rattraper ce temps perdu; il flâne; il nous

dépasse, haut de quatre pieds, la moustache en croc, un veston étriqué

moulant sa taille. Il se remet dans notre sillage, il nous dépasse

encore. Il regarde avec insistance miss Spottiswood, qui me sourit.

--Comme vos Français sont drôles, fait-elle.

Elle hasarde ce jugement parce que j’ai un veston très ample, des

souliers arrondis, des moustaches taillées, parce que je suis grand et

blond. On devine, à me voir, que j’ai essayé d’écarter toutes les

médiocrités du costume, que mes boutons de plastron sont semblables et

tiennent à la chemise, que ni mes manchettes ni mes cols ne sont faux.

De mon côté j’ai avec ma compagne cet abandon et cette sécurité

qu’inspirent ceux dont ne peut s’emparer, en aucun cas, le ridicule.

Elle peut impunément être éclaboussée, être écrasée. J’aurai toujours à

être fier d’elle. Il y a dans son allure, dans ses vêtements, une

netteté qui m’enchante. Elle n’est point, comme tant de Parisiennes,

comme madame de Sainte-Sombre elle même, un être ambigu et incertain,

dont la toilette est la véritable enveloppe, dont les traits ont pris, à

penser, à souffrir, une fatigue masculine. Son corps reste un mannequin

modèle et le linge glisse sur lui comme sur une statue. Son visage n’a

pas d’ombre, pas de faiblesses; on n’y modela que l’indispensable; avec

mille précautions on y posa le nez, la bouche et les yeux, de sorte

qu’elle est aux autres femmes ce que sont les hommes rasés aux hommes

barbus. Ses seins se gonflent, et parfument, ses genoux s’effleurent. A

mon côté elle est volontiers plus silencieuse, plus étourdie, plus

petite que moi. Elle ne marche pas tout à fait à ma hauteur, elle halète

doucement: Je promène dans Paris, fringante et soumise, ma petite

femelle.

Nous voici au quartier latin. Autour de la Sorbonne, les maisons de

rapport ont été démolies jusqu’au fleuve. Chaque nation étrangère y

éleva, pour ses étudiants, un palais qu’isolent et décorent des jardins.

Voici les Allemands, avec leurs yeux mornes qui regardent toutes les

petites choses au microscope et au verre diminuant toutes les grandes;

ils ont copié une maison de Nuremberg et l’ont entourée de peupliers:

ils ont mis un jouet dans une cage. Voici, au bord de la Seine qui s’est

retournée dans son lit et nous montre son ventre écaillé d’émeraude, les

Danois, qui ont transporté là, pierre par pierre, un vieil hôtel du

Jutland. Des trembles, des bouleaux mélangent incessamment dans l’air

les dernières clartés du soir. De grands jeunes gens affables se

passent un angora qui guettait les feuilles agitées par le vent et que

l’un d’eux a surpris. Et voici, en forme de temple grec, le collège

américain. Des pilastres aurifiés alternent avec des carrés de marbre.

On dirait des dents d’or dans un râtelier. Au-dessus de chaque colonne,

l’écusson d’une ville: _A Détroït la vie vaut la peine d’être

vécue._--_A Los Angelès, la mort seule brise les amitiés._--_A Troie,

ville des ingénieurs, la liberté est respectée dans chaque maison comme

une fille majeure._ Puis, sur les bancs de bois, voici les Russes, dont

les yeux inclinés ne peuvent retenir la lumière et n’étincellent que par

accident. Cependant, des lycéens français passent; eux seuls sont en

uniforme; eux seuls sont en rang; mais auprès d’eux tous ces peuples

semblent désorientés et tourmentés; mais eux seuls babillent et sont

vivants. Miss Spottiswood les admire.

--J’envie les Français, dit-elle. Votre pays, avec ses routes, ses

canaux, est comme ces crânes que l’on voit à la devanture des oculistes.

