L’ÉCOLE DES INDIFFÉRENTS
DU MÊME AUTEUR:
PROVINCIALES--Bernard Grasset, Éditeur
JEAN GIRAUDOUX
* * * * *
L’ÉCOLE DES
INDIFFÉRENTS
[Illustration: colophon]
A PARIS
CHEZ BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS PÈRES
MCMXI
Il a été tiré de cet ouvrage 3 exemplaires sur Japon Impérial,
numérotés de 1 à 3 et 10 exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à
13.
[Illustration]
JACQUES L’ÉGOÏSTE
J’ai d’abord un ami.
Nous sommes tous deux de grande taille, tous deux blonds. Nous irions du
même pas, dans nos promenades, s’il n’était flâneur et badaud. Mais
Etienne voit tout, excepté ce qui est devant lui; je lui ferai commander
des œillères. Quand un chat ronronne, sur un seuil, dans une fenêtre, il
lui gratte longuement la tête, il énumère en miaulant ses charmes, mais
si à sa vue l’animal voulut fuir, il esquisse les premiers pas d’une
poursuite acharnée, pousse des cris, et l’épouvante. Aux chiens,
déclare-t-il, il se doit de ne point celer qu’ils sont vraiment trop
lâches, trop esclaves; il ne se hasarde guère d’ailleurs à les caresser.
Pour ses amis les oiseaux, aux boutiques des quais, il leur fait visite
couple par couple. Il félicite l’oiseleur qui dressa son étalage comme
une échelle vivante, les poules à la base, les cailles vers le centre,
les colibris au sommet. Il caquète:--Rossignols, Rossignols, jamais l’on
n’a fait assez remarquer combien peu vous ressemblez aux merles! Et
vous, perruches grises, qui courez à reculons, comme les écrevisses,
devenez-vous rouges, sous l’Equateur? Rossignols, camarades, ne vous
battez point de la sorte. Croyez-en le petit d’homme; ne vous aveuglez
point entre vous: La nuit vient tous les soirs.
Un oiseau lui donne l’envie d’aller sans perdre une minute au Brésil ou
au Jardin des Plantes, un fruit exotique lui rend insupportable tout
produit que ne cueillirent point des nègres entre les Tropiques et
l’Equateur, un chapeau en vitrine lui fait avouer son désir irrésistible
de voir une femme et d’aimer. Or voici que nous dépasse une demoiselle
aux yeux verts. Elle a croisé ses mains dans son manchon et porte,
comme un collier fermé, au repos, son étreinte. Elle satisfait le
dernier vœu d’Etienne, mais ravive impitoyablement les deux autres, car
sur son chapeau voisinent un oiseau-mouche et deux belladones géantes.
Nous la suivons. Elle disparaît par la première porte cochère, alors que
nous espérions l’avoir pour nous seuls au moins jusqu’au prochain coin
de rue. Etienne est désespéré. Il l’adorait.
Il doit avoir trouvé une consolation, car il chantonne. Il regarde le
ciel à la dérobée. J’y suis: il a aperçu la lune. Dans ce midi
d’automne, elle escorte, seconde roue inutile mais du moins silencieuse,
le char de son frère aîné. Personne ne se doute que la nuit sera noire,
mais le jour est plus clair de toute une clarté qui double de satin les
taches de soleil. Etienne, qui me voit rêveur, n’ose me parler de la
lune. Il faut que je la remarque le premier. Il me conduit hypocritement
au bord du quai: elle flotte sur l’eau, vacille, plonge, un goujon a dû
y mordre. Il me dirige face au Carrousel; elle nous prend de face,
vraiment trop ronde, ses trous fraîchement bouchés au mastic. Il ne
résiste plus:
--Lune, déclame-t-il, sablier de lumière qui t’emplis et te vides à
chaque saison. Lune chaste, seul astre honnête....
Le soleil entend tout cela. Et aussi le garde des Tuileries qui hausse
les épaules. Je m’écarte d’Etienne, insensiblement.
Singulier ami! A mesure que je m’éloigne de lui, il me semble moins le
connaître; un jour passé sans lui me le rend presque indifférent. Notre
amitié ne se creuse point, ne se prolonge point en nous par des racines
que chaque jour dédouble. Rien ne s’est modifié en moi du fait que je
vis près de lui, si ce n’est que j’ai gagné, pour juger et animer le
monde, son ironie, son lyrisme et son humour commodes. Nous avons
échangé quelques bibelots: mes porte-plumes habitent maintenant son
pot-à-tabac Louis XVI que mon encrier de faïence a remplacé. Nous avons
échangé quelques manies: il a été maréchal des logis aux dragons, à son
école j’ai appris à me baisser dans la rue pour ramasser les clous et
les tessons qui blesseraient un cheval. Il prétend, c’est moi qui le
prétendais depuis mon retour du Tyrol, distinguer à vingt pas un
Allemand d’un Autrichien. Et, comme nous fréquentons chez les mêmes
personnes, habitués à parler l’un de l’autre, nous nous sommes créé
mutuellement une légende. Je suis celui qui dîne en ville: tous les
soirs, entre sept et onze, affirme Etienne, je deviens invisible. C’est
qu’un démon me pousse de table en table, m’imposant aux amis, me
déguisant aux foyers inconnus sous le vêtement et la figure d’un parent
de province. Au cours d’un voyage aux Antilles, si vous l’en croyez,
gouverneur, proviseur, juges étant absents, j’ai trouvé le moyen de me
faire inviter par une famille de couleur. Quant à lui, et j’exagère à
peine, il ne peut évaluer les distances. L’obélisque lui paraît toujours
à deux pas. Le soir, il s’imagine voir en cercle, à égale distance de
lui, séparés par les mêmes intervalles, le Louvre, le Panthéon,
Notre-Dame, le réservoir de Montrouge. Pour Versailles, il y part à
pied.
C’est lui surtout qui cultive cette double fatalité. Il abuse aussi du
don de se concilier les serviteurs et de les mettre en joie. Dans un
thé, il appelle soudain la verseuse, avec le timbre, avec les bras, et,
indigné, lui indique du doigt ma tasse, en la conjurant d’intervenir,
que je prends mon thé beaucoup trop fort, que la maison est responsable.
Au restaurant où nous déjeûnons chaque jour, la caissière cesse pour lui
seul de suivre la pensée qu’elle a eue dans son enfance, et l’avertit en
souriant que je suis là. Il feint de me chercher partout, et s’assied à
une table vide. Mais Thérèse, notre bonne, arrive au galop sur lui:
--Il est là! Monsieur Etienne!
--Qui est là? votre bon ami?