Tout ce qui se passe en France est raisonné. Tout y est explicable. Tout

effort sort de sa cause avec une taille moyenne, comme le poussin de

l’œuf. La vie, chez vous, semble aussi limitée et aussi parfaite que

celle des fourmis et des abeilles. Quand il pleut, vous rentrez. Quand

vous voulez cueillir une fraise, vous n’allez point chercher une

échelle. Vous parlez une langue inoffensive et indirecte. Vous vous êtes

habitués à mettre des articles devant les mots ainsi que l’on mouchète

les fleurets: ils ne vous atteignent point au cœur comme nos phrases qui

nous apprennent que Ciel est changé, qu’Automne meurt. Vous avez

découvert ce que les autres peuples cherchent. Donnez-nous le moyen de

le trouver, ou dites-nous simplement ce que c’est. Le souci de la vie

sottement nous enserre. Quand il libère une de nos pensées, il en

advient comme du bras ou de la jambe que nous sortons de l’eau, dans le

bain. C’est le membre libre qui pèse le plus lourd.

De gros nuages, éponges qu’un démon malicieux presse de temps à autre

sur la tête des promeneurs, achèvent de nettoyer le ciel. Miss

Spottiswood avait raison. Les lycéens se réfugient dans un couloir; les

Russes, les Américains mettent des manteaux et restent à l’averse.

--Les Français doivent être très égoïstes, ajoute-t-elle.

Encore ce mot. Elle est si qualifiée pour le dire, elle qui ne daigne

consulter, dans les dîners, aucun menu, dans les concerts aucun

programme, aucun catalogue dans les expositions; elle qui, pour se

croire seule reine du monde, accepte toute belle œuvre comme une chose

anonyme.

--Ce sont les Prussiens qui sont égoïstes, Miss, et ils sont roux. Les

Français sont reconnaissables à d’autres signes. Ils sont les seuls, en

ce bas monde, qui ne soient plus liés à la nature par un instinct. Aucun

sens ne les avertit de ce qui s’accomplit sourdement autour d’eux. Nos

frontières arrêtent le mystère. Un Allemand ne pourrait pas plus vivre

sans l’idée de son destin que sans son ombre. Les Français n’ont besoin

ni de l’une ni de l’autre. Vous en verrez qui n’ont point d’ombre et que

les glaces ne reflètent pas. Mais vous, dont le pays, au-dessous du

Canada, s’oriente vers l’Asie comme une grande nef chargée de neiges,

dont les sergents de ville s’avertissent entre eux par le son des bâtons

de buis, vous êtes encore les jouets de la nature. Vos narines savent

frémir, n’est-ce pas? Vos oreilles remuent encore. Dès qu’il vente, vous

tournez selon le vent. Et l’on voit, Miss, quand vous pensez. Une petite

buée se forme alors sur vos yeux et y découpe un carré de mousse, comme

le sucre qui fond dans le thé. Tenez! A quoi pensez-vous?

--Vous aimez votre pays?

--C’est le seul grand. Vous ne vous en doutez guère là-bas? C’est le

seul achevé. Nous n’avons plus comme vous à rajouter de temps à autre

une étoile à notre drapeau ou à notre ciel.

J’épouserai Miss Spottiswood. Nous aurons un petit hôtel, avec un

jardin, où elle recevra les dimanches, de grands laquais qui ne nous

quitteront point, un boudoir où j’accrocherai le Rubens de Madame de

Sainte-Sombre, si elle ne m’oublie pas dans son testament. La bohème de

l’amour et de la famille en sera bannie. Nous dînerons l’un en face de

l’autre; chacun de nous sera correct, orgueilleux et attentif, comme le

sont entre eux les ambassadeurs de grandes nations. L’égoïsme n’aura

rien à voir entre époux qui n’auront point la familiarité de

compatriotes.

--Si vous étiez ma femme ou ma fiancée, Miss Spottiswood, afin que vous

estimiez la France à sa valeur, nous partirions en yacht pour aborder

dans toutes nos colonies. Je recruterais nos matelots parmi les

meilleurs footballeurs et rameurs, pour qu’ils battent jusqu’aux équipes

anglaises dans les fêtes des rades. Nos femmes de chambre seront nées à

Arles. Les stewards, tourangeaux, parleront ce langage qui unit parole à

parole avec un chaînon d’or. Sur la mer d’Alger, qui est à nous, nous

verrons les enfants se jeter dans l’eau étincelante, bras écartés, pour

y marquer leur image, comme le feront aussi, dans la neige, les enfants

de Miquelon, qui est à nous. Au Tonkin, avant d’appareiller, le bateau

tracera sur la baie, c’est l’usage, votre nom et celui de mon pays.

Voulez-vous être ma fiancée, Miss Spottiswood?

--Madame de Sainte-Sombre ne m’avait pas dit que vous étiez poète. Vous

écrivez?

Voilà le soleil qui file à l’horizon. Quel vœu gigantesque vais-je bien

faire? Voilà la petite nuit. Les boutiques se ferment. Entre les

devantures, les glaces restent prises comme des flaques de jour encore

trop profondes. C’est par de tels soirs, où la tristesse et la joie

habituelles se déposent au fond du cœur, que je vois clair en moi-même.

Poète? Dieu me préserve de faire des vers, d’écrire ce que je pense en

lignes, de passer à leur laminoir ma vie. Il me semble au contraire que

je m’écarte insensiblement des lettrés et que je ne les juge plus selon

les mesures qu’ils inventèrent. Ce qu’ils appellent l’intelligence,

cette vivacité à parler ou à agir comme le serait un pédagogue parfait,

avec ses ironies superficielles, ses silences appuyés, son enthousiasme

revêche, est une monnaie qui ne peut avoir cours que chez les médiocres.

Quand ils s’ingénient à trouver le mot d’esprit ou le mot pittoresque

que chaque circonstance réclame, ils me paraissent aussi futiles que les

joueurs de bilboquet. Dès qu’ils se hasardent dans la vie, myopes, avec

des bottines interminables, les voilà inférieurs et maladroits. Aucun

ne possède l’allure d’un officier, d’un ouvrier; aucun ne possède la

volonté de vivre d’un comptable. Je les sens incertains, au fond, dans

leurs goûts, groupés par petites loges dont chacune s’est créé

spécialement un grand signe de joie et un grand signe de détresse. S’ils

n’ont pas reçu de circulaires, le monde peut, sans qu’ils s’en

aperçoivent, périr de deuil ou s’abîmer dans la jubilation. Et cependant

leur moindre geste prétend découvrir la raison cachée de la terre ou la

clef de voûte du ciel.

Je n’ai point tant de curiosité, ni d’ambition; je trouve assez

d’épaisseur à la surface du monde. Pour moi, chaque être, chaque chose

s’appuie plus fortement sur sa couleur que sur son squelette. De grandes

ressemblances balafrent le monde et le marquent ici et là leur lumière.

Elles rapprochent, elles assortissent ce qui est petit et ce qui est

immense. D’elles seules peut naître toute nostalgie, tout esprit, toute

émotion. Poète? je dois l’être: elles seules me frappent. Je vois, dans

ce Jardin des Plantes que nous côtoyons, au faîte des palmiers, les

feuilles piquées parcimonieusement comme les plumes sur les autruches;

je vois l’ombre évidée des cyprès, comme un parasol après la promenade,

un dimanche, comble de violettes jusqu’à la poignée; je vois le mouchoir

de madame de Sainte-Sombre, avec ses initiales, comme l’épave d’un

navire d’où le nom est déjà presque effacé; je vois miss Spottiswood,

dont j’ignore le prénom, comme une grande corbeille de fleurs dont je ne

peux saisir les anses.

La lune va se lever. Miss Spottiswood marche silencieusement au côté du

soir. C’est la traduction au côté de son texte. Si j’embrassais ce

poignet divin, je comprendrais le chant des oiseaux. Si je touchais du

doigt ces yeux, toutes les couleurs, dans le monde, s’isoleraient.

La lune va se lever. Les oiseaux disent:

--Vers tout ce qui ressemble à ton désir, Jacquot le Grand,

précipite-toi, sans fermer les yeux.