Elle le guide en éclatant de rire, il s’attable avec fracas, il réclame
contre un monsieur qui va dévorer tout le pain.
Cela a pu m’amuser. Cela m’agace. Certes je l’aime par moments comme on
aime un ami. Dès que je ne l’aime plus, je crois que je le déteste. Il y
a parfois, dans son sourire, tant de morgue que me monte aux lèvres le
mot qui l’humiliera, tant de confiance dans son allure que j’en suis à
souhaiter un fiacre et de la boue,... ou simplement la pluie, car
l’averse la moins drue le met en déroute, l’arrête pour des heures sous
un porche. Souvent au contraire sa paresse, son insuffisance, s’étalent
aimablement sur tout son être. D’autres jours, son visage se ride, ses
joues défaillent, il semble qu’on doive alors le consoler de la première
chose venue, d’avoir manqué sa vie, de n’être point César, de ne point
aimer les babas. Mais lui continue à se promener lentement et sans arrêt
dans cette foule qui travaille et lui fait honte, comme les poules sous
la pluie qu’elles sentent définitive.
Le voilà qui joue avec des enfants. Debout au milieu d’un cerceau tombé,
il feint de ne pouvoir sortir du cercle. Seule une petite fille peut
l’en tirer. Elle s’attarde à l’admirer, ses petites amies la rejoignent;
elles nous provoquent, sans qu’on les rappelle: les mères laissent leurs
enfants s’approcher de l’inconnu, jouer avec lui, de même qu’elles leur
permettent d’avancer jusqu’aux genoux dans l’Océan. Nous revenons à
regret. Il n’est pas tard, mais je dîne en ville. Etienne se tait, il
est triste,--tristesse légère sans doute, mais rien de plus difficile à
gratter que des taches d’ombre. Je me trompe d’ailleurs, il est joyeux.
Il vient de découvrir Paris. Du haut de l’impériale, il le raconte et il
le loue: Paris n’a qu’une couleur ainsi que toute mer. Paris... Mais le
voilà distrait par la lune, qui s’enfonce dans la tour de St. Sulpice
comme dans une tirelire.
--Etoiles, interroge-t-il, n’êtes-vous pas bien délivrées? Laissez-vous
tomber maintenant un peu plus près de la terre, ainsi qu’une araignée au
bout de son fil, silencieusement, un peu plus silencieusement, pour ne
pas troubler celui-là, le voyageur à cravate parfaite, qui est mon ami!
Le suis-je? Suis-je son ami?
* * * * *
J’ai aussi une amie.
Une amie que je n’aimerais pas moins si elle était moins trépidante.
C’est elle qui est chargée dans le monde d’établir les courants d’air.
Elle ouvre sans répit les portes d’armoire, les tiroirs, les coffrets.
Elle se contenterait au besoin d’un boîtier de montre. Si je parviens à
la faire asseoir, elle met en marche une invisible machine à coudre, ou
bien, jambes croisées, elle contrôle ses réflexes. Elle est peintre de
miniatures: elle doit tourner autour des cercles qu’elle décore comme
une aiguille de pendule autour de son pivot. Et il n’y a rien à faire:
lui attacher les mains avec une courroie serait, prétend-elle, réunir
ses deux pôles.
Son agitation ne l’empêche pas d’être rêveuse. C’est le temps qui
trépide en elle comme dans les horloges. Comme les horloges, elle paraît
toujours distraite, aveuglée. Elle se surprendra, dans les concerts,
enthousiasmée, à saisir la main de chacun de ses voisins inconnus. Je
suis sûr qu’elle pleure, qu’elle rit en marchant. Pleurer d’ailleurs
n’est pas assez dire. Elle ne pleure pas, elle sanglote. Cela dure juste
vingt secondes, et ses yeux ne sont jamais rouges. Ils sont en mica: Je
l’ai surprise à regarder le soleil en face.
Elle se précipite dans mes bras.
--Jacques, Jacquot, crie-t-elle, je vous aime!
J’en suis pour un binocle, c’est l’habitude. Elle s’excuse.
--Jacquou, je vous promets d’être tranquille un jour entier. Au
printemps, si vous voulez, nous irons dans une campagne où il n’y aura
ni mulots, ni mouches, ni araignées. Vous me ferez boire au départ une
liqueur qui engourdisse. Je coudrai du plomb dans mes doublures. Deux
fois plus lourde, j’aurai peut-être le temps de rattraper mes gestes
avant qu’ils ne soient terminés. Commençons. Apprenez-moi à dormir,
Jacotot.
C’est ainsi, trop familière, qu’elle fripe à chaque minute mon prénom.
Mon feutre n’est pas plus heureux. Je le mets en lieu sûr.
--Fermez les yeux, Dolly! Encore un effort, ils y sont. Rouvrez-les,
pour le contrôle. Là, dormez.
Un rayon fait flamber d’un coup ma chambre jaune-paille. Elle se dresse.
--J’ai les fourmis. Et une crampe. J’ai mal au front.
Tout est passé. Elle se rassied et tend vers la fenêtre un visage tiède
que le soleil vaporise de lilas. Ses prunelles taillent la lumière comme
des saphirs étoilés. Elles ont une transparence, une gaieté courante où
se dilue toute arrière-pensée. Devant elles, que je sais si peu
dangereuses, je deviens plus petit garçon, plus franc, plus soucieux,
comme je le serais malgré tout sous la menace d’une arme que je saurais
vide.
--Dolly, c’est aujourd’hui que les trois mois expirent!
Elle devait devenir ma maîtresse, si, dans l’intervalle, décidément, le
courage lui manquait d’épouser un employé du ministère, qui est un peu
trop blond et un peu trop doux. Nous avons eu d’ailleurs un premier
trimestre d’attente. Elle baisse douloureusement les paupières.
--Jacques, mon ami, conseillez-moi. J’ai tout fait dans ma vie pour bien
faire. De huit heures du matin à onze heures du soir, je travaille,
j’amasse ma dot. Et c’est vous que j’aime, et vous ne voulez même pas,
si je deviens votre amie, me laisser habiter avec vous. Permettez-moi de
chercher mon mari un mois, un mois encore.
--Prenez six semaines, Dolly, et la soirée d’aujourd’hui ne comptera
pas.
Elle s’assied à mes pieds, inoffensive.
--Vous souffrez, jeune Dolly, d’une maladie qui guérira peut-être. Vous
n’avez pas de volonté.
--A chacun sa maladie. La vôtre ne guérira point.
--Quelle est la mienne?
Elle sourit. Elle va dire, comme d’habitude, que j’ai des cravates trop
sombres, que j’aime trop le whisky, que je donne trop d’argent aux
mendiants...