[Illustration]

[Illustration]

DON MANUEL LE PARESSEUX

C’est Mrs. California Asterell qui frappe à ma porte, et me crie:

--Réveillez-vous! Don Manuel! Habillez-vous! Il est neuf heures, et je

vous apporte la nouvelle la plus heureuse du monde.

Que ferais-je du bonheur à cette heure-ci? Mon cœur, mes yeux n’ont pas

encore leur provision d’ombre. Je n’ouvrirai pas plus ma porte à Mrs.

Callie que ma fenêtre au soleil.

Elle refrappe; je la devine, penchée à demi, souriant à ma serrure comme

elle sourit à son téléphone.

--Seriez-vous mort, Don Manuel? C’est la fortune qui vient vous prendre

au lit, et vous fermez la porte à clef!

--Je dors, Mrs. California.

--Grave maladie, Monseigneur. Frottez-vous les yeux, hâtez-vous. Puis

lavez-les à grande eau. Puis, passez à la douche froide. Et peut-être

alors verrez-vous.

--Je vois, Mrs. Hôtesse. Je vous vois. Et ce n’est point beau de montrer

ainsi votre gorge.

Son peignoir doit lui monter au menton, mais je parie qu’elle regarde,

pour se rassurer, dans la glace de l’antichambre... C’est ainsi que nous

flirtons, elle qui a trente ans, moi qui en ai dix-neuf, à travers mon

dernier sommeil, chaque matin, comme deux bergers que sépare une

rivière.

D’un bond je vais ouvrir; d’un bond, je me recouche. Je m’arrange pour

qu’un de mes pieds sorte des draps, genou compris, et ma poitrine est

peu couverte. Mrs. Callie n’osera poser ses yeux que sur mes yeux, et je

la regarderai fixement, affectant de croire qu’elle s’y complaît. Et

elle continuera de sourire de ce sourire lassé et solitaire qui se

débat à peine, cloué sur son visage, comme une hirondelle blessée sur

une porte.

--Don Manuel, notre cher pupille, dit-elle, que désirez-vous le plus au

monde? Je vous l’apporte.

Chaque fois que Mrs. California cligne ses paupières, il semble qu’une

roue d’ombre tourne sous son visage.

--Répondez, Monseigneur, ne me taquinez point!

Mrs. Callie a raté sa vocation. Elle a la taille élancée des martyres,

leur regard soumis et têtu, et les cheveux épais où se fichent les

flèches. Elle a toujours les bras tombants, les mains juste à hauteur

pour que les lions du cirque les lèchent ou les goûtent. Mrs. Callie

était née pour avoir les plus grands malheurs. Sa patrie aurait dû être

mutilée par les ennemis, par eux sa maison brûlée, ses pendules ravies.

Enlevée par un chef Sioux, elle aurait bercé silencieusement les fils

qu’il lui aurait donnés... Mais Mrs. Callie m’annonçant une heureuse

nouvelle, c’est le veilleur de nuit passant si tard qu’à son insu il

précède tout juste le soleil. Que puis-je bien désirer aujourd’hui?...

qu’on me pince... qu’on m’embrasse...

--Pincez-moi, amie.

Elle m’a pincé, l’infâme! Je gémis doucement, mais elle pose son doigt

sur sa bouche. Elle se trompe: elle le pose en large.

--Don Manuel, je vous en prie: reconnaissez les grands jours des jours

ordinaires. Vous allez regretter le temps passé à votre réveil, et de ne

pouvoir vous lever tout habillé, pourvu de mouchoir et de cravate. C’est

votre cousine qui vient, Don Manuel, c’est Renée-Amélie, dont vous me

parliez chaque soir, assis sur l’escalier; que vous aimez, et n’avez

jamais vue. Voici le journal... Elle vient... Lisez...

Comme le journal est grand... comme il s’est passé de choses, hier, dans

le monde. Deux fiancés se baignaient à Salem, vint une vague... ce n’est

point cela. Le vieux Major annonce le beau fixe pour tout l’automne,

l’hiver et le printemps prochains... j’y suis presque. Mais voici...