--Vous, vous êtes égoïste. Vous plaisez, vous amusez, vous êtes de bon
conseil. Mais chacun de vos gestes cache un arrière-geste. Vous ne
prenez jamais parti entre deux personnes. Jamais vous ne m’avez
contredite, jamais non plus vous ne m’avez approuvée qu’avec
condescendance. Tout le monde aime confier des secrets à un ami, ainsi
qu’on se plaît à enfermer une boîte précieuse dans un coffret plus
grand; vous, je crois que vous n’en avez pas. Vous êtes discret, mais
parce que ce qui arrive aux autres vous est indifférent. Vous devez
n’écrire à votre famille que des billets. Vous êtes de ceux qui
s’attendrissent plus sur la photographie de leurs amis que sur leurs
amis eux-mêmes. En vous couchant, peut-être prenez-vous mon portrait,
l’approchez-vous de vos lèvres: la nuit qui vous émeut, la pensée que
je suis seule et incertaine pour toute ma vie, ce sourire qui servit une
seconde, comme une lueur de magnésium, à éclairer pour vous mon visage
trop sérieux, tout cela vous incline vers moi. Mais la pitié est
justement ce qui remplace l’amour, chez les égoïstes.
--Pauvre Dolly!
--Heureux Jacques!
Le jour qui resplendit, un oiseau qui chante, la pensée qu’elle a pu me
blesser la haussent jusqu’à mes lèvres. Ses yeux repentants semblent me
regarder chacun pour son compte; elle me voit double; elle me voit
différent, car l’un va pleurer et l’autre va rire. Puis tous deux
ramassent le soleil et me l’envoient malicieusement et tendrement comme
un enfant qui joue avec un miroir.
Je l’accompagne jusqu’à son tramway. C’est l’heure de l’angélus où les
Parisiens, en cohortes, vont voir coucher le soleil. Les jets d’eau des
Tuileries sont déjà en veilleuse. Chaque maison, chaque objet n’est plus
qu’un arc-boutant d’ombre dressé contre un arc-boutant de feu. Toutes
les verrues de la terre s’épanouissent; comme elle est bosselée, ce
soir! comme on dirait peu qu’elle est ronde et que le ciel jadis en fut
le moule. Le cortège s’avance. D’abord passent les Académiciens, en
chapeau à la française, à pied, frileux comme si le soleil, en les
débarrassant de leur ombre, leur enlevait un vêtement. Puis le sénateur
de jour. Puis, derrière la Garde municipale, les demi-mondaines, dans
leur victoria, la tête sur des coussins, les prunelles couchées sur
leurs yeux odorants comme des veilleuses violettes. Parfois une voiture
essaye de ramener vers les Boulevards un Parisien pressé. La foule
arrête le cocher, le hue, force son voyageur à monter sur la capote et à
dédier ses mains au couchant.
J’éxagérais. Voilà qu’elle s’écarte devant un landau et salue. Qui donc
a le droit de courir déjà vers l’Orient? Je l’aurais deviné. C’est
Madame Sainte-Sombre. Depuis ce matin j’apercevais des visages qui
ressemblaient de plus en plus au sien. Elle devait enfin venir
elle-même.
Il me semble maintenant que ma journée n’a plus de but, comme lorsque
j’ai retrouvé un nom cherché pendant des heures. La présence de Dolly me
pèse. Je l’abandonne, désemparée.
--Vous me lâchez?
Je n’aime pas beaucoup cette expression.
--Oui. Je vous quitte.
Etriquée dans son chagrin comme dans ses joies, elle me regarde sans
parler. Le crépuscule lui va bien mal, ses yeux s’enfoncent, son menton
sort, son visage entier devient masque; il ne lui manquerait plus que de
sourire pour y ajouter les rides.
--Souriez-moi, Dolly.
Tendrement, pauvrement, elle me sourit.
* * * * *
La Mort? Les morts?
Je porte mille deuils qui ne m’appartiennent même pas. Des jeunes gens,
des jeunes femmes, que je rencontrai une ou deux fois et dont j’ai
appris soudain la mort, m’apparaissent et deviennent mes familiers. Je
rêve presque continuellement à eux. Souvent c’est Laure de Bertilly, qui
se penche, qui se tait. Souvent c’est Edith Goçelan, qui mourut après
trois mois de mariage. Debout contre la muraille, elle ne sait non plus
que dire. Je l’interroge.
--Edith, est-ce encore la vie, là où vous êtes!
Elle prend ma main et l’appuie contre sa poitrine. Son cœur est toujours
là. Mais il ne bat pas à coups secs et meurtriers, comme notre cœur,
bélier perfide qui sape, de l’intérieur même, la forteresse. Le cœur
d’Edith flambe. Point de veines, point d’artères. Une chaleur égale
gagne son corps. Sa chair est une comme la chair des fruits.
--Et vos mains, Edith? On m’a conté que les doigts des morts sont soudés
et que leurs jambes ne sont plus séparées.
Elle sourit, croise mes doigts dans ses doigts effilés et distincts,
mais elle ne bouge pas.
--Tout est-il différent, là où vous demeurez, Edith?
Les morts, pour répondre, ferment les yeux.
--Tout est semblable. Hors que nous commandons souverainement sur toutes
les choses qui chez vous sont méfiantes. Les oiseaux, les taches de
soleil se laissent attraper. Notre ombre ne tourne pas autour de nous
comme un compas qui mesure la vie. Elle a toujours la longueur de notre
corps, elle ne nous précède jamais. Et ce que l’on raconte des
asphodèles est vrai; les prairies en sont semées, ainsi que de coucous.
--Vous les cueillez?
--Nous ne nous baissons point. Nous allons toujours debout.
--Edith! Edith! c’est donc vrai? Vos chevilles, vos genoux sont soudés?
Elle s’appuie contre mon épaule, sanglote, et je la console
passionnément. S’arrachant à mes bras, elle s’enfonce, toujours droite,
dans la muraille; voilà que sa main seule dépasse la tenture, je
l’embrasse, mais c’est déposer une caresse sur la main d’un enlizé. Et
je me réveille avec une tristesse étrangère, comme si je trouvais au
jour, après avoir rêvé des Indes, dans ma main, un bengali vivant.
Le souvenir d’André Bovy surtout me hante des nuits entières. Il était
blond, avec des yeux bleus éclatants. Au lycée, il recherchait mon
amitié sans jamais être importun, détournant les yeux de mon visage dès
que je le regardais. Quand il ne comprenait pas sa version, il
préférait avoir une mauvaise note et ne pas prendre ma copie. Il avait
cherché longtemps à être assis près de moi, en classe, mais, tenant le
cahier de Textes, j’obtenais des professeurs la permission de monter aux
chaleurs dans les encoignures, de descendre en hiver jusqu’au poële. Un
jour enfin, comme on lui avait confié par intérim le registre de
correspondance, il osa me rejoindre et ne me quitta plus. Grave, docile,
il rêvait continuellement. De la chaire on l’interpellait.
--Que faites-vous, Bovy?
--Je pense.
--A quoi, s’il vous plaît?
--Je pense, en général.
Par le vitrage nous pouvions contempler, bordant l’horizon, les
prairies. Des vaches s’y promenaient, avec leurs taches dorées. De si
loin, à les voir, il semblait aux internes qu’il y eût toujours du
soleil au dehors. Plus près, c’était le jardin botanique, que nous
appelions la Nature. Le professeur de chimie, pour mesurer la surface
des oiseaux, y badigeonnait au ripolin des poulets plumés, et calculait
ensuite le volume de la couleur employée. Nous l’apercevions, soupesant
des dindes orange. Enfin, au pied de la classe, la promenade publique,
d’où nous hélait malgré concierge et dépensier un mendiant célèbre dans
la ville, Barbassoie, le mangeur de musaraignes, qui jetait en dansant
ses brodequins sans lacets dans les jets d’eau. Les heures passaient
vite à surveiller ce coin du monde, mais André ne songeait point à s’en
amuser; les détails n’avaient sur lui aucune prise; il paraissait ne
voir la vie que par larges tranches, la récréation, la classe, sa
famille. Il vivait largement, sans autre souci qu’une affection dont il
ne parla jamais. Il vivait, en général.
Sans l’éviter, je ne le recherchais point. Les Lundis de récitation
facultative, il choisissait des poèmes un peu trop sentimentaux, et
craignant soudain nos sourires, il les disait avec ironie. J’éprouvais,
à l’entendre, une grande gêne. Un matin où le professeur lui faisait
lire sa narration, qui était excellente, j’en fus excédé au point de
sortir. Je dus le peiner. Dès la récréation Lucas vint me dire, je suis
sûr qu’André l’en avait chargé:
--Tu sais, Bovy crache le sang.
Le soir, en classe, je n’eus pas la cruauté de ne point lui en parler.
--Lucas m’a dit que tu crachais le sang?
Il rougit, il répondit que ce n’était rien, et que, lorsqu’il toussait
aussi, son mouchoir devenait tout rose. Il tournait vers moi un visage
pur où tout était immobile et douloureux; les joues tiraient sur les
narines; le sourire semblait retenu au coin des lèvres par des coutures.
J’étais nerveux. Je lui pris les mains et voulus l’attirer à moi. Il
résistait. Je le lâchai violemment et ne lui parlai plus. Mais, le soir,
il m’écrivit à propos d’un livre oublié. Il avait dessiné en marge de sa
lettre la vue que nous avions de notre place, les prairies, la Nature;
il s’était forcé à être gai; Barbassoie brandissait un sabre; agitant
des palmes, quelques jeunes filles l’escortaient. André ne savait
dessiner les femmes que de profil, avec des bandeaux pleins, avec des
seins haut placés.
Deux mois après, il mourut. J’avais des remords de n’être pas plus
triste. Je sentais confusément qu’un de mes plus chers sentiments
mourait, en bas âge. Mais nous étions, pour parler de lui, trop occupés
pendant les récréations. A midi, c’était notre philharmonique. De plus
un grand poète était mort de misère à Paris, sa famille qui habitait en
face de notre lycée l’ayant renié. Nous nous glissions tour à tour, la
nuit tombant, jusqu’à la maison damnée et lancions des poignées de
gravier dans les fenêtres. Une vieille dame ouvrait la fenêtre, effarée,
la refermait. Nous recommencions... Elle apparaissait encore et se
signait. Elle ne se doutait pas que c’était peut-être son fils, toujours
agité, qui, dans l’éternité même, en secouait les sabliers avec trop de
violence.
C’est ainsi que des ombres insignifiantes savent m’apporter tout ce qui
manque, dans la vie, à l’amitié et à l’amour. Leurs gestes, au lieu de
s’arrêter sur notre corps comme sur une barrière, le pénètrent, le
traversent, s’achèvent. Il suffit de presser leurs formes tièdes sur son
cœur pour qu’elles l’envahissent et le dilatent. Un vivant qui sourit,
qui pleure, même à notre propos, révèle en lui un océan de joie ou de
tristesse auprès duquel nous sommes bien peu. Humbles et parfaits, mes
disparus sont mes esclaves. Ils m’appartiennent, tant je les vois
distinctement, comme m’appartiendrait un mort dont j’aurais le portrait,
alors que sa famille n’en possède point. Et ce sont aussi les seuls
auxquels je consente à plaire: à cause d’André Bovy, malgré l’averse, je
vais marcher, lentement, sans parapluie, jusqu’à la gare: au nom d’Edith
je veux arriver à ce bec de gaz avant l’omnibus qui galope derrière moi.
J’y suis. Je respire. Vive Edith! Le cocher continue à fouetter ses
chevaux, sans voir que la course est finie.
Et quelle compassion n’aurais-je pas pour Etienne lui-même, s’il venait
à mourir! Quelle désolation de le voir étendu au milieu de sa famille en
pleurs! Seuls, dans la mort, les corps de petite taille deviennent des
statues; le sien, grand et osseux, serait étriqué, ployé, pitoyable. Son
sourire éternel me dirait:--Tu le vois enfin? qu’avais-je besoin de me
hâter dans cette vie? Ma flânerie, mon ignorance s’expliquaient: on
meurt. Apprends, toi aussi, à apprécier tout ce qui court et joue sans
raison sur la surface de la terre, les chats, les enfants, les cyclistes
ridicules qui pressent des trompes d’automobile. Et regarde quelquefois
la lune en souvenir de moi, le soir. Tu verras, le ciel est plein
d’étoiles.
Mais qui frappe avec cette insistance, et qui sonne, et qui crie?
Justement, c’est lui. C’est lui trop bien ressuscité, avec sa figure des
mauvais jours, front plissé, mâchoire inférieure tendue. Il flâne autour
de ma chambre, en pardessus, en parapluie, son chapeau sur la tête. Il
se laisse tomber lourdement sur le plus léger de mes fauteuils, et étend
la main vers ma table.
--Je t’emporte ce roman.
Il enlève mes livres les plus chers. On ne les retrouve que déchirés et
il explique alors en riant qu’un volume entier lui fait peur, qu’il le
lit feuille par feuille. Ce sont toutes ses excuses. Je me tais.