Renée-Amélie, fille de l’empereur détrôné du Chili, fait un voyage

autour du monde. Elle passera par Boston pour voir son cousin, qui est

sophomore[A] à Harvard et vit chez M. et Mrs. Asterell, les plus jeunes

milliardaires du Massachussets. Elle s’est commandée trois robes chez

Lipton, chez Bancroft une étole, chez Handmann une opale.

J’ai lu, Mrs. Callie. Pardonnez-moi. Vous aviez raison, Renée-Amélie

passe par Boston pour me voir, avec trois robes, avec une bague. J’étais

aussi coupable, en paressant à votre appel, que ce père qui plaisantait

quand on vint lui annoncer la mort de son fils, et qui faisait des jeux

de mots, narrant une bonne fortune. Il eut pour toute sa vie le remords

d’avoir été surpris par le destin un jour qu’il en était indigne.

Comme tout est calme au dehors. Comme le soleil fait peu de bruit. Tout

semble prêt pour la journée: le bassin du jet d’eau porte une anse en

arc-en-ciel; une abeille passe et repasse dans le tulle du rideau, comme

dans un canevas de ruche; dans le ciel on voit déjà un mince filet

d’argent, la tranche de la lune, et un cocher de couleur, du fond de

son tombereau, danse un cantique en chantant vers elle. Levons-nous! Me

voici joyeux même de changer mes boutons de manchette; me voici joyeux

d’aller, dans une heure, au cours de littérature, malgré que le

professeur s’entête, chaque fois, à me demander l’année de la mort de

Milton, et s’il est bien mort. L’autre jour j’avais hésité. Cette fois,

il n’y coupe point.

Mrs. California me contemple de ses yeux qui indiquent où est le soleil,

comme les girouettes indiquent le vent.

--Don Manuel de Bragance, fait-elle, duc de Tacna...

Est-ce une révérence? est-ce un regret? Les femmes ont ainsi des gestes

qui ne lancent rien. Comme mon petit bull, quand on feint de lui jeter

une pierre, nous nous élançons, et rien ne retombe. Cela veut-il dire

qu’il fait beau ou qu’il pleut! Cela voudrait-il dire que Mrs. Callie se

laissera enfin embrasser?

Elle a ramassé ses deux chattes, et les porte dans ses bras relevés à

hauteur de sa gorge.

--Mon mari et mes tantes vont monter, dit-elle, pour se défendre.

Mais comment, dénombrât-elle sa famille entière, résister au soleil qui

marque nos fronts de la même tache. Elle comprend que je suis dans un de

ces jours où le bonheur se dérange lui-même. Elle se penche, et les

prunelles des chattes oscillent comme des niveaux. Sans se douter que

nos lèvres se trouveront plus sûrement, ses yeux visent seulement mes

yeux. Et il vient une seconde où je me vois; et, me reconnaissant, je

dois sourire: notre premier baiser en devient plus large.

* * * * *

Milton est bien mort. Pauvre Milton! Mort aussi Longfellow dont

j’aperçois d’ici, à travers les érables, le cottage à péristyle jaune et

à fronton brun. Et même Voltaire, qui passait des journées à contempler

des fourmis, et qui en oubliait sa femme. Et aussi, je le crois,

l’auteur qui écrivit l’histoire d’Armand Duval, le jeune homme qui

demandait aux courtisanes autre chose qu’une gentille coutume de lit.

Toute sa famille s’en désolait...

Ma mère ne m’a parlé qu’une fois de Renée-Amélie.