--Ah! dit-il, j’ai écrit à ce magasin de couleurs, pour ta commission.
Puisqu’il n’aime pas le silence, je vais lui répondre:
--Ce n’est pas vrai.
Il me regarde sans étonnement.
--Tu dis?
--Je dis que tu mens, tu ne lui as pas écrit.
Il rabaisse les yeux sur ses bottines avec un air de suprême dédain.
C’est un Choiseul-Gouffier, par les femmes.
--A ton aise, fait-il. Je ne lui ai pas écrit. J’ai écrit au pape.
Il n’en sera pas quitte ainsi.
--Pourquoi mens-tu toujours, Etienne? Pourquoi mens-tu avec cette
obstination... Pose ce vase en attendant. Il faut que tu touches
toujours à quelque objet et que tu le casses. J’aime voir mes affaires
en place.
--Maniaque!
Il ne se doute pas de ce qui se prépare.
--Je te demande pourquoi tu mens? Pourquoi racontes-tu que Madame de
Saint-Pourçain divorce à cause de toi, alors que son mari la battait?
Pourquoi m’annonces-tu avec solennité que tu viendras prendre demain le
thé chez moi avec Fabienne et me laisses-tu acheter mes gâteaux? Tu ne
lui en as jamais parlé. Je viens de la rencontrer, elle n’est pas
libre. Pourquoi recules-tu devant tes rendez-vous, comme devant les
trains à prendre, comme devant toutes les obligations? Un jour, nous en
aurons tous assez.
Il saisit un journal et le froisse violemment. Son geste était sans
doute naturel, mais il ne parut point l’être. J’ai déjà remarqué
qu’Etienne n’était pas à l’aise dans toute circonstance et dans tout
état d’esprit qui exclue la plaisanterie. Il ne sait pas être triste; il
ne sait pas être sérieux; avec un savant, il est gêné comme un enfant;
avec un savant en deuil, il ne saurait où se réfugier: il ne sait pas se
mettre en colère.
--Tu veux tuer tout le monde, jeune homme, et tu ne tues rien...
C’était la première fois que je le jugeais ainsi, mais il me semblait,
tant mes phrases étaient nettes et décidées que je les eusse préparées
depuis longtemps. Lui qui me paraissait autrefois si un, si explicable
par une formule unique, mes yeux le décomposaient tout à coup, grâce à
je ne sais quel prisme, en mille défauts.
Dédaigneux, il se leva.
--Au revoir, tu n’as rien à ajouter?
--A ajouter...? J’ai à ajouter le principal. J’ai à t’expliquer ton
existence. La paresse te tient et ne te lâchera plus. Tu n’as jamais
rien appris, et tu n’apprendras jamais rien. Tu sais juste assez de
latin pour te moquer de ceux qui le citent. Tu sais juste assez de
français pour appuyer sur les imparfaits du subjonctif avec une douce
ironie. Comme tu n’es pas assez riche pour ne rien faire, ta paresse est
de la lâcheté. Elle te gagnera des femmes; pour les camarades, c’est
fini. Je te laisse les femmes et leur attirail. Va-t’en! Tu reviendras
quand tu sauras travailler...
Depuis un moment, je sentais qu’il n’avait qu’un mot à me répondre pour
parer tous mes reproches. Que signifiait chez moi cet accès de
rigorisme, alors que je méritais justement, à un moindre degré, les
mêmes reproches. Je suis paresseux. Je mens aussi, sans y être obligé.
Tant pis pour moi si je déteste paresse et mensonge chez les autres. Et
j’ai en tout cas un défaut qu’il n’a point: je prends plaisir à
l’humilier. Il y a un mot pour remettre au point mon indignation. Il
n’est pas absolument juste, mais tout autre ne pourra m’atteindre. Moi,
je me le répondrais sûrement; Etienne est assez peu clairvoyant. Savoir
s’il allait le trouver? Il le trouva:
--Egoïste, fit-il....
Et il sortit, tranquille, un peu trop tranquille. Il ne voulait certes
pas fermer aussi brusquement la porte. Mais le courant d’air la fit
claquer: il doit être vexé d’avoir pu paraître en colère.
* * * * *
Alors j’étais égoïste et personne ne me le disait?
Ceux qui m’appellent de ce beau nom ne m’ont pas vu dans mon lit, à mon
réveil, maintenant. Je viens d’ouvrir les yeux. L’aube est grise comme
l’eau où fut lavé le jour. Tous les valets de chambre de la maison ont
porté les tapis aux fenêtres et les battent avec fracas pour effrayer un
petit nuage qui fonce sur la rue, aussi noir et aussi rapide qu’un vol
de sauterelles. Quelle tristesse de se réveiller, de se lever! Il ne
fallait pas nous apprendre à dormir une première fois: nos parents sont
bien coupables. Egoïste! Je me sacrifierais, à la condition de ne point
me lever, pour un condamné à mort, pour un mandarin inconnu. Tous mes
droits sur le monde, sur la richesse, sur les femmes, je vous les
abandonne. Emportez mes livres. Mon argent est au fond du troisième
tiroir de ma commode, dans une ancienne boîte à pilules... Prenez-le. Ne
me laissez que le portrait de madame de Sainte-Sombre, je dois aller la
voir aujourd’hui. Et je vais être beau! J’ai dormi sur le côté gauche,
il faudra repasser chez le coiffeur. Où est ma glace? A quoi
ressemblé-je, ce matin?
--Votre visage est dur et dédaigneux, me disait un jour Dolly. Vos yeux
sont humbles, tendres, innocents. Infortuné, Monsieur, celui qui ne vous
regarde qu’aux prunelles. Voyons vos lèvres?
Je lui souriais.
--Vous n’y ferez rien, Jacques. Elles restent méchantes. Elles ont des
plis en longueur. Et sur votre front, par contre, les rides sont
verticales.
C’est ainsi qu’à chaque visite elle s’entraînait à me trouver plus
inhumain.
--Vous n’aimiez pas à tuer les petits oiseaux, dans votre enfance, ou
les chats? Vous ne découpiez pas les personnages de vos albums pour les
mutiler ou les brûler?... Oh! Jacques, ne me regardez point ainsi. A qui
ressemblez-vous qui avait un nez pareil!
--A César Borgia. A Galéas Sforza.
Au fond, j’étais vexé, car je me croyais tendre. Jamais je ne refusais
un sou à un mendiant. Jamais je ne me dérobais aux prospectus que
distribuent, dans les rues, de pauvres gens habitués aux rebuffades. Un
chien perdu s’était réfugié sur mon paillasson, je lui fis donner, avant
son départ pour la fourrière, et pour qu’une fois dans sa vie il ait
approché le bonheur, une terrine de lait et un bifteck. Mais surtout
j’éprouvais une émotion infinie à frôler la vie des humbles, des
demi-pauvres: la petite lumière qui brille au fond de l’échoppe, plus
mystérieuse et plus inabordable que celle du phare le plus dangereux; le
geste des petites bourgeoises qui ont remarqué mon regard, du haut de
l’impériale, et qui sans tourner les yeux tournent leur visage et me le
laissent une minute à contempler; les sergents de ville qui surveillent,
au coin des cités ouvrières, un horaire d’allées et de venues dont
j’ignorerai toujours l’intimité. J’avais aussi la passion de tout ce qui
est lointain, caressant, imprécis. Un mot abstrait me donnait je ne sais
quel vertige. Au nom seul du Jour, je le sentais onduler silencieusement
entre ses deux nuits comme un cygne aux ailes noires. Au nom seul du
Mois, je le voyais s’échafauder, arc-bouté sur ses Jeudis et ses
Dimanches. Je voyais les Saisons, les Vertus marcher en groupes, dormir
par dortoirs. J’avais pour le monde entier la tendresse et l’indulgence
qu’inspirent les allégories.
Il est vrai, par contre, à mesure que j’examinais mes amis, que
l’univers me semblait peuplé de fantoches. Des tics, des manies les
rongeaient et m’éloignaient d’eux. Celui-ci passait son temps à se
commander des cannes, puis à éviter les magasins, ses commandes ne lui
plaisant plus; dans certaines rues, il était obligé d’aller en zig-zag.
Celui-là se mettait en colère quand on prétendait préférer le poulet au
faisan. Un troisième, qui n’était pas haïtien, s’était composé un
uniforme modèle, avec les plus belles couleurs, et il allait dans les
soirées, empanaché, et il suivait les grands enterrements. Je connus
aussi des poètes qui portaient respectueusement leurs longs cheveux,
leurs larges cravates.
Dès le lycée, d’ailleurs, j’avais divisé mes camarades en deux groupes:
dans le premier, je rangeais ceux qui me paraissaient avoir ce ressort
et cette tenue que les entraîneurs appellent de la classe. Dans le
second je parquais tous les autres. Pour ceux-ci, je ne faisais jamais
de frais. Je causais avec eux le plus économiquement possible et mes
maîtres s’inquiétaient de me voir si souvent isolé et silencieux. Un
jour le professeur de philosophie m’appela après la classe, et me garda
près de sa chaire. C’était un grand jeune homme barbu qui portait
toujours un parapluie, à la façon des instituteurs. Comme eux il était
borné et enthousiaste.
--Jacques, me dit-il, je suis votre directeur de conscience. Causons
franc. Qu’est-ce qui vous intéresse dans la vie?
Je me taisais.
--La plupart de vos camarades savent ce qu’ils veulent ou ce qu’ils
voudront. Aventurin a exposé des projets de moteur. Bar fera de la
politique. Ses conférences manquent de plan, mais il a des idées. Vous,
Jacques, que désirez-vous?
Je n’avais aucun désir sur commande.
--Vous viendrez déjeûner après-demain chez moi, conclut-il. Tâchez, en
ces deux jours, de trouver quelque sens à votre vie... Et il est inutile
que vous cherchiez de mille côtés...
C’était l’heure de l’étude. Le concierge, au pied du beffroi,
accompagnait au tambour le rappel des cloches. Sur le fond des préaux,
s’ouvrait et se fermait comme un éventail, autour de chaque bec de gaz,
la file des ombres des élèves. C’était la nuit. Une étoile planait
au-dessus du bassin, s’y abattit, y resta prise. Les yeux perdus, la
poitrine élargie, mon professeur accueillait sans discrétion une nuit
encore hésitante. Le ridicule de cet homme qui m’ouvrait ainsi son
cœur, je le sentais plus que personne. Mais je sentais aussi sa bonté,
et si j’avais eu un secret, par charité, peut-être lui en aurais-je fait
l’aumône, peut-être! Je cherchai. Je n’en trouvai point.
Il revint à lui.
--Et ne vous égarez pas de mille côtés. Que mon expérience vous serve.
Fabriquez-vous une courte formule. Il n’y a guère au monde que deux
motifs capables de vous inspirer: Voyez d’abord du côté de la nature.
Puis... et puis... vous avez dix-sept ans..., regardez du côté de
l’amour.
Quelle nature? Qu’est-ce qui n’est pas la nature? Le soir, vers minuit,
je me glissai hors de mon lit et quittai le dortoir. Je m’étendis à plat
ventre dans la paille du grenier, derrière l’œil-de-bœuf. Des prairies
silencieuses me mettaient de plain-pied avec l’horizon. Une crème
d’argent montait du fond des mares. Des taureaux, adossés aux meules,
dormaient debout avec honneur. La lune attirait et dissolvait les
moindres nuages, comme un brûle-fumée dans un boudoir. Au long des
gouttières, aux arêtes des pignons, glissaient par à-coups des reflets
somnambules. Un cri eût éveillé et précipité vers la terre toute cette
lumière endormie. Mais, des auges, des puits, des flaques, montait
seulement le bruit de flux et de reflux qu’exhalent les coquillages
renversés. Que signifiait ce calme infini qui me versait un chagrin si
perfide? Tout cela me disait: Dors. Tout cela me disait: Veille. Le jour
vint et j’étais moins désœuvré, avant de savoir ce que c’est que le
repos.
--Voyez du côté de l’amour.
Je regardai du côté de Marie-Thérèse Menzel. Elle était la maîtresse
d’un officier de chasseurs, mais nous la voyions passer à bicyclette
dans un tourbillon où dominaient les grands élèves des Maristes, et mon
ami Restel en était. Il lui avait déjà remis une lettre où j’exprimai le
désir de lui présenter quelques respectueux hommages. J’avais hésité à
mettre un timbre dans l’enveloppe et elle n’avait jamais répondu. Tout
le jour, je m’appliquai donc à penser à elle. Mais il manquait à ma
pensée, comme jadis à mon billet, ce qui appelle les réponses. Je
n’étais pas plus triste, je n’étais pas plus joyeux. Restel consentit à
me prêter pour l’après-midi une photographie qu’il avait faite d’elle.
Elle avait un beau visage ovale sur lequel les traits étaient accrochés
posément comme des armes sur une panoplie. J’étais effrayé de cette
sérénité. Sous nos fenêtres défila alors le régiment de cavalerie; les
automobiles des fils de famille ronflèrent, partirent. Que j’étais peu
de chose pour disputer une femme à un officier, à un milliardaire. Mon
devoir de français, que l’on me rendait, avait mérité la note 3, malgré
une prosopopée. Je fus découragé, et ce fut tout.