C’était la veille de mon départ pour la pension, dans la salle à manger

de la villa que nous habitions, près de Genève, depuis notre exil du

Sud-Amérique. Le couvert de mon père, fusillé là-bas voilà dix ans,

était toujours mis entre nous... un peu plus près d’elle depuis que j’en

cassai le verre. Sur le lac, les bateaux dormaient déjà, les ailes

relevées et jointes comme un papillon qui boit, et les réverbères des

quais vrillaient consciencieusement leur premier reflet jusqu’au fond

des eaux. Je ne sais quel désespoir m’atteignit soudain, venu sur ce

calme comme un ricochet, et je sanglotai. Je n’osais lever les yeux vers

ceux de ma mère; ils m’effrayaient presque; ils étaient comme ses

gestes, comme ses paroles. Tout en elle était lucide, transparent, et

l’on ne voyait cependant rien au travers.

--Manuelito, demanda-t-elle, comment savez-vous pleurer? Personne a-t-il

jamais pleuré, autour de vous, petite fille! Dites son nom, qu’il soît

châtié.

Elle me prit dans ses bras, pour la première fois me berçant, et ne me

reprocha point d’avoir appris sans elle à lui sourire. La fourchette de

mon père, bousculée, tourna comme une boussole et indiqua la nuit.

--C’est une petite fille, Don Manuel, qui vous enseigna à verser des

larmes. C’est votre cousine Renée-Amélie, qui couchait près de vous, le

soir où les révolutionnaires prirent le palais. Les suivantes s’étaient

barricadées dans les caves, par peur des locomotives que les

républicains, du haut des Andes, devaient lancer sans mécaniciens sur

Santiago. Votre gouvernante Conception faisait les malles. Tous deux,

vous passiez vos petits bas vous-mêmes. Vous aviez les mains trop

occupées pour vous frotter les yeux, et vous pleuriez. Cela vous

réveillait... Mais pleurer semble vous endormir, ce soir, Don Manuel.

Retirez-vous.

Je ne l’ai point revue. On m’annonça sa mort quelques semaines plus

tard. Mes camarades et le directeur me plaignirent doublement, car je ne

gagnai point à mon malheur le congé de deuil habituel. Mais il me

semblait que j’avais conquis par mon infortune le droit de penser à

Renée-Amélie, et je pensais à elle tout le jour. Pour l’embrasser, en

m’embrassant dans la glace, je n’avais qu’à fermer les yeux. Mon canot

s’appelait Renée; Renée était vert et bleu; Renée n’en faisait qu’à sa

tête, et bientôt chavira. J’avais rassemblé dans un placard des œufs

percés d’alouette, des chromos, mes soldats de plomb invalides, et tout

cela formait le musée Amélie. Je me servais de ses deux noms séparément,

comme on joue, passant de l’une à l’autre, avec chaque main de ceux

qu’on aime. Mais, pour mes neuf ans, mon oncle me retira du collège et

me donna Miss Draper pour institutrice.

Dieu, en créant Miss Draper, l’avait commencée sur le modèle de toutes

les gouvernantes. Puis, brusquement, il avait changé d’avis. Elle était

donc très haute, mais elle ne portait point encore lunettes; elle

n’avait pas de lèvres, mais elle souriait déjà doucement; elle était

maigre, mais elle avait de l’asthme. Son ronron empêchait tout travail

et elle s’en désolait; car elle était la discrétion même. La nuit, par

dessus le marché, elle ronflait. Comme elle doit être posée et

satisfaite dans son cercueil, où elle n’a plus à respirer.

L’été passa assez vite, grâce à Nenetza Bengi, ma petite voisine de

chalet. Elle découvrit que Miss Draper comprenait la nature entière à

contre sens: et, en fait, quand une grenouille coassait, le soir, mon

institutrice nous recommandait d’écouter comment le rossignol appelle

ses petits; quand un pic vert criait, elle nous annonçait le tramway. Je

crois aussi qu’elle confondait les couleurs. Nous jouions à nous tromper

comme elle, mais Nenetza avait des mélancolies tapageuses pendant

lesquelles elle lançait des pierres pointues dans les citrouilles, et

désirait mourir.

Un jour, elle y tint absolument. Je composai avec des poireaux un

breuvage empoisonné. Étendue au pied d’un saule, elle m’encourageait et

me faisait ajouter du sel.

L'École des indifférents · 第 2 / 8 段