A l’heure du déjeûner, le lendemain, je revins donc bredouille chez mon
professeur.
--Eh bien? interrogea-t-il. La formule?
Je baissai la tête. Il ne cacha pas sa désolation.
--Alors?
Il me servit cependant de riz, ou plutôt, comme il disait, de risottos.
Depuis un voyage en Italie, il appelait aussi les purées: la polenta et
le macaroni: les niocchi.
--Mon pauvre Jacques, qu’est-ce que vous allez bien faire, toute votre
existence? Incertain, indifférent, qu’allez-vous faire?
Je n’éprouvais point pour moi-même cette pitié. Je me sentais au
contraire plus sain d’esprit et plus logique que tous mes camarades.
J’étais satisfait d’éprouver une répulsion pour ceux d’entr’eux qui
s’amusaient à respirer ambitieusement les fleurs jusqu’au fond du
calice, à se percer les mains avec des aiguilles, à tourner en cercle
autour de la cour, livides, pour battre des records. Le mot d’une de mes
tantes, alors que j’avais déclaré préférer la groseille au gingembre ou
au rahat-loucoum, me revenait souvent à l’esprit et me flattait: cet
enfant est bien équilibré. Très fier, je me perfectionnai dans ce sens.
Je m’appliquai à mépriser les acteurs, les dandies et les mendiants. Mes
amis étaient fous des Boers. Je prétendis les détester. Puis,
réfléchissant que la haine n’est guère un indice d’équilibre, je me
déclarai indifférent. J’assistai, impassible, au siège de Mafeking.
--Vous auriez peut-être pu, Jacques, chercher du côté de la mort.
Six ans se sont écoulés. Et je vis toujours sans formule; et elle ne me
manque guère. De même que j’apprécie toute musique sans me demander,
comme d’autres, si je la comprends ou non, de même je n’ai point besoin
d’interpréter la vie pour la juger. Mon opinion sur les gens, sur les
pièces de théâtre, sur les modes, apparaît d’elle-même au bout de
quelques jours, nette, définitive, comme un cliché enfin révélé, sans
que je la sollicite.
Est-ce pour cela que ceux que je croyais aimer me deviennent subitement
indifférents? Dès que quelque objet brille et m’attire, par le seul fait
que je m’approche pour l’admirer, que je me penche, que je respire...
est-ce pour cela que je le ternis?
* * * * *
Les jours où je suis bon, je vais rendre visite à madame de
Sainte-Sombre. Il est étonnant comme je suis, malgré moi, différent pour
chacun de mes amis. Avec Dolly, je deviens volontiers entêté, cruel.
Pour mes parents je reste un enfant hésitant et susceptible. Mais madame
de Sainte-Sombre me croit généreux et franc. Elle m’appelle son cowboy.
Elle m’a donné sa confiance, et en vérité, quand je la vois, mon cœur
est si gonflé que je n’y sens plus de plis. Toutes mes manies, toutes
mes habitudes que je défends jalousement contre les autres, je les lui
abandonne: peu m’importe, avec elle, qu’on mette trois morceaux de sucre
dans mon café, qu’on allume ma cigarette avec une allumette soufrée,
qu’il y ait des huîtres cuites dans la timbale milanaise. Cela n’arrive
d’ailleurs jamais, elle a le plus classique des maîtres d’hôtel.
Je ne sais si elle est malheureuse, si elle l’a été. Mais elle possède
cette beauté altière et résignée à laquelle doivent s’attaquer, si elles
existent, les forces du mal. C’est à elle que je pense en lisant les
histoires démoniaques de ces petites résidences allemandes, où, soudain,
inconnue de tous et pourtant invitée du prince, logée dans la chambre
dont les glaces sont roses, les lustres en vrai papier mâché, dont les
trumeaux illustrent la vie d’un perroquet chinois, écuyère intrépide,
cheveux noirs, yeux bleus, arrive une étrangère. On la fête avec
passion. Mais au bout de quelques semaines, tous les officiers de la
maison, un à un, se suicident. Le fiancé de la princesse héritière se
noie. Et l’on découvre qu’un mendiant, haut de huit pieds, avec tant de
rides croisées sur son visage qu’un oiseau de nuit semble l’avoir
piétiné, distribue aux jeunes gens des miroirs damnés où l’image de
l’inconnue s’anime selon les heures. Elle s’enfuit...
Toujours étonnée et fervente, toujours tranquille et attendrie, madame
de Sainte-Sombre me tend la main. Avec ses yeux immenses, elle ne peut
pourtant regarder que de face. Chaque fois qu’elle dit un mot, elle
tourne vers moi un visage éclatant qui vacille encore une minute après
le moindre sourire, comme un rameau d’où l’oiseau vient de s’envoler.
--Vous arrivez à temps, me dit-elle, je pars ce soir pour le Midi. Vous
m’accompagnez à la gare. Prenez votre thé. D’où venez-vous? Qu’avez-vous
fait hier, avant-hier, et tous ces trois mois où vous étiez invisible?
Elle interroge avec tant d’intérêt, si disposée à croire des choses
inouïes que j’ai honte de ma vie où il n’arrive rien et qu’à chaque
visite j’invente une aventure: l’aviateur qui s’est tué était mon ami,
il devait me prendre à son bord aujourd’hui même; j’arrive en retard
parce que je me suis colleté avec un voiturier qui maltraitait ses
chevaux. Quelle ovation m’a faite la foule! Parfois encore je laisse
entendre que l’on veut me marier. Intriguée, elle me questionne. Je
choisis en pensée, parmi les jeunes filles que je connais, la plus
riche, la plus belle, et, après avoir fait son portrait, je prétends
refuser sa main. Elle insiste pour que j’accepte: elle viendrait dîner
chez nous un jour par semaine; elle nous prêterait son argenterie les
premières fois. Je m’entête à refuser. Je souris avec amertume. Pour
changer, je parle duel, suicide. Si elle a seulement deux amis comme
moi, la vie des hommes doit lui sembler un combat perpétuel. Et je ne
mens pas en me déguisant ainsi. Je triche à peine. Je transpose
simplement, en son honneur, d’une gamme, toute ma vie.
--Pourquoi êtes-vous triste, Jacques?
Je ne suis pas triste. Je suis même gai à tirer les sonnettes dans la
rue, mais je ne la ferai pas mentir.
--Il paraît que je suis méchant. Tout le monde me le répète depuis une
semaine. Consolez-moi. Guérissez-moi.
--Ayez un ami.
--J’en ai un. C’est lui qui a découvert que je n’ai pas de cœur.
--Ayez une amie.
--J’en ai une. Je ne l’aime pas. On m’assure que je suis égoïste.
Ce mot la fait sourire. C’est le seul défaut qu’elle ne m’eût jamais
prêté. Je suis certes un étourdi. Je suis probablement un sauvage: je
joue au rugby, au base-ball, au golf; je querelle parfois ses hôtes;
insoucieux de la politesse, j’ai défendu contre un de ses vieux cousins,
président des compagnies de caoutchouc réunies, les nègres des deux
Congo... Mais mes yeux sont humbles, tendres, innocents.
--Je veux vous marier, conclut-elle.
Je ne réponds point.
--Avec qui? Avec Miss Spottiswood. De profil, c’est la plus belle
Américaine de Paris. Vous ne l’avez vue que de face? De face, elle vient
encore troisième ou quatrième. Elle est riche... Vous lui plaisez.
Indifférent en apparence, je m’accoude à la fenêtre. Les remorqueurs,
panachés de fumée, ont un reflet en longueur dans l’eau, une ombre en
hauteur dans le ciel. Le soleil interdit à mes yeux tout l’Occident,
mais on peut regarder, vers l’Est, le petit croissant de lune en toute
sécurité, sans craindre que le regard ne pose ensuite, sur tout objet,
des croissants. Je vois cependant un peu plus d’argent sur les prunelles
de mon amie, un peu plus de nacre à ses mains.
Elle se tait. Le temps auprès d’elle est comme l’eau de ces sources qui
se cristallise à la lumière. La minute qui vient de s’écouler est déjà
un souvenir. Elle s’ordonne, dans le passé, parmi les minutes qui
apportèrent les mêmes émotions, déjà très éloignée, déjà regrettée. Vous
souvenez-vous, ai-je envie de lui dire, tout-à-l’heure, quand vous
parliez, vous avez fermé les yeux. Ils ne sont point encore ouverts. Et
le thé, quand il vous a surprise. Vous souvenez-vous? Il était encore
bouillant. Et le prince-fiancé, quand il vous vit, dans le miroir
démoniaque, découvrir lentement votre gorge, vous étendre mollement sur
le sofa indou?
--Le train part à cinq heures, dit-elle enfin. Il est tard... Il est
temps.
Je m’offre à suivre la voiture au trot, la malle sur mes épaules. Mais
son visage se compose si gravement que je me tais.
--Parlez-moi franchement, demande-t-elle. Regardez-moi.
Je me prépare à la regarder avec étonnement. Je feins de ne l’avoir
jamais vue, de découvrir un à un ses yeux, ses oreilles. Cet ourlé à ses
lèvres, c’est de l’ouvrage neuf? De la main, elle m’arrête.
--Suis-je plus pâle qu’autrefois?
Elle a été très pâle tout l’après-midi. Maintenant elle a le sang aux
pommettes. Parlons franchement:
--Non, vous êtes plus rouge. Vos joues sont en feu.
--C’est bien cela; plus rouge ou plus pâle. Partons.
Le soleil n’est pas couché. Mais il n’est plus qu’un clou doré auquel
est suspendue une hirondelle. L’automobile, au long des quais, soulève
l’ombre des platanes, en secoue les taches de jour, les rejette. Un
cheval bâille, un enfant pleure. Qu’ont donc aujourd’hui tous les
hommes à regarder la terre, tous les animaux à regarder le ciel?
--Je vous aimerai infiniment, Madame de Sainte-Sombre, dans dix ans,
dans douze ans.
Elle n’a pas souri. Elle demande:
--Et maintenant?
--Maintenant, vous êtes trop douce, trop paisible. J’ai peur.
Maintenant, aussi, vous ne répondez jamais aux lettres. Les jours où je
pense trop profondément à vous, je vous écris. Toute la semaine qui
suit, j’attends fiévreusement une réponse. Dès que ma concierge
m’annonce, par un coup de sonnette, qu’elle a glissé mon courrier sous
la porte, je me précipite à travers l’appartement, tout nu. Je ramasse
mes lettres et je n’y reconnais jamais votre écriture. Alors, je
blasphème. Je me recouche de dépit. Je tiens tout haut sur vous des
propos sacrilèges.
Je continue à bavarder ainsi, d’abondance. J’affecte d’avoir réfléchi
des heures entières à mes phrases, alors que j’improvise. Quand je
reconnais à la forme de son sourire que j’ai touché juste, j’insiste.
--Maintenant, enfin, il y a quelque chose de trop discret et de trop
souffrant dans votre personne. Porter tout le jour ce sourire
douloureux, c’est ressembler à l’élégant qui met déjà un œillet à la
boutonnière de son pyjama. On se dit, à vous voir, que vous vous êtes
donnée, jeune fille, à un lieutenant de vaisseau, qui depuis ne vous a
plus écrit. On se dit que Monsieur de Sainte-Sombre avait les vices les
plus étranges, et qu’il vous maltraitait. Avouez-le moi: il
collectionnait les miniatures persanes, les tabatières à secret... Miss
Spottiswood est-elle gentille?
--Il faut l’épouser. Elle est grande. Elle est très riche, un peu
égoïste, peut-être...
Je ne sais quelle manie ont les gens de vouloir que les autres soient
égoïstes. Voilà que madame de Sainte-Sombre elle-même s’en mêle.
--Il faut l’épouser. Je voudrais tant vous savoir heureux, avant....
--Avant quoi? Avant le départ du train?
Un moucheron ivre va de trottoir en trottoir. L’avenue n’est pas assez
large. Il bourdonne autour du front de ma compagne. Je l’assomme. Madame
de Sainte-Sombre ne laisse point retomber ma main. Elle la retient,
elle la presse avec effusion.
--Mon ami qui devinez tout. Regardez-moi donc, enfin! Devinez!
Sur les larmes flottent ses prunelles en détresse, pauvres bouées.
--Vous aimez quelqu’un?
--Jacques, ne me torturez pas.
Ce ne peut être qu’elle m’aime. Je serais ridicule.
--Jacques, cher ami, seul ami, je crois que je vais mourir. Mon médecin
ne veut pas l’avouer. Mais je tousse, je souffre. Dans un mois, je serai
sous un suaire, livide.
--Mon amie, à quoi pensez-vous?
--Dans un mois, je serai sous une pierre.
Mon chagrin est profond. Je me réjouis de le trouver si sincère.
--Dans un mois, ce sera l’automne, nous ferons nos grandes promenades.
Elle hausse dédaigneusement les épaules, soupire comme si elle était
seule, regarde devant nous avec souffrance. Je me tais.